Chapitre 19 : Le cadeau d'Oscar

Ils arrivèrent après le souper. Ce qui valut un regard noir de grand-mère à son petit-fils…

- C'est maintenant que vous arrivez, lui reprocha-t-elle.

- J'avais beaucoup à raconter à André, le défendit Oscar. Il s'est passé beaucoup de choses en une semaine !... Je lui ai aussi raconté les quelques potins que j'ai pu surprendre, ajouta-t-elle d'un ton moqueur.

« Et vous étiez tellement heureuse de le retrouver, n'est-ce pas Oscar ? » songea la comtesse.

- Des potins… Comme si je m'intéressais aux potins ! s'indigna faussement le jeune homme.

- En tout cas, tu es toujours au courant des plus croustillants.

- C'est ainsi que cela se passe chez les domestiques… Il nous suffit de regarder nos maîtres pour nous amuser.

Il s'amusa de l'expression courroucée de la jeune fille, alors qu'elle avait envie de rire.

- André ! le sermonna grand-mère. Tu n'as pas à parler ainsi…

- Pourquoi pas ? demanda Oscar d'un ton rebelle.

- On a l'impression que tout le monde se prête aux critiques. Que deviendrait le respect dans ce cas ? argumenta la gouvernante.

- Oh grand-mère ! Tant de gens qui méritent le respect donnent corps aux potins les plus croustillants, dit-il en glissant un regard vers la comtesse qui, très pâle, détourna la tête. Tu serais surprise.

- En attendant, il n'est pas convenable que vous rentriez si tard ! décréta grand-mère.

- Ah bon ? répondit Oscar, très remontée. Viens André, nous allons manger quelque chose dans la cuisine. Après, tu m'accompagneras dans ma chambre…

- Oscar ! se récria la gouvernante.

- J'avais écrit des lettres pour ne rien oublier, et je ne les ai pas envoyées. Nous les lirons ensemble, continua Oscar avec un grand sourire.

- Volontiers, acquiesça André en emboîtant le pas de son amie vers la cuisine.

- André ! appela la comtesse.

Elle savait que c'était de la folie, mais elle n'avait pas pu s'en empêcher. Le voir disparaître avec Oscar jusqu'au soir, voir leur complicité s'étaler comme s'ils ne s'étaient jamais quittés, voir les prunelles du jeune homme briller d'une lumière si douce lorsqu'il les posait sur la jeune fille, tout cela lui prouvait qu'André était en train d'échapper à son emprise. Elle n'avait pas compris qu'elle ne l'avait jamais eu sous son emprise… Que c'était elle, au contraire, qui était en son pouvoir. Son attitude le démontrait, une fois de plus…

- Oui madame, répondit-il froidement, s'attirant un nouveau regard de grand-mère, étonné cette fois.

- … J'aimerais vous parler, quand vous aurez fini avec Oscar bien sûr.

Il jeta un bref regard à cette dernière. Elle l'attendait.

- Je crains d'avoir beaucoup de nouvelles à lire, et de choses à raconter ( sursaut de la comtesse )… Vous devez être fatiguée du voyage, et je m'en voudrais de vous déranger trop tardivement. Si madame la comtesse veut me parler, je suis à votre écoute…

La comtesse le fixa, interloquée. Il était si distant, si froid… Il avait retrouvé Oscar.

« Elle n'a rien à vous offrir André. Ce n'est même pas une véritable femme ! »

Elle se détesta pour cette pensée injuste. Elle n'était même plus capable de se contrôler lorsqu'il s'agissait d'André. Apparemment, il pouvait assurer le contrôle pour eux deux ! Elle l'avait perdu…

- Non, ce… ce n'est pas aussi pressé. Merci André !

- Bonsoir madame la comtesse, salua-t-il, formel.

En se retournant, il croisa le regard d'Oscar. Un regard qui l'approuvait. Il lui adressa un de ces merveilleux sourires qui faisaient fondre les cœurs. Tandis que la comtesse ravalait ses larmes, faisant appel à toute sa dignité. Néanmoins, elle monta rapidement dans ses appartements.

Ils avaient grignoté et bu en riant. Ensuite, Oscar l'avait entraîné dans son boudoir. Il avait découvert avec surprise qu'elle lui avait effectivement écrit une lettre chaque soir. Et qu'elle avait bel et bien consigné scrupuleusement tous les potins qu'elle avait pu surprendre. Cela l'amusa et l'émut d'autant plus qu'elle n'était guère encline à les écouter, ne comprenant pas que certains avaient une base de vérité.

