André était arrivé à l'Opéra. Il s'était glissé discrètement à l'intérieur et avait tout de suite repéré Oscar. Il la connaissait tellement bien qu'il savait où chercher, près d'un pilier avec une vue générale dégagée.
- Oscar, as-tu besoin de renfort ? J'ai prévenu le capitaine et j'ai une douzaine de gardes avec moi.
- Il t'a confié des gardes royaux ? s'étonna Oscar. Qu'as-tu fait pour ce régime de faveur ?
- Je l'ai simplement averti que la Dauphine était à un bal masqué de l'Opéra, sans protection. Il ne s'est pas fait prier, crois-moi !
Le jeune lieutenant lui lança un regard furieux. La Dauphine sans protection à l'Opéra, voilà comment son supérieur voyait les choses !
- Rassure-toi Oscar, je lui ai dit que tu l'avais suivie aussitôt… et c'est pourquoi c'est moi qui le prévenais. Il a été sensible à ton dévouement.
- Vraiment ? aboya-t-elle d'une voix métallique.
- Il était certain que, si tu n'avais pu retenir la Dauphine, personne ne l'aurait pu, assura-t-il.
- Où sont les gardes ?
- A l'entrée, et cachés. Ils attendent tes ordres.
- Bien ! Pour l'instant, tout va bien. La Dauphine danse. Elle est courtisée, comme toutes les femmes ici, mais je crois que personne n'a percé le secret de son identité.
Ils restèrent un instant sans parler, observant Marie-Antoinette et ses cavaliers. Assurément, la Dauphine s'amusait. Que d'innocence en elle ! On lui reprocherait sa conduite qu'elle ne comprendrait pas ce qu'elle avait fait de mal. Elle n'avait que dansé, et ri. Etait-ce un crime ? Oscar soupira.
- Oscar…
- Oui André ?
- Tu ne pouvais m'envoyer personne d'autre, n'est-ce pas ?
- Quoi ? demanda-t-elle en le regardant sans comprendre.
- Pour me prévenir, tu ne pouvais m'envoyer personne d'autre que ta mère ?
- Oh !... Excuse-moi, dit-elle sèchement. La prochaine fois, je laisserai partir la Dauphine sans protection pour t'avertir personnellement.
- Ne te fâche pas…
- André, je t'ai envoyé la personne la plus à même de t'expliquer la situation !... Si cela doit poser un problème, je crois que je n'aurai plus besoin de tes services.
André la regarda fixement, estomaqué. Jamais il n'avait pensé qu'elle lui parlerait de la sorte. Il ne ressentait pas l'inquiétude derrière la sécheresse de son ton. Parce que cela touchait une blessure nouvelle, laide, terriblement douloureuse.
- Je suis désolé, Oscar. Je ne t'importunerai plus avec mes questions. Tu peux compter sur mon aide.
- Merci bien…. Mais que se passe-t-il ?
Marie-Antoinette s'était retirée sur un balcon. Un gentilhomme l'avait suivi… Un gentilhomme qu'elle ne connaissait pas, et qui lui avait retiré son domino. Elle ordonna à André de rester là et se tenir près, et elle fonça vers la Dauphine.
- [épisode 7] Halte, noble sire. Pas si vite ! Déclinez-moi vos titres je vous prie.
- Lieutenant vous êtes fou, tenta de s'interposer Marie-Antoinette.
- Je croyais les Français plus courtois monsieur, répondit Fersen. Et d'abord, qui êtes-vous ?
- Oscar-François de Jarjayes, lieutenant de la Garde Royale. Pour vous servir, monsieur.
- Axel de Fersen, gentilhomme suédois et habitué à d'autres manières. Je n'aime guère qu'on se mêle de mes affaires.
- Bien. Tant pis pour vous ! Si vous désirez parler à madame, dit-elle en se plaçant derrière sa protégée, présentez-vous au château royal et demandez une audience. On ne rencontre pas la Dauphine du trône de France comme ça, monsieur, asséna-t-elle rudement.
« Marie-Antoinette »… Le jeune homme semblait abasourdi. Il s'excusa aussitôt. Marie-Antoinette ! Comment aurait-il pu penser à cela ?
- Qu'on avance le carrosse de Son Altesse ! demanda Oscar.
La Dauphine et ses dames de compagnie repartirent dignement, suivies par un lieutenant bouillant de rage intérieure. Le carrosse attendait, entouré des gardes royaux envoyés par le capitaine. Oh oui, Oscar en entendrait sûrement parler ! Voilà un 30 janvier dont elle se souviendrait ! Toute à ses pensées, elle n'eut pas un regard pour André qui, après un soupir, suivit discrètement.
- Le capitaine vous fait demander, lieutenant, l'avertit un garde lorsqu'elle arriva au château, le lendemain.
« Il fallait s'y attendre... Bien, je suis prêt ! »
- Ah ! Lieutenant ! Entrez et fermez la porte je vous prie.
- Oui capitaine.
- Je vous trouve les traits un peu tirés…
- Ca ira, capitaine.
- Oh ! Alors il ne faut pas que je vous accorde quelques jours de repos pour vous remettre de ce… bal-surprise ?
