Mais qu'avait-elle fait au ciel pour mériter cela ? La comtesse avait attendu Oscar, un soir, cachée derrière un pilier, et l'avait appelée dès son approche. En réalité, la comtesse était mandatée par la Dauphine. Quelle était l'extravagance de cette dernière ? Un bal masqué à l'Opéra, rien que ça ! Sa décision était prise… Néanmoins, elle tenait à ce que le lieutenant, chargé de sa sécurité personnelle, soit prévenu, et les accompagne bien sûr ! Sans discuter de préférence… Oscar essaya bien de ramener Marie-Antoinette à la raison, mais elle fit avancer son attelage sans lui prêter attention. Elle n'eut d'autre choix que de se précipiter vers son cheval pour suivre le carrosse et assurer la sécurité de la Dauphine coûte que coûte.

Pour comble de malchance, André n'était pas à ses côtés. Il avait remarqué, lors de la passe d'armes, que certains chevaux boitillaient presque, et avaient proposé de vérifier leurs fers en fin de journée. Affolée, Oscar se tourna vers sa mère. Tout en courant vers son étalon blanc, elle demanda à cette dernière d'avertir André, qu'il remonte l'information au capitaine.

« Avec grand plaisir, ma chère fille !... Si c'est vous qui le jetez dans la gueule du loup, comment pourra-t-il s'échapper ? Ô Oscar, je ne vous remercierai jamais assez de cette demande !... André, à nous deux ! »

Comme d'habitude lorsqu'elle pensait à lui, un frisson d'excitation parcourut sa colonne vertébrale, et une chaleur diffuse envahit son bas-ventre. Lentement, pour laisser la pression qu'elle ressentait atteindre son paroxysme, elle se dirigea vers les écuries. Elle retrouva facilement le jeune homme, et l'observa quelques instants avant de l'interrompre, le corps en feu.

- Vous êtes décidément très doux avec les chevaux, André, murmura-t-elle dans un bruissement de jupes.

- Madame la comtesse !... Les écuries ne sont pas un endroit pour vous, continua-t-il, mordant. Vous risquez de vous salir…

- Ha ha !... J'adore quand vous vous drapez d'impertinence ! Cela vous vaudra un baiser…

André resta de glace face à la comtesse. Néanmoins, il était intrigué. Elle ne prendrait pas le risque de le rejoindre ici sans quelque atout dans la manche. De là à valoir un baiser, il en doutait… Il la laissa toutefois approcher, sure d'elle.

- Mon délicieux petit effronté !... Et si je vous disais … que c'est Oscar qui m'envoie vers vous, susurra-t-elle à son oreille.

André sursauta violemment. Oscar ! Ses yeux s'agrandirent. Ce n'était pas possible… L'incertitude se lisait dans la lumière de ses prunelles aux reflets contraires. Non, elle connaissait l'attitude de sa mère à son égard !

« Oscar, pourquoi ? Pourquoi as-tu fait cela ? »

- Que voulez-vous André, je crois que, depuis qu'elle a découvert votre attirance pour la du Barry, Oscar vous regarde avec d'autres yeux… Il ne faut pas lui en vouloir, elle est si innocente et si entière.

- Je ne suis pas attiré par la du Barry ! s'insurgea-t-il.

- Non ?... Pourtant, elle semble le croire. Peu importe après tout ! dit la comtesse en posant une main sur le bras crispé du jeune homme.

Il la regarda durement. Elle frissonna, autant de désir que d'appréhension. Elle adorait jouer avec le feu, elle devait bien le reconnaître. Elle adorait le pousser à bout, pour en tirer le meilleur. Pour le contraindre au meilleur !

- Mais il est vrai que, si je pouvais choisir la catin à qui je devrais avoir à faire, je choisirais sans conteste madame du Barry. Au moins, elle a le mérite d'assumer ses choix sans hypocrisie !

- Il suffit André ! enragea la comtesse. Je veux que vous m'embrassiez ! Maintenant ! Pas un baiser de pacotille, non. Un baiser qui me chavire, profond et voluptueux… comme ceux que vous réservez aux autres.

Elle avait un fauve en face d'elle, mais elle possédait la seule carte qui la protègerait quoi qu'il arrive.

- … Sinon vous ne connaîtrez pas le message d'Oscar ! asséna-t-elle.

- Vous êtes…

- J'attends !

Il se fit violence pour ne pas se montrer brutal. Pour offrir à cette femme dépravée ce qu'elle attendait. Un baiser profond et sensuel, un véritable appel aux caresses, un tendeur de corps… La comtesse s'abreuva à la source de cette bouche avec une passion qui frôlait la frénésie. Dieu, comme elle le dégoûtait !