- Oscar, je te remercie, dit André une fois qu'il eut fini de lire toutes les lettres. Est-ce que je peux les garder ?

- Oh !... Oui, bien sûr.

- C'est une attention qui me touche profondément, lui révéla-t-il…. Mais il se fait tard, reprit-il après quelques instants, pour éviter la gêne. Tu dois te rendre au château de bonne heure demain…

- Et toi aussi ! Je veux que tu m'accompagnes !

- Naturellement Oscar.

Il se leva et gagna la porte. Il avait la main sur la poignée lorsqu'elle l'appela.

- André !

- Oui Oscar ?

Il se retourna et se figea. Elle avait retiré sa veste. Ce matin ! C'est ce matin qu'elle avait supporté l'humiliante séance des prises de mesures… C'est ce matin que ses bandes avaient été coupées… Sa poitrine était petite, certes, on n'en devinait pas moins le galbe de ses seins, surtout au profit du contre-jour… Il ne pouvait en détacher les yeux, la bouche ouverte d'étonnement. Tout à coup, il vit les mains de la jeune fille défaire les boutons un à un. Il la regarda alors dans les yeux. Elle enleva sa chemise, guettant sa réaction avec une angoisse qu'elle tentait de dissimuler sous une parfaite maîtrise de soi.

Il s'approcha d'elle et sourit. Puis il baissa de nouveau le regard vers cette poitrine enfin dévoilée. C'est la première fois qu'il pouvait la contempler.

- Tu es belle Oscar, murmura-t-il. De cette beauté qui vient du plus profond de toi et qui illumine ton être tout entier.

Elle prit sa main et la porta jusqu'à son sein. Il ne put s'empêcher d'empaumer ce trésor tant espéré, de l'apprécier dans toutes les fibres de son être.

- Oscar, gémit-il.

Ce regard, si doux, si prévenant, si reconnaissant, lui rendait sa fierté. Sa fierté de soldat, car elle ne reculait pas devant l'épreuve. Sa fierté de femme, car André la rendait digne d'estime par son admiration attentive. Il sentait tout son être se tendre vers elle. Lorsqu'elle se lova contre son torse, il l'enlaça avec force.

« Oscar… Si tu savais, dans ton innocence, combien il est dur de te résister. De taire mes désirs et mes envies… Oscar ! »

Il s'écarta et se dirigea vers la porte.

- Attends !

Il s'immobilisa. Il entendit un bruit d'étoffe. Non, ce n'était pas possible…

- André…

Il se retourna lentement, et crut défaillir tant la vision s'apparentait au rêve. Un rêve qu'il faisait certaines nuits, et dont il avait honte parfois au matin, lorsqu'il croisait son regard candide. Un rêve dont il ne pouvait plus se passer. Elle était nue ! Devant lui !

Les mains, pressées l'une contre l'autre, tremblaient devant son sexe. Son visage reflétait toute la détresse qui refaisait surface, malgré elle. Elle voulait aller au bout des choses. Elle voulait savoir s'il la regarderait encore avec déférence. Elle respira profondément, puis écarta ses mains. Nue, offerte, elle n'osait lever les yeux vers lui. Elle l'entendit revenir près d'elle. Du doigt, il la força à relever le menton. Leurs regards s'accrochèrent Ses prunelles d'émeraude semblaient illuminées.

- Oscar, tu m'as fait un cadeau que je n'aurais jamais osé espérer, même dans mes rêves les plus troubles. Tu as fait de moi un homme comblé !... Tu es plus que belle Oscar. Tu es l'être le plus noble et le plus pur que je connaisse. Tu pourrais te vautrer dans tous les lits de Versailles que je ne changerais pas d'avis… Parce que je sais que, si tu faisais cela, ce ne serait pas par vice.

Une larme coula sur la joue d'André. Elle posa la main sur cette joue.

- Tu commences à piquer, dit-elle en souriant, bouleversée par les paroles de son ami.

- Je regrette de n'avoir que ma vie à t'offrir…

- André, dit-elle d'une voix enrouée en voulant se blottir contre lui.

Il l'en empêcha. Elle leva sur lui un regard surpris. Peut-être avait-elle mal compris ! Peut-être s'était-elle trompée ! Il la repoussait, il la trouvait indigne de sa tendresse…

- Non Oscar, ne fais pas cela… Je ne suis qu'un homme, un homme qui te désire… Je ne suis pas sûr de pouvoir… me contrôler si tu viens… dans mes bras. Pardon Oscar !

- Merci André ! Merci…

- Il faut que je parte maintenant, dit-il d'une voix rauque. Avant de ne plus pouvoir…

- André…

- Oscar je t'en prie !

