« Ce n'est pas possible... Non, cela ne se peut ! Il se trompe ! Je n'attends rien de monsieur de Fersen, et encore moins…Je suis le lieutenant de la Garde Royale, garde attaché à la personne de la Dauphine, je ne suis pas une petite bécasse qui pépie d'admiration devant le premier beau mâle venu ! Ah non !... Et Fersen est certes un beau mâle… Mais, ce n'est pas pour cette raison que nous avons longuement conversé ! Non ! C'est parce que… Parce que… Pour Marie-Antoinette ! Uniquement pour Marie-Antoinette !... Il ne me fait aucun effet !... »

Oscar se dirigeait vers les appartements de la Dauphine. A ce point de ses réflexions, elle s'arrêta et s'appuya contre un pilier. Une glace lui renvoya son reflet et elle détourna les yeux, pour tenter de se cacher la vérité. En vain !

- Allons Oscar, murmura-t-elle pour elle-même, ne te voile pas la face…

Elle avait bel et bien abordé Axel de Fersen à cause des rumeurs qui circulaient sur son compte, impliquant la Dauphine. Néanmoins, étant attachée aux pas de Marie-Antoinette, elle croisait elle aussi le chemin du gentilhomme suédois. Elle devait reconnaître qu'elle n'était pas totalement insensible à son charme.

« Quelle femme ne serait pas attirée par un homme tel que lui… Je suis certaine que la du Barry elle-même succomberait ! » enragea-t-elle soudain.

C'est dans un état d'énervement extrême qu'elle arriva aux appartements de Marie-Antoinette.

- La Dauphine est encore avec le Roi, la renseigna André sans tenir compte du regard orageux qu'elle lui lança.
- Très bien. Tu peux partir, je vais attendre… Rentre à Jarjayes.
- Que te voulait le capitaine ?
- En quoi cela te regarde-t-il ? rétorqua-t-elle aussitôt en fronçant les sourcils.
- Cela me permettra de savoir ce qui me vaut ce traitement de faveur, répondit-il sans se démonter.
- Quel traitement de faveur !
- Ce ton méprisant, cet éclair orageux dans ton regard, ces ordres donnés d'un ton sec… Ce n'est pas moi qui fais tourner la tête de Marie-Antoinette !
- Silence ! gronda Oscar. Je t'interdis de parler ainsi de la Dauphine.
- Et tu m'interdis maintenant… ( soupir )… Très bien Oscar, je vais retourner à Jarjayes, puisque c'est ce que tu veux.
- Oui, laissa-t-elle tomber abruptement.
- Dois-je y emmener ta mère ? ne put-il se retenir de demander, avec amertume.
- Ma mère ?
- Tu n'as pas l'air de vouloir m'épargner quoi que ce soit…

La tempête mugissait dans les prunelles d'Oscar. André ne chercha pas à soutenir son regard. Il s'inclina légèrement et partit sans un mot, laissant sur place une jeune femme à la fois en colère et malheureuse. Elle ne contrôlait plus ses émotions.

« Il faut que je me reprenne ! Il faut que je me maîtrise ! Comment assurer correctement la protection de Marie-Antoinette si je ne peux conserver mon sang froid en toute occasion ?... Crétin de capitaine ! Imbécile de Suédois !... André, je suis désolée. Comment puis-je calmer ce feu qui brûle en moi ?... »

- André ? appela Oscar.

Mais il était déjà loin. Il atteignait l'écurie. Il sellerait son cheval et partirait le plus vite possible pour Jarjayes, le cœur marqué au fer rouge de l'injustice et de la jalousie. Jalousie car il percevait un changement chez Oscar. Depuis que ce gentilhomme étranger avait fait irruption dans sa vie, ou plutôt dans celle de Marie-Antoinette. Mais, de part ses fonctions, Oscar ne la suit-elle pas partout ? Comment échapper au charisme de ce jeune homme ? André frappa du poing contre la porte, insensible à la douleur qui irradiait sa main.

Injustice, car elle reportait sa frustration sur lui. Une fois de plus… Pourtant cette fois, c'était différent. Il craignait que ce ne soit une frustration… sexuelle. Pourquoi s'en prendre à lui ? N'avait-il pas assez payé de sa personne ?

Il poussa la porte de l'écurie et reconnut aussitôt la personne qui se trouvait près de son cheval.

