Le comte de Fersen était venu visiter la Dauphine, une fois de plus, la quatrième. Bel homme et aimable, il avait tout pour attirer l'attention sur lui. Les courtisanes ne s'en étaient pas laissé conter. Oscar se contentait d'observer, derrière un pilier. Elle était contente d'avoir André à ses côtés.
- [épisode 7] André, tu n'as rien remarqué dans le comportement de la Dauphine ?
- Non, rien de spécial… « Elle est toujours aussi fantasque, aussi peu prudente… » Je la trouve toujours aussi futile que d'habitude.
Oscar fronça les sourcils, puis se ravisa et sourit. Elle avait le même âge que Marie-Antoinette, et si André disait qu'elle était futile, c'était simplement parce qu'il la trouvait, elle, plus sérieuse et responsable. Ce n'était pas une critique à l'encontre de la Dauphine, mais un compliment qui lui était destiné. C'était André…
- Tu crois qu'elle, commença-t-il.
- C'est cela ! La Dauphine est si sincère dans ses sentiments qu'elle est incapable de les cacher. Ce n'est pas une qualité très répandue à la Cour…
« C'est le moins que l'on puisse dire ! songea-t-il avec amertume. Certaines personnes excellent même dans l'art de camoufler… Et des meilleures personnes ! Même moi, je dissimule… Oui, même moi, pour te protéger… Qui protègera Marie-Antoinette ? Oh Oscar, comme je comprends ton attachement pour cette princesse ! C'est l'attachement à la vérité, à la sincérité. Prends soin de toi Oscar ! Ce ne sont pas des vertus faciles à cultiver… Mais je serai là, pour veiller sur toi, même si pour cela il faut que je mente moi aussi… »
- Garde toujours un œil sur elle André.
- Bien Oscar.
- ….. Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
- Te voici à présent plonger dans les intrigues de la Cour, et même dans les histoires de cœur. Tu t'en tires très bien.
- Je préfèrerais mille fois continuer à courir après le chat de la Dauphine, crois-moi ! (soupir) Elle a grandi… Je voudrais lui éviter des blessures trop profondes, tu comprends ?
- Oui, je comprends. Mais tu sais bien que tu ne pourras l'empêcher d'être blessée.
- Je le sais, répondit-elle sèchement, plus pour elle-même que contre lui. En attendant, fais ce que je te dis ! Si je dois m'absenter, attache-toi à ses pas…
- Oui Oscar. « Sauf si tu as besoin de moi. Tu es plus précieuse à mes yeux que la plus sincère des Dauphines… »
Oscar attendait le gentilhomme suédois, qui était encore allé rendre visite à Marie-Antoinette. Son assiduité commençait à être dangereuse, très dangereuse pour la réputation de la Dauphine. Les langues de vipère s'étaient déliées. Elles étaient menées par… la comtesse du Barry, évidemment ! Ce qui avait mis Oscar en rage, et avait valu à André des regards courroucés.
Cette femme ne perdait pas une occasion de lancer une pique. D'ailleurs, elle excellait dans cet exercice, Oscar devait le reconnaître. Elle faisait mouche à chaque fois. A plusieurs reprises, le jeune lieutenant avait réussi à parer aux rumeurs les plus sordides. Mais Oscar se rendait bien compte que cela ne pouvait continuer de la sorte.
Marie-Antoinette ne faisant rien de mal, si ce n'est passer quelques instants en compagnie d'un jeune homme dont elle appréciait l'esprit et le charme. Des instants innocents pour elle, mais qui donnaient lieu à interprétation. Elle prêtait le flanc aux critiques et aux rumeurs. Quelle candeur !
- Lieutenant, appela le comte de Fersen d'une voix douce.
Oscar sursauta. Elle était plongée dans l'abîme de ses pensées au point qu'elle ne l'avait pas vu arriver.
- Monsieur de Fersen, répondit-elle en saluant.
- Vous vouliez me parler ?
- Oui monsieur… Ce n'est pas facile à dire mais… je voulais m'assurer de vos intentions.
- Mes intentions ?... Je ne comprends pas.
- Vous venez souvent voir Son Altesse la Dauphine. Très souvent…
- Je vois.
- Oui, on commence à jaser dans les couloirs. Je voudrais être certaine de vos intentions profondes.
- Elles ne sont pas malhonnêtes je vous l'assure. Jamais je n'oublierai que Marie-Antoinette est votre future reine. Et je ne ferai rien qui puisse entacher sa réputation. Cependant…
- Cependant ?