« Oscar… Se peut-il que tu te fiches à ce point de ce qui peut m'arriver ? De ce qu'il ne pouvait manquer d'arriver si tu m'envoyais ta mère ? Je n'ai pas mérité une telle ignominie !... Pourquoi ? Oscar… »

Un bruit de pas mit fin à ce baiser. Trop court, au goût de la comtesse. Trop long pour André, interminable et avilissant. Lui qui avait pris tant de soin à se préserver malgré la turpitude… C'était Oscar qui le poussait dans le gouffre. La comtesse jubilait, elle le sentait à sa merci.

- André, appela un Garde. Oh, vous n'êtes pas seul…

- Ce n'est rien, se hâta de répondre le jeune homme. La comtesse de Jarjayes venait m'apporter un message du lieutenant… De quoi vouliez-vous m'entretenir ?

- Je voulais juste si je pourrais rentrer à cheval ce soir.

- Sans aucun problème ! J'ai dû changer les fers de quelques chevaux. Apparemment ceux qui ont participé à la mission de reconnaissance en forêt, hier. Votre cheval vous attend, marquis.

- Voilà une bonne nouvelle ! Nous avons de la chance de vous avoir pour veiller sur nos montures ! Vous faites du bon travail.

- Merci bien… Oh monsieur le marquis ! Si je puis me permettre…

- Oui ?

- Je serais plus tranquille si vous daigniez raccompagner la comtesse une fois son message délivré… Il faut que je range les outils, et le lieutenant aura peut-être besoin de moi…

- Naturellement. Madame, je suis à votre service.

La comtesse offrit un sourire poli au marquis. Lorsqu'elle se retourna vers André, ses yeux lancèrent des éclairs. Pourtant cette fois, elle l'avait vraiment cru à portée de sa main ! La prochaine fois, elle ne tergiverserait pas tant pour avoir ce qu'elle voulait !

« Maudit soit du manant ! Savourez votre victoire André Grandier… Je saurai bien vous rappeler votre place ! »

- Oscar vous informe qu'elle suit la Dauphine, partie s'amuser au bal masqué de l'Opéra, murmura-t-elle à voix basse pour n'être entendue que de lui.

- Le lieutenant a-t-il donné des ordres précis me concernant ?

- Juste que vous deviez remonter l'information.

- Très bien. Je vais avertir le capitaine de Girodelle. Merci madame.

- Oh André ! continua la comtesse toujours à voix basse.

- Oui madame ?

- L'affront que vous venez de me faire vous coûtera bien plus qu'un baiser !

- Je n'en doute pas. Hélas, je connais l'étendue de votre perversion…

Après un dernier regard furieux, la comtesse se détourna pour suivre le marquis dans les couloirs sombres du château.

« Va-t-il en profiter ? » se demanda soudain André, qui connaissait la réputation plus que licencieuse dudit marquis.

Pour sa part, il se dirigea sans attendre vers le bureau du capitaine. Par chance, il était seul. André se méfia cependant du domestique et l'avertit à voix basse de la destination de Marie-Antoinette. Girodelle explosa.

- Quoi ! Mais il fallait l'en empêcher !

- Je ne sais rien des circonstances dans lesquelles cette folle équipée s'est formée. Mais je suis certain que, si le lieutenant en avait eu la moindre possibilité, il aurait empêché madame la Dauphine de se rendre à ce bal.

André voyait bien que Girodelle réfléchissait à la démarche à suivre. Se rendre à l'Opéra avec toute la Garde était le meilleur moyen d'attirer l'attention sur la nouvelle bévue –de taille !- de cette tête de linotte !

- Si vous le permettez capitaine, je peux rejoindre le lieutenant. Je passerai facilement inaperçu, ne portant pas l'uniforme. Quelques soldats pourraient m'accompagner et rester à couvert. J'irai m'enquérir de la situation auprès du lieutenant, qui aura désormais des hommes à sa disposition.

Le capitaine scruta attentivement le jeune homme. Sa proposition était intéressante. C'était exactement ce qu'il fallait faire. Etant déjà sur place, le lieutenant de Jarjayes était le plus à même de juger de la situation. Ainsi, elle pourrait aussi compter sur un soutien militaire conséquent. Aussitôt, Girodelle donna des ordres pour qu'une douzaine de gardes, parmi les plus aguerris, suivent André. Qu'il n'avait cessé d'observer. Décidément, ce jeune homme l'intriguait !

