- Alors ! Oscar, racontez-nous un peu comment cela s'est passé ? demanda grand-mère en se précipitant à sa rencontre. Marie-Antoinette était-elle jolie ?... Oh mais suis-je bête, elle est toujours jolie ! Elle a aimé Paris ? Les Parisiens l'ont aimée ? Qu'a-t-elle dit ? Mais parlez donc Oscar !...
- Je pourrais peut-être parler si tu me laissais dire un mot grand-mère, répondit cette dernière en riant, malgré ses traits tirés.

La journée avait été éprouvante. Les Gardes devaient avoir l'œil sur tout. La Dauphine, quant à elle, était toute à sa joie d'être si bien accueillie par ses futurs sujets.

- Madame la Dauphine était naturellement très jolie. Elle a adoré Paris et les Parisiens l'ont acclamée. Cela te va-t-il grand-mère ?
- Ma foi, vous pourriez nous en dire un peu plus…
- Grand-mère voyons ! intervint André. Oscar est fatiguée, elle t'en dira plus demain si tu veux. Maintenant, il est grand temps que le lieutenant prenne un peu de repos.
- André a raison, approuva la comtesse en posant une main sur le bras du jeune homme, qui se dégagea aussitôt.

Ce mouvement n'échappa point à Oscar, pas plus que l'expression amère du visage de son ami. Que s'était-il passé ? Une angoisse serra le cœur de la jeune fille devant le regard fuyant d'André. Il ne voulait pas répondre à sa question muette. Non, surtout pas…

- Mère, madame la Dauphine m'a dit que vous étiez souffrante.
- Oui, je ne me sentais pas très bien… Cela va mieux maintenant. Sans doute beaucoup de fatigue.
- C'est l'avis du docteur Lassone ?
- Votre mère n'a pas voulu qu'on l'appelle, se plaignit grand-mère.
- Je n'avais besoin que de repos, les rassura la comtesse. Et j'avais grand-mère pour veiller sur moi, il ne pouvait rien m'arriver…
- Et André aussi ! renchérit grand-mère. Lorsque je suis partie, c'est lui qui a veillé sur votre mère, ne vous inquiétez pas Oscar. Nous ne l'avons jamais laissée toute seule !

Oscar fixa le jeune homme. Un visage neutre, c'est tout ce qu'elle voyait. Ainsi que des yeux résolument baissés… et une mâchoire légèrement crispée.

« André… »

Elle avait compris. Après les confidences d'André, elle ne pouvait que comprendre… Elle croisa enfin le regard du jeune homme, un regard qui l'engageait à ne rien dire. Les autres ne devaient rien savoir de leurs confidences, de leur complicité, de leur confiance mutuelle. Elle baissa la tête, pour lui signifier qu'elle avait compris, et qu'elle acceptait. Même si elle ne cautionnait pas les agissements de sa mère en ce qui concernait son compagnon d'enfance.

- Grand-mère, André, la prochaine fois que ma mère est souffrante, je vous demande d'appeler le docteur Lassone. Quoi qu'elle en dise ! ajouta-t-elle en regardant l'intéressée. Je veux le mieux pour ma mère ! Vous m'avez bien compris ?
- Oui Oscar, répondit aussitôt André en s'écartant de la comtesse. Nous appellerons le docteur Lassone.
- D'ailleurs, il vaut mieux que grand-mère reste à demeure dans de telles circonstances, insista Oscar. Imagine que ma mère ait eu un malaise, qu'aurais-tu fait ? Grand-mère peut la mettre à l'aise sans choquer la morale…
- Tu as tout à fait raison ! Si la situation venait à se reproduire, grand-mère s'occupera de madame la comtesse, et moi je m'occuperai du reste.

« La garce ! » songeait la comtesse, pâle et tendue. « Sale petite garce ! »

- Mère ? Vous allez bien ?... Je crains que la venue du docteur Lassone ne s'impose.
- Non, non… Je vais bien, je vous assure.
- Vous êtes toute blanche madame, insista grand-mère.
- Je vais bien, rétorqua la comtesse, nerveuse.
- Soit, accorda Oscar, dont la lassitude pesait maintenant très lourd sur ses épaules. Sur ce, je vous prie de m'excuser…

Oscar commença à monter l'escalier pour aller dans ses appartements.

- André ! appela-t-elle soudain.
- Oui Oscar.
- Peux-tu me monter un chocolat ?
- Je vais le préparer de suite, répondit-il en se dirigeant vers les cuisines.

André prépara le chocolat et le monta chez Oscar. Il toqua à la porte et entra. Il pensait qu'elle dormirait déjà. Ce n'était pas le cas. Elle était assise dans un grand fauteuil, les yeux dans le vague, et attendait. Lorsque le jeune homme entra, elle lui sourit, d'un sourire à la fois triste et confiant.