- Un jour… tu me montreras ?

- Te montrer ?

- Comme je t'ai montré…

Il comprit. Elle voulait savoir comment il avait pu garder sa dignité malgré l'humiliation d'être traité comme un vulgaire étalon. Comment il avait donné du plaisir sans en prendre, pour garder sa conscience –la conscience de son amour- intacte. Une ombre passa sur son visage.

- Je ne sais pas, avoua-t-il.

- Très bien, accepta-t-elle.

- Peut-être un jour… Pas tout de suite ! Je ne veux pas risquer de t'abîmer, je ne veux pas me perdre et te perdre en même temps… Ce n'est pas la même chose avec toi.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es l'être qui m'est le plus cher au monde.

La jeune fille rougit tant il était sincère. Elle s'éloigna pour mettre un vêtement de nuit. Elle sentit la tension qui habitait le jeune homme s'alléger.

- Bonne nuit André, je te souhaite de beaux rêves.

- Bonne nuit Oscar.

André avait repris sa place auprès d'Oscar, à la Cour. A ceci près qu'il la suivait plus régulièrement, s'occupant moins des chevaux. Il la suivait jusqu'à la porte des appartements privés de Marie-Antoinette.

La jeune fille aurait bien voulu trouver quelque chose à redire à cette ombre. Mais elle se devait de reconnaître que cette présence discrète mais incontournable à ses côtés était particulièrement rassurante. Elle se rendit compte que son capitaine gardait une certaine réserve lorsqu'André était avec elle. Il se permettait plus de privautés et de réflexions, notamment en ce qui concernait sa beauté entièrement dévoilée, dans l'enceinte de son bureau, lors des rapports.

Ce qui surprit le plus Oscar, ce fut l'attitude de Louis XV. Elle avait craint, elle se l'avouait avec honte, que le souverain ne s'amusât avec elle. N'avait-il pas tous les droits ? N'avait-elle pas vu une lueur troublante et inquiétante dans le regard que le Roi avait posé sur elle ? Que pouvait-elle faire ? Pourtant, Louis XV ne semblait pas vouloir s'approcher d'elle… Cette jeune fille si attirante qui se cachait sous des habits disgracieux ! Pourquoi ?

Comment aurait-elle pu remarquer le coup d'œil entre Louis et André ? Ce domestique, ce moins-que-rien, qui se dressait entre un roi et une superbe créature qu'il se proposait de découvrir dans les moindres détails ! Un jeune homme qui, tout en adoptant une attitude déférente et soumise, avait adressé un message clair et sans concession par le regard, par son maintien digne, par sa force tranquille, par sa détermination affichée… Ce regard ! Le Roi avait senti un frisson glacial le parcourir. Il y avait une telle férocité dans la limpidité de ces prunelles abyssales, comme un éclair métallique, tranchant et impitoyable. Oui, ce jeune homme pouvait avoir un regard si inquiétant qu'il faisait barrage au désir d'un souverain… Pourtant, ces prunelles savaient se faire si douces, si compréhensives, si rêveuses, lorsqu'elles se tournaient vers le lieutenant.

Peu à peu, le cours des choses reprit son rythme normal. Toutefois, André n'en demeura pas moins attaché aux pas d'Oscar. Car il savait... Il savait de quoi un homme était capable ! Et ces hommes avaient pu admirer le corps de la jeune fille, ils ne l'oublieraient pas de sitôt. Alors, sa présence continuerait à faire barrage à leurs désirs, à leurs fantasmes. Il continuerait à veiller sur son amie, son ange, son amour, sa déesse…

D'ailleurs, André était très bien accepté, jusque dans l'entourage de la Dauphine. Un si beau jeune homme, si gentil, si affable, si courtois, si coquin parfois… Si désirable ! Cependant, il avait appris à se jouer de ce désir. Il l'acceptait, pour le retourner parfois contre sa propre expéditrice… Parfois, il croisait la comtesse dans l'antichambre de Marie-Antoinette. Et là, il se régalait… comme un prédateur devant sa proie. Il s'approchait d'elle, l'amenait à jeter sur lui un regard brûlant, ce regard qu'il connaissait si bien depuis leur séjour en Normandie Puis il s'échappait, la laissant pantelante et frustrée.

« Petit insolent ! Je saurai bien vous obliger à me servir ! » pensait-elle quelquefois, cherchant désespérément un moyen pour le ramener à elle, ne serait-ce qu'une fois, une nuit, une folie !

