Après un ultime regard sur le profil de son ami, qui perdait son regard dans l'eau scintillante du lac, elle se lança.

- Ma semaine n'a pas été des plus calmes non plus, avoua-t-elle. Ou plutôt, ce dernier jour… Le reste du temps, j'ai essuyé les réflexions ironiques de mon capitaine… Ah je te jure, ce foutu duel ! s'enflamma-t-elle soudain.

Il sourit. Elle ne se pardonnerait jamais sa défaite, surtout quand elle devait en payer le prix jour après jour en sachant qu'elle aurait pu être capitaine !

- Marie-Antoinette ne cesse de parler de Paris, de distractions, de chiffons… Elle veut s'amuser, s'étourdir… Le Dauphin l'aime, j'en suis certaine, mais il ne sait pas exprimer ses sentiments.

Le sourire d'André s'accentua. Cependant, toute son attention était tendue vers ce qui allait suivre. Car Oscar commençait à chercher ses mots, ce qui signifiait qu'elle allait aborder ce qui lui tenait à cœur, ce qui l'avait blessée.

« Comment a-t-on pu te faire du mal Oscar ? Et je n'étais même pas là pour t'écouter, te consoler, te protéger… Je ne te quitterai plus mon ange ! »

- Ce matin, dès notre arrivée, le Roi nous a fait appelés, Girodelle et moi…

- Le Roi ? se permit de l'interroger André, sachant qu'il l'aidait en l'obligeant à parler.

- Il a parlé du voyage à Paris…

- La Dauphine a dû être contente.

- Oh ce n'est pas fait ! On ne sait pas quand il aura lieu, mais il aura lieu…

- C'est une évidence. Toutefois, si rien n'est décidé, pourquoi vous a-t-il fait appeler ?

- Pour… Pour nous faire faire des uniformes de cérémonie. Il avait fait venir son… tailleur…

- C'est plutôt une délicate attention.

- Délicate, soupira Oscar.

Il lui jeta un rapide coup d'œil. Heureusement, elle était perdue dans ses pensées et ne le surprit pas. Il avait tellement peur qu'elle se referme, qu'elle s'arrête dans ses confidences. Pourtant, elle avait besoin de parler. C'était évident ! L'expression de souffrance qui couvrit fugitivement le beau visage fendit son cœur brutalement aguerri.

- Il…

- Oui Oscar ?

- Le Roi nous a demandé de… nous déshabiller… pour que son tailleur puisse prendre les mesures…

- Ce qui me parait logique, commença André.

- Dans ses appartements… Il nous avait emmenés dans ses appartements… Il nous a demandés de nous dévêtir dans ses appartements ! Devant lui ! Devant lui !

André observait Oscar, effaré. Il n'était pas sûr de bien comprendre, de vouloir comprendre…

- Entièrement ! lâcha enfin la jeune fille dans un cri.

- Mon dieu, Oscar…

- Nus, dans ses appartements, devant lui…. Nus !... Girodelle ne s'est pas fait prier. Il s'est déshabillé le plus simplement du monde. Il était nu, à côté de moi… Et le Roi m'a donné l'ordre… Sinon il demandait au capitaine de m'aider… Je… J'ai…

- Quel autre choix avais-tu Oscar ? demanda André, avec toute la douceur dont il était capable.

Son cœur était partagé. D'un côté, il souffrait. Il souffrait de l'humiliation qu'avait dû ressentir son amie. D'un autre, il sentait la rage le consumer encore. Elle était entièrement dévouée à sa fonction. Comment le souverain avait-il pu en profiter ? C'est comme s'il avait abusé d'elle. Il l'avait souillée de son regard en la forçant à se dénuder devant lui. Le jeune homme tremblait de colère, mais fit de son mieux pour le cacher à la jeune femme. Elle avait besoin de lui, cela seul importait.

- Je me suis entièrement déshabillée, confessa enfin Oscar. J'étais nue devant eux, et je sentais leurs regards… Et le Roi a enlevé… mes bandes.

André ferma les yeux et serra les poings.

- Entièrement nue… Devant eux… Ils… Ils ont même… caressé… ma poitrine… Enfin, surtout Girodelle.

- Qu'il aille au diable ! gronda André.

Oscar reporta soudain son attention sur lui. Elle le vit souffrir pour elle, enrager contre les autres, qu'ils soient Roi ou capitaine ! Peu lui importait. Elle apprenait à maîtriser cette souffrance, en partageant avec lui. La souffrance d'être une faible femme, malgré ses habits, malgré sa maîtrise des armes, malgré son ardeur à effectuer sa tâche, malgré son manque de sommeil…

- Ensuite, reprit-elle après quelques instants d'une voix plus assurée, le tailleur a pris ses mesures. Il a été obligé de… toucher ma poitrine, lui aussi. Mais ce fut rapide… Il… n'en a pas profité.

- Dieu merci, il existe encore des honnêtes hommes ! approuva André.

- Mais…

- Mais ?

- …

- Oscar, dis-moi tout, je t'en prie. Laisse-moi t'aider à porter ton fardeau.

L'aider à porter son fardeau… André n'avait aucune envie de se moquer d'elle, de la juger comme une étourdie, imprudente ou coquette, qui sait ? Non, il voulait juste l'aider. Elle se sentit mieux tout à coup. Elle n'était plus seule, elle ne serait jamais seule !

- Le tailleur devait prendre la mesure… à mes hanches… J'ai… J'ai été obligée… d'écarter mes mains… qui… qui cachaient…

- J'ai compris, murmura André en serrant les mâchoires.

« Comment ont-ils osé lui faire subir cela ? Elle est si pure… »

- Le Roi en a bien profité… Il s'était rapproché pour mieux voir… Gi… Girodelle n'avait pas bougé, il n'a… pas vu grand-chose…

- Il en a déjà vu trop ! gronda de nouveau André.