« Quel dommage qu'il ne soit qu'un gueux ! Je suis certain qu'il aurait pu être un bon soldat… Et quelle attitude ! Affable sans être servile, fier sans être grossier… C'est vrai qu'il a bénéficié d'une certaine éducation il me semble. »

- Vous avez été élevé avec le lieutenant de Jarjayes, n'est-ce pas ?

- C'est exact.

- Vous savez lire ?

- Et écrire, et tenir une épée ou un mousquet, compléta-t-il avec un sourire narquois.

- Vous savez que le lieutenant est une femme ?

- …

- Eh bien ? Vous savez lire et écrire, ne sauriez-vous plus parler ?

- Je n'ai pas l'autorisation d'aborder des sujets de la vie personnelle de mon maître avec de tierces personnes.

- Décidément, vous êtes parfait ! ironisa Girodelle en attendant les gardes. Je comprends pourquoi elle a tellement confiance en vous… Ah mon pauvre ami ! J'en sais probablement plus que vous, ne vous en déplaise.

André releva un sourcil. Il comprenait comment le capitaine pouvait si facilement pousser Oscar à bout. Elle n'était pas armée pour faire face à tant d'ironie libertine.

- Cette adorable petite travestie a une peau de pêche… Je parierais qu'elle est encore vierge ! Avec une poitrine qui appelle les caresses… C'est un péché de la cacher !

- Vous en savez effectivement beaucoup. Pardonnez-moi, mais je préfèrerais ne pas en savoir davantage.

Le capitaine éclata de rire. Sur ce, un soldat vint le prévenir que les gardes étaient réunis. André partit en leur compagnie, pour l'Opéra.

Dans un lit, à l'abri d'une chambre fraîche, deux corps s'unissaient dans une passion qui reflétait leur appétit sexuel. Les gémissements de l'homme répondaient aux cris rauques de la femme. Enfin, le silence se rétablit. Les corps repus s'alanguissaient côte à côte. Le marquis s'était endormi rapidement. Finalement, il n'était pas reparti à cheval.

La comtesse, elle, avait gardé les yeux ouverts. Son corps était rassasié. Cependant, il lui manquait quelque chose. Quelque chose que cet amant n'avait pas pu lui donner. Il manquait…Lui ! Lorsque le jeune marquis lui avait fait des avances discrètes, elle ne l'avait pas découragé. Il s'était enhardi. « Pourquoi pas ? » avait-elle pensé. Elle voulait savoir, elle voulait être sure…

Ce n'était pas de sexe dont elle avait envie. Ou plutôt, pas avec n'importe qui. Peu lui importait les titres, la beauté, la jeunesse, l'endurance des autres. Elle voulait André ! Lui seul savait à la fois aviver et éteindre le feu qui brûlait ses entrailles. Elle sourit…. Le petit marquis avait fait ce qu'il avait pu, et pour être honnête elle devait reconnaître qu'il était un bon amant. Mais il n'atteignait pas le niveau de son palefrenier préféré.

« Maintenant je sais… Je sais que je ne suis pas une catin passant dans un lit, puis dans un autre, au gré de ses envies ou ses intérêts. Je sais ce que je veux. Mon cher André, je ne vous laisserai pas m'échapper aussi facilement. C'est vous que je veux ! Encore et encore ! »

Au seul souvenir des ébats qu'elle avait connus avec le domestique et compagnon d'armes de sa fille, la comtesse ne put réprimer un gémissement, sa respiration s'approfondissant. Surpris, l'homme endormi à ses côtés ouvrit un œil, puis les deux en découvrant le spectacle d'une comtesse chavirée, frottant ses jambes l'une contre l'autre. Il l'honora du mieux qu'il put, étonné de trouver en elle une demande aussi intense.

« Bigre, quelle femme ! Elle va réussir à m'épuiser !... Elle semblait pourtant des plus vertueuses quand on la croisait dans les couloirs de Versailles. Si je m'attendais… Oh mais, soyons discret. Je ne suis pas sûr que le lieutenant réagirait très bien s'il apprenait mes galipettes avec madame sa mère…et il est bien trop fine lame pour que je m'en fasse un ennemi… Marquis mon ami, tu devrais parfois réfléchir avant d'agir ! Même si cette jolie croupe en feu ne demandait que cela… »

Sans un mot, la comtesse se rhabilla et rejoignit ses appartements à Versailles. Le jeune garde royal, quant à lui, ne put trouver de nouveau le repos, hanté par la réaction de son supérieur s'il venait à apprendre ce qui s'était passé. Quelle folie !