Quelquefois, il cédait à ce désir avec une quelconque soubrette. Pour ne pas exploser, pour ne pas se laisser consumer par la rage et la douleur qu'il ressentait encore envers la comtesse, pour ne pas se brûler à la passion qui dévorait parfois son bas ventre lorsqu'il suivait Oscar, lorsque les souvenirs de son corps virginal l'envahissaient… Dans l'inconscience de ses songes, il pouvait tout se permettre. La lune seule était son témoin et sa confidente.

- Toujours en quête d'un étalon ? demanda-t-il à la femme qui attendait à côté de sa monture.

- Plait-il ? lui répondit-elle, surprise, vaguement choquée et quelque peu émoustillée par cette entrée en matière.

- Veuillez m'excuser cette boutade quelque peu cavalière, madame du Barry, répondit-il en lui lançant un sourire enchanteur. Je crains de passer trop de temps avec les militaires…

- Probablement, grommela-t-elle en se ressaisissant ( ce qui n'était pas chose aisée face à ce sourire et ce regard mutin ).

- La dernière fois que nous nous sommes parlés, vous cherchiez un étalon pour vos écuries. Vous m'aviez demandé conseil… Avez-vous trouvé l'étalon de vos rêves ?

- Peut-être, répondit-elle d'un air rêveur.

- Vous m'en voyez ravi.

- … Mais….. Le problème, c'est que je ne m'y connais pas …en étalon.

- Beaucoup de gens croient s'y connaître …et font de mauvaises affaires. Il en est des bêtes comme des gens, il ne faut pas toujours se fier aux apparences, dit-il en adoucissant légèrement son sourire.

- Que… Que voulez-vous dire ?

- Que vous n'avez pas cherché à cacher votre ignorance et que, par conséquent, je vous offre mon aide pour trouver un étalon digne …de vos écuries.

- Ah !

« Ne suis-je donc qu'une petite gourde ? Quel est ce trouble que je sens en moi ? Etrange ! Bel étalon, il faudra que je me méfie de vous … pour le repos de mon esprit… »

- Eh bien, reprit-elle, j'accepte votre aide puisque vous me l'offrez.

- Je choisirai un étalon digne de vous plaire. Avez-vous des exigences ?

- Pardon ?

« Reprends-toi Jeanne ! Tu ne vas pas perdre tes moyens devant un domestique… Qui va me choisir un étalon reproducteur… Je me demande si ses attributs… On se reprend ! »

- La couleur de la robe, la lignée… Préférez-vous privilégier la beauté, la hardiesse, l'endurance ?

- Ma foi ! Un peu de tout à la fois ! répondit-elle en éclatant de rire, ravie d'entendre le jeune homme la suivre. Je vous laisse juge… Je veux simplement des chevaux …dignes de moi !

- Si c'est pour la jument que vous montez habituellement, à la fois douce, racée et pleine de vie, je choisirai plutôt un étalon fougueux et élégant, de robe noire ou dorée.

- C'est pour cette jument, décréta-t-elle.

Quelques semaines après, la comtesse du Barry recevait le nom du cheval sélectionné par André, ainsi que le nom du haras où le trouver. Elle fut un peu déçue de recevoir ces renseignements par un simple billet. Cependant, la formulation en était si bien tourner qu'elle semblait percevoir la déception du jeune homme lui-même, trop occupé avec son maître, et trop sensible au(x) charme(s) de la favorite pour oser reparaître devant elle …pour lui parler de reproduction. Jeanne du Barry finit par en rire et, après un moment d'hésitation, jeta le billet dans l'âtre. Elle ne voulait pas qu'il tombe en de mauvaises mains. Elle ne voulait pas que ce jeune homme ait des problèmes. Elle ne voulait pas céder à une tentation qu'elle était trop lucide pour ne pas deviner.

Note de l'autrice : Une petite précision s'impose. André n'est pas devenu un surhomme capable d'imposer sa loi à un souverain tout-puissant ! Il aurait sans doute fallu que je développe, mais la fic étant déjà très longue, je n'ai pas voulu m'appesantir sur le sujet.
Je voulais juste préciser que Louis XV aurait bel et bien souhaité "s'amuser" avec Oscar. Et que l'attitude d'André lui signifiait qu'il ne se tairait pas si, d'aventure, le roi s'intéressait à sa maîtresse.
Le roi préférait renoncer à ce petit plaisir ( pour d'autres jeunes filles avec un chaperon moins regardant ) que d'affronter l'ire ou les jérémiades de sa favorite en titre.
Voilà ! J'espère que je me suis bien expliquée. :-D