- Ensuite… le Roi m'a complimentée… sur ma beauté… de partout !... J'ai… Je crois que j'ai ramassé mes habits. Je me suis mise dans un coin pour me vêtir de nouveau, prétextant la prise de mon service auprès de la Dauphine. Heureusement, Marie-Antoinette avait prévu un tour en calèche dans les jardins ce matin-là. Je DEVAIS l'accompagner ! Il m'a laissée partir… Je n'avais pas pu remettre mes bandes André… Il les avait coupées… Ils n'arrêtaient pas de regarder ma poitrine… J'avais l'impression qu'on ne voyait qu'elle, malgré mes habits… Si tu savais… Si tu savais quelle journée affreuse j'ai passé !

- J'imagine Oscar… Je ne peux qu'imaginer et déjà je suis fou de rage ! Comment ont-ils osé te faire cela ? Tu ne mérites pas un tel affront…

- Je n'ai rien fait André, tu sais… Je n'ai rien fait pour…

Il se leva et vint s'accroupir devant elle. C'est en la regardant bien en face, yeux dans les yeux, qu'il voulait lui parler désormais.

- Tu n'as pas besoin de le préciser, Oscar. Dieu m'est témoin ! Je n'ai pas pensé une seule seconde que tu aies pu faire quelque chose pour inciter des hommes à se conduire comme des porcs… Ma propre expérience en est le témoin. Moi aussi…

- Non André, gémit-elle. Tu n'as fait que te protéger toi aussi… Tu n'as fait que refuser de t'abaisser… Tu n'es pas un porc !

- Merci Oscar, dit-il en souriant. Cela ne change rien au fait que tu n'aies rien à te reprocher. Rien n'est de ta faute… Non, ce n'est pas de ta faute si, derrière cet uniforme, se cache une demoiselle à la beauté d'autant plus troublante qu'elle ne s'affiche pas. Toutes les jeunes filles de ton âge tentent de valoriser leurs atouts physiques, toi tu te contentes d'affirmer tes valeurs morales. Tu es exceptionnelle Oscar… Comment des hommes connaissant ton secret auraient-ils pu l'ignorer ?... Cela n'excuse pas leur conduite. Ils auraient dû te protéger…

- Non, répondit-elle avec une pointe de tendresse dans la voix. Cela, c'est ton rôle… C'est toi qui as toujours veillé sur moi.

D'un geste, elle l'invita à s'asseoir à côté d'elle, puis elle s'appuya contre lui. Ils ne seraient jamais seuls ! C'était leur force inaltérable.

- André…

- Oui Oscar ?

- Je suis heureuse… de t'avoir parlé. C'est comme si on m'avait déchargée d'un grand poids. Je suis toujours… honteuse en repensant à cela, mais cela ne me fait plus mal. Est-ce que c'est pareil pour toi ?

- Oui, mentit-il.

Ou plutôt, il était heureux de lui avoir tout avoué et, surtout, d'avoir été pardonné. Un soulagement immense, voilà ce qu'il ressentait. Mais cette ombre sombre dans son âme, découvrir qu'il était capable d'une telle férocité, l'avaient marqué de manière indélébile. Pourtant, cela ne lui faisait plus peur. Car il savait que jamais cette insensibilité ne se tournerait contre Oscar… Elle, elle était sa lumière.

Comme elle se sentait légère ! Désormais, elle pouvait même appréhender les choses avec un certain humour.

- Heureusement que je m'étais entraînée, souffla-t-elle soudain.

- Entraînée ? A quoi ?

- A me déshabiller devant un homme, lui rappela-t-elle, les joues rosies.

- Moui, mais tu avais gardé tes bandes, bougonna-t-il.

Elle éclata de rire. Cela faisait tant de bien. Elle avait cru que cela ne lui arriverait plus jamais. Pourtant, elle riait aux éclats… parce qu'André boudait sous prétexte qu'il n'avait pas vu sa poitrine. C'était trop drôle ! C'était trop bon ! Il réussit à faire la moue encore quelques secondes puis, n'y tenant plus, la rejoignit dans le rire. En grandissant, Oscar riait moins facilement… et c'était bien dommage !

- Je te montrerai, promit-elle.

- Pardon ? répondit-il, soudain sérieux.

- Je te la montrerai, à toi. A toi seul… De mon plein gré, mais… pas aujourd'hui… Pas ce soir André. Je ne peux pas ce soir, s'excusa-t-elle.

- Oscar… Je… Tu n'as pas à… faire cela !

- Cela me fera du bien… Parce que ton regard n'avait rien à voir avec le leur… Parce que tu m'as toujours respectée, n'est-ce pas André ?

- Comme le bien le plus précieux !

- Pourtant… j'avais ouvert ma chemise devant toi… Je me suis offerte à ton regard, comme ma mère s'est… Je ne mérite pas ton respect.

- Je t'interdis de dire cela ! cria-t-il en frémissant. Je t'interdits même de le penser ! Tu n'as jamais cherché à profiter de moi ! Oscar ! Comment peux-tu te comparer à ta mère après ce qu'elle a fait ! Cela n'a rien à voir. Rien !

- Je suis désolée…

- Ce souvenir est un joyau que je préserve au fond de mon cœur et qui m'aide à affronter toutes les situations.

- Oh André !... Merci, merci d'être à mes côtés.

- Merci d'être dans ma vie, Oscar…

Ils restèrent longtemps, assis l'un contre l'autre, sans rien dire, contemplant la surface du lac refléter les rayons d'un soleil déclinant. D'un commun accord, ils se relevèrent et rentrèrent à la demeure familiale.