Pour Oscar, la semaine n'avait pas été de tout repos non plus. La Dauphine, pour se distraire et oublier la rigidité de l'étiquette, multipliait les caprices. Le lieutenant s'efforçait de calmer les ardeurs de la princesse et de ménager les nerfs de madame de Noailles. Le désir profond de Marie-Antoinette était d'aller à Paris. Pour cela, elle pressait son époux d'intercéder auprès du Roi. Mais elle avait l'impression qu'il lui obéissait de mauvaise grâce, et uniquement pour lui faire plaisir. Ce qui aurait dû la contenter. Toutefois, pour convaincre un Louis XV, il fallait autre chose qu'un prince indécis. C'est pourquoi il lui arrivait de pester contre son mari, lui reprochant de ne pas lui prêter assez attention.

Oscar ne savait trop comment aplanir cette « querelle d'amoureux », quoi qu'elle ne fût pas sure qu'il s'agisse vraiment de cela. Cela lui attira parfois des coups d'œil moqueurs de son capitaine.

- Si vous ne pouvez raisonner la Dauphine, essayez de parler au Dauphin, lui dit-il un jour.

- Au Dauphin ? Mais… pour lui dire quoi ?

- Parlez-lui de la manière dont vous contentez vos amoureuses, sans pour autant céder à leurs caprices… Oh ! Mais suis-je bête ! s'esclaffa-t-il.

- Très drôle, bougonna Oscar.

- C'est vrai, restez plutôt avec la Dauphine… Et parlez lui de vos amoureux, continua-t-il en riant. Ou plutôt non, ne lui parlez pas du tout ! Ha ha ha ha !

- Vraiment hilarant, pesta le lieutenant en partant, claquant la porte sur l'ironie de son capitaine.

Ce « freluquet » ( ahum ) lui portait quelquefois sur les nerfs. Ce qui l'énervait le plus était de savoir que, si elle avait gagné ce fichu duel, elle aurait été libérée de ces moqueries. Même si elles n'étaient pas méchantes de sa part, car jamais il ne la taquinait en public ou même faisait des allusions en présence de tierces personnes.

Ah non ! Si elle avait été capitaine, il n'aurait jamais osé ! Elle soupira. Il ne servait à rien de ressasser le passé. Elle avait perdu et devait en assumer les conséquences. Après tout, ce n'était pas si terrible…

Elle aperçut Marie-Antoinette, assise sagement sur la margelle d'une fontaine. Oscar se permit le luxe de la contempler quelques secondes. La Dauphine ressemblait à une poupée de porcelaine avec ses grands yeux bleus, sa peau blanche, ses lèvres affirmées… et sa robe froufroutante ! Le lieutenant mesura toute la distance qui les séparait. Il n'avait que les apparences physiques d'une femme. Le petit pincement au cœur qu'elle ressentit la surprit beaucoup. Car elle ne regrettait pas d'être en réalité une femme !

« Morbleu Oscar, reprends-toi ! Tu ne fréquentes pas assez les bécasses de la Cour pour vouloir leur ressembler ? Un battement de cils par ci, un rire de gorge par là… Quel ridicule !... J'imagine la tête de mon capitaine si je me mettais à faire des caprices ! hahahaha ! Oh oui ! C'est trop drôle !... »

C'est avec un sourire radieux aux lèvres qu'Oscar rejoignit la Dauphine. Cette dernière était enchantée de l'expression joyeuse de son lieutenant qu'elle trouvait, malgré toute l'affection qu'elle lui portait, bien trop sérieux. Ils étaient jeunes ! Ils avaient bien le droit d'en profiter un peu ! Ils passèrent quelques instants à se raconter des histoires et à se moquer des gens de la Cour, riant comme deux jeunes gens, loin des responsabilités et des charges. Elle aurait des choses à raconter…

Car tous les soirs, Oscar écrivait à André. Pourtant, elle ne lui envoya aucune des lettres. Cela lui faisait du bien de lui raconter ses journées, avec leurs lots d'anecdotes, de sentir la proximité du jeune homme malgré la distance qui les séparait. Mais elle ne voulait pas qu'il se fasse des illusions. Elle pouvait très bien se passer de lui. Très bien…

Plus qu'un soir à lui écrire ! Le lendemain, ils seraient de retour sa mère et lui. Elle était très heureuse de revoir sa mère…

Ce matin-là, Oscar fut appelée dans le bureau du Roi. Elle y retrouva Girodelle.

- Capitaine ! Lieutenant ! les salua Louis XV.

- Votre Majesté, répondirent-ils en chœur avec un salut parfait.

- Messieurs, passons donc à côté, dans mes appartements privés. Je vous ai fait appeler pour une affaire qui va sans doute vous surprendre.

Ils le suivirent, se demandant ce que leur réservait le souverain.

- Vous n'ignorez pas que la Dauphine n'a de cesse d'aller à Paris. Il me faudra céder à ce caprice… lorsque le moment sera venu, dit-il en regardant plus spécialement Oscar. Bien sûr, je compte sur votre discrétion.

« Sur notre discrétion ? releva Oscar. Mais il ne nous a rien dit en ce qui concerne cette visite… »

- Néanmoins, reprit le Roi après quelques instant, je veux que vous soyez prêts lorsque ce jour arrivera. Aussi ai-je pris la liberté de faire appeler mon tailleur pour qu'il prenne vos mesures. Il a ordre de confectionner deux uniformes d'apparat, dans les meilleurs tissus. Ce sont CES uniformes que vous porterez pour la visite à Paris… Messieurs, déshabillez-vous !