- André…
- S'il te plait, la coupa-t-il, ne me demande rien. Je t'en prie Oscar. Je sais que….. Ne me demande rien.
- Je suis désolée... que tu n'aies pas pu nous accompagner à Paris, murmura-t-elle.

Elle fut contente de voir les épaules d'André se décrisper. Il accepta de la regarder dans les yeux, apaisé.

- Ce n'est pas grave Oscar. Il faut bien que nous apprenions à marcher l'un sans l'autre… et néanmoins l'un à côté de l'autre, ajouta-t-il en relevant le menton de la jeune fille.

La moue chagrine s'effaça aussitôt pour laisser la place à un splendide sourire. Le jeune homme puisait sa force dans cette confiance, dans la beauté pure de son amie.

« On peut bien me faire du mal Oscar. On peut me traiter comme un chien, me traîner dans la boue. Tant que tu me souriras comme cela, le monde sera beau ! Tant que tu seras là, je supporterai tout ! »

Plongé dans ses pensées, il n'avait pas vu Oscar se lever. Soudain, il la sentit à côté de lui. Elle s'accrocha à son cou et déposa un baiser sur sa joue. Dans un mouvement incontrôlé, André tourna la tête et posa ses lèvres sur les lèvres fraîches de la jeune fille. Le baiser était salé. Salé ? Oscar pleurait… Pourquoi ? Alors qu'elle s'abandonnait, André, prenant conscience de ce qu'il faisait, s'arracha à l'échange. Il fit quelques pas sans la regarder.

- Je suis désolé… Cela ne se reproduira plus, tu n'as rien à craindre.
- Je ne craignais rien, répondit-elle d'une voix douce.

Il tourna la tête vers elle. Des larmes roulaient encore sur ses joues. Pourtant, elle souriait. Tout à coup, elle porta la main à sa bouche en écarquillant les yeux. L'horreur se peignit sur son visage. André sentit un vent glacial souffler sur son cœur.

- Telle mère, telle fille, n'est-ce pas André ? parvint-elle à articuler, au bord des larmes.
- Ne dis pas cela, gronda-t-il comme un fauve. Je t'interdis de dire cela ! Je te l'interdis ! Comment peux-tu comparer… !... Non, ce n'est pas la même chose.
- Pourquoi ? osa-t-elle demander pour se rassurer.
- Je… Je n'ai pas embrassé ta mère par envie, laissa-t-il échapper… Je t'en prie Oscar, ne pense pas à tout cela. C'est mon problème ! Laisse-moi le gérer… Je suis et resterai André, celui que tu connais, celui sur lequel tu peux compter… « Celui qui t'aime, qui rêve de toi chaque nuit depuis que tu t'es mise à nu devant lui… Ma belle guerrière, je donnerai pour toi tout ce que ta mère n'aura pas ! N'aura jamais ! » ….. Tu es lasse, il faut que tu ailles dormir, la poussa-t-il.
- Et mon chocolat ?
- Tant pis pour ton chocolat ! Je t'en referai un autre demain, promit-il.
- Tu vas le boire ?
- Oui, si cela peut te faire plaisir.
- Alors je vais me coucher. Tu as raison : je suis épuisée… André…
- Oui ?
- Tu viens me border ?
- Je … ?... Bon, très bien ! Va te coucher et je viendrai te border.

La jeune fille se précipita vers son lit, enveloppée par le regard tendre du jeune homme. Il sourit avec bienveillance. Elle était à bout de forces, mais elle luttait contre le sommeil… jusqu'à sa venue. Il la borda et posa un baiser sur son front. Quand il se releva, elle dormait déjà.

- Dors bien mon ange…

Dans son rêve, Oscar revoyait le visage radieux de Marie-Antoinette, alors qu'elle saluait le peuple de Paris du balcon. Le capitaine était à ses côtés bien sûr ! Il n'avait pas lâché le Dauphin d'une semelle. Aussi est-ce vers le lieutenant que la Dauphine s'était tournée, le visage rayonnant, en disant : « Que je suis heureuse ! Quel bonheur de me sentir aimée à ce point. » [Lady Oscar – épisode 6] Tout était si simple pour elle ! Elle ne se posait aucune question : on l'aimait, et c'était tout à fait normal…

Oscar sentait l'amour autour d'elle aussi, un amour protecteur et bienveillant. Une affection qui l'avait aidée à surmonter les moments difficiles, comme l'humiliation de se retrouver nue devant le Roi de France, entre les mains de son capitaine, comme la rude éducation paternelle qui ne souffrait pas le moindre échec. André…