- Elle est si belle. C'est un tel plaisir de la voir. Elle est sans artifice…
- Merci monsieur. Votre réponse me convient… Je vous demanderai toutefois, de rester dans le même état d'esprit… et de faire attention à tous ces yeux qui vous observent, à toutes ces oreilles qui vous écoutent, si prompts à déformer ce qu'ils voient et entendent.
- Merci lieutenant. Je vous sais gré de votre attitude. Cela me rassure de savoir une personne de votre valeur auprès de cette princesse si pure et si franche.
- Hélas monsieur, ne me donnez pas plus de pouvoir que je n'en ai. C'est pourquoi je tenais à discuter avec vous. Je protège la Dauphine depuis son arrivée en France. Il est facile de se battre contre des ennemis de chair et de sang. Il est plus malaisé de s'élever contre les bruits de couloir, de faire taire les langues de vipères, les jaloux, les mécontents…
- Et ma présence à Versailles complique singulièrement votre tache, termina-t-il tristement.
- Pourtant, lorsque je vois Marie-Antoinette en votre présence, je ne peux que vous remercier de lui apporter cette joie qui lui fait souvent défaut. Elle se sent prisonnière à la Cour, je le sais.
- Cruel dilemme !... Je puis vous assurer encore une fois de la pureté de mes intentions. Je ne demande que le bonheur de la voir, si belle, si spontanée, de l'entendre…
- Voilà monsieur, ce qui me met le plus en peine, remarqua-t-elle.
- Pardon ?
- Vous êtes comme elle : vous ne savez pas cacher ce que vous éprouvez. Même si vos intentions sont pures, votre visage s'illumine à sa vue et trahit le trouble qui vous habite. Monsieur, n'oubliez pas qu'il s'agit de la Dauphine ! A ce titre, elle est observée, épiée même. Combien de personnes mal intentionnées détournent habilement cette amitié réciproque et respectueuse en une attirance partagée !
- Comment ?
- Oui monsieur. Les rumeurs sont des monstres. L'innocence de votre relation est mise en cause. Vous êtes bel homme monsieur, permettez-moi de vous le dire. Les courtisanes s'étonnent de ne jamais voir de femmes à votre bras ou plutôt…. veuillez excuser mes propos crus… dans votre lit. D'après mon compagnon d'armes, les femmes jalouses sont les pires adversaires de l'innocence.
- Je comprends… Et votre compagnon d'armes est plein de sagesse !... Oui, je sais tout cela. Je ne me suis rendu compte de rien car je crois que…je ne voulais rien voir, tout simplement. Je sais où est mon devoir mais… que c'est cruel ! D'autant plus cruel que nous n'avons rien à nous reprocher ! Mon admiration se contente de son sourire, d'un de ses regards, d'une promenade… Est-ce un crime, lieutenant ? Dîtes-moi ! Est-ce un crime ?
- Calmez-vous monsieur, je ne suis pas votre ennemi.
- Pardonnez-moi. Je m'emporte devant la bassesse et la lâcheté. Je sais que vous n'êtes pas mon ennemi. Votre démarche le prouve s'il me fallait une preuve. Votre loyauté envers Marie-Antoinette est un réel réconfort pour tous ceux qui l'aiment…. Dîtes-moi lieutenant, avez-vous connu ce genre de rumeurs ? Car vous êtes bel homme, vous aussi…
Oscar ne put s'empêcher de rougir… et de sourire. C'était la première fois qu'on lui disait qu'elle était « bel homme » ! C'était vraiment risible. Et vaguement pathétique… Son père serait content. On ne devinait pas sa féminité derrière le carcan rigide de l'uniforme et la glace de son comportement.
- Je prends grand soin de ne porter attention à aucune demoiselle, ou dame… Ce qui m'a permis de faire taire les rumeurs, le renseigna-t-elle.
- Alors, vous n'avez jamais aimé, dit-il avec un tendre sourire. Vous verrez, lorsque ce jour viendra, vous ne pourrez plus rester dans votre réserve… Et toutes les femmes prendront de la consistance à vos yeux !
Oscar avait envie de rire et se mordait les lèvres pour résister à la tentation. S'entendre dire qu'elle serait un jour amoureuse d'une femme l'amusait beaucoup. Elle regarda le gentilhomme et se reprit, il ne comprendrait pas sa réaction.
- Eh bien, je n'ai plus qu'à prier pour que cela arrive le plus tard possible, répondit-elle d'un ton léger.
Il l'observa, ahuri. Comment ce militaire, si pointilleux quant à l'honneur de la Dauphine, si prompt à lui demander ses intentions, pouvait-il se montrer si léger ? Evidemment, il n'était jamais tombé amoureux. Sinon, il saurait, il comprendrait… Sans le vouloir, Fersen détailla le profil pur d'Oscar.