- Non… capitaine. Ce ne sera pas nécessaire.
- La Dauphine vous donne du fil à retordre semble-t-il. Pensez-vous être à la hauteur ?
- Oui capitaine. J'ai fait au mieux, et madame la Dauphine n'a aucun dommage.
- Encore heureux !... Le Roi était fort mécontent.
- Je le conçois, dit-elle en baissant la tête.
- Ce genre de situation ne doit plus se renouveler… ou bien vous pourrez dire adieu à votre bel uniforme de lieutenant. Avez-vous compris ?
- ….. Oui capitaine, souffla Oscar, humiliée.
- Remarquez, cela ne semble pas le gêner beaucoup. Je pense qu'il aimerait beaucoup vous relever du service de la Dauphine pour vous affecter au sien.
- Au sien ? Mais Louis XV a les meilleurs éléments pour veiller sur lui. Je ne saurais rivaliser…
- Mais… ce n'était pas pour veiller sur lui, coupa Girodelle en s'approchant d'elle. J'ai plutôt l'impression qu'il voudrait que vous l'amusiez.
- Que… je l'amuse ? répéta Oscar, éberluée. Je ne comprends pas…
- Vous ne comprenez pas ? s'enquit le capitaine en lui saisissant les poignets et en se penchant vers elle. Vous ne comprenez pas que notre Souverain préfèrerait vous voir dans son lit plutôt que dans cet uniforme disgracieux ?... Moi je le comprends très bien. Il n'y a entre vous et sa couche, que la jalousie de la du Barry…
Oscar regardait son capitaine avec une expression d'horreur offensée. Comment pouvaient-ils encore se permettre… !
- Lâchez-moi ! cria-t-elle.
- Tout doux lieutenant, lui ordonna-t-il en resserrant sa prise.
Les lèvres de Girodelle vinrent se perdre contre le cou gracile. Son corps se collait à celui de son subordonné, dont la panique était perceptible.
« Petite vierge effarouchée… Rassurez-vous, je sais ce que je voulais savoir. Je ne vous brusquerai pas, ma belle…»
Toc toc toc !
- C'est pour quoi ? rugit le capitaine en se dégageant, libérant Oscar par la même occasion.
- Pardonnez mon intrusion, s'excusa André en ouvrant la porte.
- Le domestique ! s'amusa Girodelle. Vous aimez décidément jouer les chevaliers volant au secours de la belle princesse.
- Pas précisément. Je n'ai rien d'un chevalier. Mais la Dauphine réclame la présence du lieutenant. Aussi ai-je pris la liberté de vous en informer.
- Fort bien !... Lieutenant, le devoir vous appelle. Lieutenant !
- ….. Oui… capitaine… J'y vais de suite.
- Rappelez-vous…
- Oui ?
- Que vous n'avez pas droit au moindre faux-pas. Vous êtes bien trop jolie pour cela ! lui glissa-t-il alors qu'il passait à côté d'elle pour se rendre dans la cour d'honneur, où avait lieu la revue.
André avait baissé les yeux. Il ne les avait pas relevés après le départ du capitaine. Pourtant, Oscar cherchait son regard.
- Allons ! Marie-Antoinette nous attend, dit-elle d'une voix légèrement tremblante.
- Marie-Antoinette n'attend personne. Ce n'était qu'un prétexte, précisa-t-il sobrement, d'une voix neutre, en l'invitant à le précéder.
- André…
- Je crois qu'il faudrait quand même nous rendre auprès d'elle sans tarder.
« André, pourquoi es-tu si distant aujourd'hui ? J'ai tellement besoin de toi ! Toi qui m'as sauvée, une fois de plus. Pourquoi ai-je l'impression que tu me repousses ? Hier soir déjà, tu ne m'as pas apporté mon chocolat… Et ce matin, j'ai l'impression de parler à un mur. André… »
Sans un mot de plus et le menton haut, Oscar se dirigea vers les appartements de la Dauphine, suivie par une ombre bienveillante et protectrice, mais qui, ce jour, paraissait inaccessible.
André avait été profondément blessé par les paroles d'Oscar, à l'Opéra. Alors qu'en fait, il avait été un dérivatif à la peur de la militaire devant la situation épineuse. Mais tout s'était enchaîné si vite : la soi-disant « amitié » d'André et la du Barry, la venue de la comtesse ( avec tout ce que cela impliquait ), la sécheresse d'Oscar ( qui masquait une jalousie dont elle n'avait pas conscience elle-même )… Le jeune homme avait besoin de faire le point.
Durant quelques jours, il resta à Jarjayes. Le général était à demeure et lui avait confié quelques tâches urgentes. La comtesse en avait profité pour demander un congé de quelques jours à la Dauphine, prétextant avoir des affaires à régler avec son époux. Aussi, quand Oscar rentrait, c'est avec ses parents qu'elle soupait. Durant ces quelques jours, le palefrenier et la travestie ne se parlèrent pratiquement pas, échangeant à peine quelques regards de temps en temps. Durant ces quelques jours, tout bascula, approfondissant la blessure d'André…