Il était pourtant difficile pour la jeune fille de mettre un nom sur les émotions qu'elle ressentait parfois lorsqu'elle pensait à ce compagnon de toujours : amitié, confiance, complicité…

Pourquoi avait-elle répondu à ce baiser ? Pourquoi avait-elle trouvé les lèvres d'André si attirantes et si agréables ? Quelles étaient les sensations qui l'avaient envahie comme un tourbillon ?... Elle tourna et se retourna dans son lit. Puis elle se rappela le visage de la Dauphine, une fois encore. Ne pas se poser de questions ! Marie-Antoinette était aimée. Elle l'était également, et désirée… plus même qu'elle ne l'aurait souhaité ! Dans un accès de lucidité inconsciente, elle comprit que ce n'était pas le soldat qui avait ressenti ces émotions, mais la femme qui sommeillait en elle, prisonnière d'une supercherie.

Curieusement, le fait d'avoir identifié le « problème », à savoir ses réactions féminines, Oscar se sentit beaucoup mieux, et termina sa nuit sereinement. Au matin, elle se sentit fraîche et dispose. Heureusement, car la Dauphine n'était jamais à court d'idées pour se divertir, et il était parfois difficile de suivre son rythme. Marie-Antoinette cherchait toutes les occasions pour s'échapper de ses cours, éviter de remplir les obligations pesantes et secouer l'étiquette… Ce qui était, Oscar devait le reconnaître, très rafraîchissant, mais nécessitait de sa part une surveillance de tous les instants. Dans ces conditions, l'aide d'André était précieuse. Le capitaine lui-même en avait convenu rapidement.

Ce jour-là, Oscar se sentait en pleine forme. D'ailleurs, pour le plus grand plaisir de grand-mère, elle fit honneur à son déjeuner. Avec les contrariétés de cette visite à Paris, que ce soit au sujet de la Dauphine ou de son uniforme de parade, elle mangeait sans grand appétit ces derniers temps. Grand-mère commençait à se faire beaucoup de soucis. De ce fait, elle s'en prenait d'une part à André, qui se prenait plus de coups de louche que d'ordinaire, d'autre part au général, qui devait essuyer plus de reproches que d'habitude quant à sa manière d'élever la jeune fille.

« Pourtant, songea soudain Oscar, la Dauphine n'est pas si heureuse qu'elle veut le faire croire. Elle a tant d'obligations… Elle a l'impression de n'avoir que cela, surtout quand elle compare sa vie actuelle avec son enfance. Elle ne veut que « tromper son ennui »… Pauvre Marie-Antoinette ! Elle est prisonnière de son destin, elle aussi… »

- Eh bien ma petite Oscar, vous voilà bien mélancolique tout à coup, se méfia grand-mère. Sont-ce mes tartines qui produisent cet effet ?
- Non grand-mère, rassure-toi ! répondit la jeune fille en riant. Elles étaient délicieuses, comme tous les jours.
- Mmmm… Vous les mangez pourtant quelquefois du bout des lèvres, lui reprocha-t-elle.

Oscar lui lança un de ces regards, à la fois plein de reconnaissance et d'espièglerie, auxquels la vieille nourrice ne pouvait résister.

- Oh vous !
- Par saint Georges ! A force de rêvasser, je vais être en retard ! Grand- mère, mon uniforme est-il prêt ?
- Comme d'habitude… Il n'attend que vous. Si ce n'est pas malheureux… Vous seriez si jolie en robe !
- Grand-mère…
- Je sais, je sais… Mais je ne me lasserai jamais de vous le répéter. Comme je ne me lasserai jamais de reprocher cette vie de soldat à votre père ! Non jamais ! Il faudra bien vous y faire !

Oscar éclata de rire et se précipita vers sa chambre. En revêtant son uniforme, elle songea encore à la Dauphine. Quelle bévue commettrait-elle aujourd'hui ? Car, naïve et enthousiaste, elle en commettait toujours. Pour la plus grande joie de la du Barry, qui ne se privait pas de moqueries ! En pensant à la favorite, le lieutenant serra les poings. Elle savait qu'elle lui devait une fière chandelle en ce qui concernait l'essayage de son uniforme d'apparat. Mais cette chandelle, elle la devait également à André. Et c'est bien ce qui la chagrinait. Son compagnon d'armes n'allait tout de même pas tomber sous le charme de cette dépravée !

André finissait de brosser le cheval d'Oscar. Il lui parlait avec beaucoup de douceur. Il ne brusquait jamais un animal.

- Que de douceur, murmura la comtesse. J'aimerais être à la place de cette bête…
- Je suis doux avec elle parce qu'elle le mérite, répondit sobrement André.