Girodelle commença à se dévêtir, un sourire aux lèvres, tandis qu'Oscar, livide, était comme frappée par la foudre.

- Lieutenant de Jarjayes, avez-vous un problème d'audition ?

- … N…Non

- En ce cas, vous avez certainement entendu mon ordre. Auriez-vous l'audace de désobéir au Roi ?

Oscar, désorientée, commença à se dévêtir lentement.

« Ce n'est pas possible ! C'est un cauchemar ! »

- Entièrement ! asséna le Roi alors que Girodelle hésitait à garder ou non son sous-vêtement de lin.

Le capitaine se retrouva nu comme un ver, sous le regard appréciateur de Louis XV. Si le Roi aimait les femmes, ô combien !, la vue d'un homme bien fait lui était agréable.

« Sans doute cela lui rappelle-t-il sa jeunesse… » pensa placidement Girodelle.

- Lieutenant, nous vous attendons ! tonna Louis XV qui s'impatientait. Le capitaine et moi-même sommes au courant de votre véritable nature. Il est inutile de faire des manières, vous êtes un soldat ! A moins que vous ne vouliez que votre capitaine vous aide ?

Oscar sursauta. Rouge de honte, mortifiée, elle se débarrassa de sa chemise et son caleçon. Elle avait les yeux baissés, mais sentait le regard des deux hommes sur sa peau. De ses mains jointes, elle cachait l'essentiel, ce qui la différenciait irrémédiablement : son sexe.

- Quelle vilaine chose que voilà ! s'exclama le souverain en regardant les bandes qui comprimaient sa poitrine. Capitaine, votre épée !

Girodelle la lui tendit aussitôt. Avec effarement, Oscar sentit la lame glisser entre sa peau et ses bandes, délicatement, très délicatement. Le froid de l'acier la fit frissonner.

« Pas ça… »

D'un coup sec, le Roi trancha les bandes, sans pour autant abîmer la peau. La poitrine, soudain libérée, pointa fièrement sous les regards intéressés des deux hommes. Oscar, par réflexe, voulut monter un de ses bras pour cacher ses seins. Un grognement de déception du souverain l'en empêcha.

- N'est-ce pas plus agréable comme ceci ? demanda Louis XV à Girodelle, en effleurant un sein de la jeune fille.

Elle frissonna et recula instinctivement d'un pas, cherchant à ramener sa chevelure sur son buste.

- Je ne peux qu'approuver Votre Majesté, répondit le capitaine qui, répondant à un regard appuyé du Roi, se plaça derrière son lieutenant.

- J'en suis fort aise, dit Louis XV en se reculant à son tour pour apprécier la beauté de la jeune fille tout à son aise. Et quelle douceur…

« C'est un cauchemar ! Ce n'est pas vrai ! C'est un cauchemar… »

Oscar se raidit lorsqu'elle sentit la main de Girodelle empaumer un sein et le caresser timidement…

« Oh mon dieu, non ! »

La jeune fille ne pouvait avancer, prisonnière des bras virils. Elle ne pouvait reculer sans buter contre le torse et… la virilité de son capitaine. Qui continuait à la caresser avec douceur, presque avec légèreté, sous le regard de plus en plus fiévreux du Roi ! Un cauchemar !

- Un véritable délice, approuva Girodelle.

La jeune fille secoua sa chevelure, se révoltant silencieusement contre cette caresse, si agréable soit-elle. Sans se rendre compte qu'en réalité cet attouchement, si délicat qu'il en était presque irréel, dérobait en partie sa poitrine à la concupiscence de Louis XV.

Le Roi n'avait pas le droit de lui demander cela ! Il pouvait tout avoir, tout réclamer, tout se permettre. Mais il n'avait pas le droit de lui demander cela… Elle n'avait pas démérité, alors pourquoi lui infliger cette humiliation ?

- Malheureusement capitaine, mon tailleur vient d'arriver pour prendre les mesures. Entrez mon cher, dit le souverain à l'attention d'un petit homme armé d'un mètre ruban, de papier et de crayon… ( Girodelle s'éloigna derechef de la jeune fille ) Ne vous inquiétez pas lieutenant, ce brave homme est habitué à garder les secrets, et je n'ai jamais eu qu'à me louer de ses services.

- Grand merci Votre Majesté, répondit le tailleur sans ostentation.

Louis XV ne l'impressionnait plus. Et s'il gardait si bien les secrets, c'est qu'il savait que sa vie en dépendait. Car le Roi ne pardonnerait pas la trahison, et ne la supporterait pas non plus… Le petit homme prit les mesures de Girodelle sans sourciller. Il eut cependant un mouvement de recul en s'approchant d'Oscar. C'était bien la première fois qu'il faisait un habit militaire pour une jeune fille rougissante. Motus !

Le tailleur avait pris les mesures de manière très professionnelle, sans attouchements superflus. Néanmoins, il dut effleurer la poitrine de la jeune femme. Il sentit sa respiration saccadée, perçut son sursaut au contact de ses doigts, sa crispation et son désespoir lorsque… lorsqu'il avait dû écarter ses mains pour prendre les mesures du bassin. Le murmure appréciateur du souverain, qui s'était placé de manière à ne rien louper du « spectacle ». Jamais il n'avait rencontré jeune fille si forte et si fragile à la fois, si noble et si pure face à l'adversité… Motus !