« Il aurait fait une femme superbe si la nature l'avait voulu ! » se surprit-il à penser.
- Allez monsieur, et redoublez de prudence. C'est la seule chose que je puisse vous conseiller… Madame du Barry mène la danse des rumeurs ; le Roi risque d'intervenir si elle continue de la sorte.
- Grand merci de votre conseil lieutenant. Même si mon cœur doit saigner, je me ferai moins présent à la Cour. Adieu lieutenant, veillez bien sur ma rose !
- Je veillerai sur elle monsieur de Fersen, je veillerai sur elle…
- Oscar ! l'appela André en se précipitant vers elle.
- Que fais-tu là ? s'alarma-t-elle. Où est la Dauphine ?
- Ne t'inquiète pas, elle est avec le Roi. Ensuite, le comte de Mercy veut s'entretenir avec elle. Il n'y a aucun… danger pour la Dauphine pour le moment.
- J'aimerais en être seul juge, maugréa-t-elle, de mauvaise humeur sans savoir pourquoi.
Le regard de ce gentilhomme suédois l'avait troublée plus que de raison. Elle ne pouvait l'oublier. Quelle lumière dans les prunelles bleu glacier lorsqu'il avait parlé de « sa rose », ne voulant nommer expressément Marie-Antoinette ! Quelle douceur dans son sourire lorsqu'il pensait à elle ! Oscar se secoua mentalement. Qu'avait-elle soudain à s'émouvoir comme une jouvencelle toute fraîche sortie du couvent ?
- Je t'avais bien demandé de veiller sur la Dauphine en mon absence ! continua-t-elle brusquement.
- Très bien Oscar. J'obéirai en tout point à tes ordres la prochaine fois, répondit-il, glacial. Ne te fais pas de soucis….. Oh, si cela t'intéresse, le capitaine de Girodelle veut te voir de toute urgence dans son bureau. C'est pour cela que je t'attendais. Il doit déjà trépigner…
- Sans commentaire je te prie !
André serra les mâchoires et n'ajouta pas un mot. Il sentait qu'elle était bouleversée. Qu'est-ce qui avait pu la bouleverser de la sorte ? Elle allait discuter avec ce comte de Fersen, pour endiguer une situation qui devenait dangereuse pour la réputation de la Dauphine. Ce Suédois devant lequel toutes les femmes de la Cour se pâmaient, d'autant plus qu'il avait l'heur de plaire à la Dauphine… Certaines voulaient le séduire pour faire de la peine à Marie-Antoinette, d'autres parce qu'elles pensaient se rapprocher d'elle… Toutes les femmes… André sentit une vague brûlante monter à l'assaut de son esprit. Non ! Il fallait qu'il se maîtrise.
« Très bien Oscar… Je vais sagement attendre Marie-Antoinette, puisque c'est ce que tu veux ! Avec un peu de chance, je croiserai bien ta mère !... Dis-moi Oscar, dis-moi que c'est parce que tu es inquiète pour la Dauphine… »
Après un regard indescriptible sur la silhouette de la jeune fille, il retourna dans les appartements de Marie-Antoinette. Il y croisa effectivement la comtesse de Jarjayes, mais cette dernière était trop entourée pour l'approcher. Il feignit l'indifférence. Il savait que son « amante » enrageait de le voir ainsi se détourner d'elle, mais c'est la dernière satisfaction qu'il pouvait encore s'autoriser.
Oscar, quant à elle, s'était précipitée dans le bureau de Girodelle.
- Capitaine ! l'aborda-t-elle en ouvrant la porte.
- Ah, lieutenant ! répondit ce dernier avec un léger froncement de sourcil. J'ai failli attendre !
- Je suis désolé capitaine, une affaire délicate à régler.
- Délicate ? Voyez-vous cela…. Expliquez-moi donc cela ma chère Oscar, je suis tout ouïe. Quelle affaire délicate peut vous éloigner aussi longtemps de la Dauphine sans raison ?
- Je... Cela ne se reproduira plus capitaine, reprit-elle en se redressant, les lèvres pincées sur sa légèreté.
- Combien de fois devrai-je pincer vos délicates petites fesses ( il joignit le geste à la parole sans tenir compte de l'indignation de la jeune fille ) pour que vous m'appeliez Victor en privé ?
- Apparemment, une fois de plus, grommela-t-elle en se frottant la partie visée.
Elle s'éloigna vivement de lui, accompagnée par le sourire moqueur de son supérieur.
- Ce n'est pas pour me pincer que vous m'avez faite appeler, grommela-t-elle.