La comtesse de Jarjayes se cabra légèrement sous l'insulte, sans toutefois trouver quelque chose à répondre. Que pouvait-elle rétorquer ? Néanmoins, elle se refusa à baisser la tête. Elle désirait cet homme. Devait-elle en avoir honte ? Peut-être…

- Vous vous acquittez si bien de votre tâche André… J'aimerais que vous vous acquittiez aussi bien de celle que je vous confie, continua-t-elle, refusant de déposer les armes tant le feu brûlait ses entrailles. Accompagnez-vous Oscar au château aujourd'hui ?
- Oui, s'étonna-t-il.
- Oscar a besoin de vous, sans doute ?
- Disons que, la Dauphine n'est pas toujours facile à suivre… Surtout quand elle a décidé de bousculer le protocole.
- Ne soyez pas insolent André… Donc, vous n'allez pas au château pour voir la du Barry, persifla la comtesse.
- Pardon ? s'exclama le palefrenier en lâchant sa brosse.
- Je vous ai aperçu avec elle hier, près de la fontaine… Elle semblait prendre grand plaisir à votre compagnie…
- Nous n'avons échangé que trois mots, et madame du Barry ne prend aucun plaisir particulier à ma compagnie, se renfrogna-t-il.
- Eh bien André, je ne te félicite pas pour tes fréquentations ! intervint froidement Oscar, qui avait juste entendu les derniers échanges. La du Barry, rien que ça ! La conversation des débauchées a sans doute des attraits auxquels tu es sensible.

La froideur de la jeune fille blessa profondément André. Après tout, la du Barry, cette « débauchée », lui avait probablement évité une cuisante humiliation. Oscar pouvait-elle penser qu'il recherchait la présence de cette femme ? Parce qu'elle était une « débauchée » ? Elle ne devait pas penser grand bien de lui au fond d'elle-même alors… Oui, cette réflexion lui fit très mal, d'autant plus qu'il ne comprit pas qu'elle était dictée par la pure jalousie. Ce que, par contre, nota la comtesse, avec un léger sourire aux lèvres.

- Oscar, ce genre de femmes aura toujours un ascendant incompréhensible sur bien des hommes, des pires aux meilleurs… Mais laissons cela. Si vous le permettez, je vais partir au château en votre compagnie, mon carrosse est prêt.
- Volontiers mère. Mon cheval est-il prêt ?
- Oui Oscar.
- Eh bien ! s'impatienta-t-elle en le voyant immobile après lui avoir présenté son étalon.
- Oui Oscar ?
- Prépare-toi voyons ! Nous n'avons pas que cela à faire !
- A tes ordres Oscar.

André se prépara donc, ce qui ne lui prit que quelques secondes. Oscar chevaucha à coté de la porte du carrosse, discutant avec sa mère de la spontanéité de la Dauphine, et des embûches que les courtisans et courtisanes n'allaient pas manquer de lui tendre. Le jeune homme resta volontairement en arrière.

« Pourquoi Oscar ? Pourquoi m'avoir parlé de la sorte ? La comtesse du Barry échange quelques mots avec moi. Ai-je la possibilité de refuser de lui répondre ? Non ! Pas plus que je n'ai la possibilité d'empêcher ta mère de me poursuivre de ses assiduités. Que crois-tu ? Que cela me plaît ? Après tout, peut-être n'as-tu pas tord, car je préfère cent fois échanger quelques mots avec cette « débauchée » que de répondre aux exigences de ta mère !... Oscar, est-ce que je mérite ton mépris pour cela ? Je pensais… Je croyais que nous étions amis... je me sens si misérable tout à coup, trop souillé pour ton respect. »

Pour Oscar, la colère et la jalousie s'étaient vite dissipées. Elle avait quelques remords d'avoir parlé ainsi à son compagnon d'armes. Sans doute n'avait-il pas fait attention. Il la connaissait assez pour savoir qu'elle pouvait se montrer impulsive dans ses paroles. Aussi n'y prit-elle plus garde… Sans se douter que ses paroles avaient ouvert une blessure dans le cœur du jeune homme, une blessure qui le faisait douter de sa propre estime.

Oscar avait déchanté devant l'attitude d'André. Il obéissait à chacun de ses ordres avec une docilité qui frisait la soumission. Il n'arborait plus ce regard fier et franc, qui rassurait tant la jeune fille. Il s'obstinait au contraire à fuir son regard. Oubliant ce qui s'était passé dans l'écurie, elle faillit se fâcher contre lui. Toutefois, elle décida de feindre l'indifférence.

« Si tu veux jouer au domestique servile, libre à toi !... Lorsque tu en auras marre, tu redeviendras mon ami…Parbleu ! Que les hommes sont compliqués ! »