- C'était juste une petite punition pour votre inconséquence, plaisante pour moi… Non, reprit-il avec sérieux. Je vous ai fait venir car Louis XV commence à se poser des questions.
- Des questions ? A quel sujet ?
- Vous n'avez rien d'une idiote Oscar. Le parcours de votre vie en est la preuve ! Alors, dîtes-moi sans détour ce qu'il en est de ces rumeurs !
- Il s'agit d'une cabale montée par madame du Barry ! s'écria-t-elle vivement, sans même relever que Girodelle avait utilisé le féminin pour parler d'elle.
Ce dernier la contempla intensément. Il savait Oscar très attachée à la Dauphine, mais de là à réagir aussi vivement… et être aussi troublée…
- Je ne doute pas que madame du Barry utilise tout le bois à sa disposition pour faire du feu. Ce que je veux savoir, c'est s'il s'agit d'un feu de paille. En termes clairs, ce jeune Suédois doit-il devenir persona non grata à la Cour ? On va jusqu'à mettre en doute la vertu de la Dauphine…
- C'est faux ! Ils sont jeunes, ils ont des points communs et des goûts semblables. Ils trouvent beaucoup de plaisir à la compagnie de l'autre. Doit-on les condamner pour autant ?
- Vous rendez-vous compte de ce que vous dîtes ?... Du plaisir à la compagnie de l'autre ?... Eh bien ma chère, si madame du Barry entendait les paroles du garde personnel de Marie-Antoinette, nul doute que sa vertu volerait en éclat !
- Ce… Ce n'est pas du tout ce que j'ai voulu dire, bredouilla Oscar.
- Voilà où le bât blesse ! Vous êtes si… innocente et si prude sous vos dehors glacials que vos paroles peuvent prêter à confusion et mettre le feu aux poudres.
- Que voulez-vous dire ?
- ( soupir )
- Victor, que voulez-vous dire ?
- Palsembleu ! Pour m'appeler par mon prénom, vous avez vraiment envie que je vous l'explique ! s'amusa-t-il malgré la tension. Alors sachez que lorsqu'une femme trouve du plaisir à la compagnie d'un homme, cela signifie bien souvent qu'elle ne fait pas que parler de la pluie et du beau temps avec lui.
- Sornettes ! Je trouve du plaisir à la compagnie de certains hommes, cela ne veut pas dire que je pense à… autre chose qu'à leur compagnie.
- Et cette compagnie, jusqu'à quel point ?
- Suffit ! Toutes les femmes ne sont pas des dépravées ! La Dauphine encore moins !... Ce n'est pas parce qu'il se trouve à la Cour un homme qui ait de la conversation qu'il faut pour autant lui prêter de mauvaises intentions. J'ai parlé avec monsieur de Fersen, et ses intentions sont tout à fait honorables.
- Toutes les femmes, releva Girodelle en plissant les yeux. Vous incluez-vous dans le lot mon cher lieutenant ?... Oscar de mon cœur, j'ai l'impression que ce monsieur de Fersen vous a séduite, vous aussi…
- Arrêtez de dire n'importe quoi ! cria-t-elle en serrant les poings.
- Dîtes-moi encore, avez-vous pris plaisir à sa compagnie ?... N'espérez-vous pas avoir un peu plus que sa compagnie ?
- Je vous interdis !
- De quoi ? De vous laisser ensorceler par le charme d'un homme ? Ma foi, je dirais que j'en suis plutôt content. Que ce monsieur de Fersen aille trop loin, et il ne pourra plus revenir à la Cour. Qu'il se conduise comme le gentilhomme que vous décrivez, et il y viendra… pour Marie-Antoinette, révélant à chacune de ses visites la part de féminité que vous ne cessez d'étouffer.
Oscar regardait Girodelle, immobile, figée dans une expression de surprise et de vague conscience.
- Vous me garantissez donc l'honnêteté de ce jeune homme ? reprit Girodelle avec aplomb.
- Ou… Oui… Je suis certain qu'ils n'ont… rien à se… reprocher, hoqueta-t-elle comme si elle était à bout de souffle.
- Fort bien ! J'en aviserai le Roi. Vous pouvez disposer, lieutenant !
- A vos ordres… capitaine, répondit Oscar comme un automate.
« Je ne sais pas si ce jeune homme signera la perte de Marie-Antoinette, mais il a d'ores et déjà sonné le glas du glacial lieutenant de Jarjayes. Devenez une femme, Oscar ! Votre cœur a déjà fait une brèche dans votre étincelante armure… Qu'il me tarde de recueillir votre reddition ! »