- Madame la comtesse…

Fort de sa colère, André pensait rentrer à Jarjayes au triple galop. Pourtant, c'est au pas qu'il faisait avancer sa monture. Perdu dans ses pensées, il secouait la tête de temps en temps. Il voulait oublier… Oublier la sécheresse d'Oscar. Oublier qu'elle était attirée par un autre homme, c'était si évident pour lui. Oublier que, pour chasser son amertume et son chagrin, il s'était donné à corps perdu à cette dévergondée de comtesse, toute heureuse de trouver pour une fois un amant coopératif. Oublier… Oublier sa peine, son déshonneur… Pourquoi les gueux n'auraient-ils pas droit à l'honneur, eux aussi ? Devait-il tout subir sans rechigner ?

« Je suis un homme, Oscar. Je suis un homme, moi aussi ! »

Arrivé à Jarjayes, il resta quelques instants dans l'écurie. Juste le temps de se composer bonne figure. Au cas où il croiserait grand-mère… Pour rien au monde il n'aurait voulu qu'elle s'inquiète. Elle avait déjà subi assez d'épreuves dans sa vie, sans qu'il soit un nouveau poids sur son cœur. Non, sauvegarder grand-mère resterait une priorité ! Au moins cela…

Ne penser à rien d'autres, et surtout pas à ce Suédois qui semblait captiver toutes les femmes qu'il approchait. Même les plus rétives… Cette lumière dans les yeux d'Oscar lorsqu'elle les posait sur lui. Bien sûr, elle ne se rendait même pas compte qu'elle était attirée, qu'elle le désirait… Innocente qu'elle était… Il ne pouvait même pas lui en vouloir, car ce jeune homme était plein de qualités, faisant fi de la morgue prônée par certains gentilshommes. Non, non, non ! Penser à grand-mère !

Il frappa la porte du box de son poing et laissa échapper quelques larmes de rage. Pourquoi lui ? Pourquoi ce Fersen ? Pourquoi fallait-il qu'elle tombe amoureuse, et qui plus est, du même homme que la Dauphine ? De toute façon, mieux valait qu'il pleure maintenant que plus tard. Il s'abandonna tout entier à sa détresse. Une fois, une seule fois… Ensuite, il serait fort !

Pour grand-mère… Pour Oscar…

- Oscar ! Oscar !
- Que se passe-t-il André ? La Dauphine a-t-elle un problème ?

Oscar était dans son bureau, en train de rédiger un rapport demandé par le capitaine de Girodelle. Régulièrement, il lui demandait de consigner par écrit le nom des visiteurs de Marie-Antoinette ( du moins, ceux qui venaient souvent la voir ) et les relations de la Dauphine avec ces derniers. C'était un moyen de l'obliger à penser à Axel de Fersen. Le capitaine avait remarqué qu'elle se troublait souvent quand il était question de ce gentilhomme étranger. Il voulait la maintenir dans cet état de trouble, on ne peut plus excitant.

- Non, ce n'est pas la Dauphine. C'est Sa Majesté le Roi ! parvint à dire André, complètement essoufflé par sa course.
- Le Roi ? Par le diable, vas-tu me dire ce qui se passe ?
- Oui Oscar, j'y viens… Louis XV a eu un malaise... Il est revenu aussitôt de sa partie de chasse…
- Mon dieu…

Elle ajusta son uniforme et se précipita dans les couloirs de Versailles, suivi par André.

- Retourne auprès de la Dauphine ! Je vais prendre mes ordres auprès du capitaine et je te retrouve…
- A tes ordres, murmura-t-il en la regardant s'éloigner de son pas altier.

Oscar se rendit aussi vite que possible auprès de son capitaine, qui se tenait dans l'antichambre royale. Elle se sentait tiraillée par des sentiments contraires. D'un côté, le Roi était malade ou blessé, et c'était terrible… De l'autre, elle se souvenait de l'humiliation cuisante qu'il lui avait infligée ; Peut-être Dieu l'avait-il puni…

- Capitaine…
- Lieutenant… Le Roi a eu un malaise en allant à la chasse. Nous l'avons ramené au château le plus vite possible. Il est entre les mains des médecins…
- Que pouvons-nous faire ? Attendre le verdict des physiciens, pharmaciens et chirurgiens appelés à son chevet, prier et… protéger le Dauphin et la Dauphine. Que faites-vous ici ?
- J'ai envoyé André auprès de Marie-Antoinette. Je venais prendre mes ordres.
- Ils n'ont pas changé. Veillez avant tout à la sécurité de la Dauphine.

Tous les spécialistes avaient fait de leur mieux. Mais ils ne pouvaient guérir Louis XV. Madame du Barry restait à son chevet le plus possible, agaçant beaucoup de courtisans. Ces derniers sentaient le vent tourner. Ils ne tournaient pas encore casaque car le Roi n'était pas encore au plus mal. Néanmoins, ils commençaient à prendre leur distance, quitte à faire amende honorable en cas de rétablissement royal.

Enfin, le verdict était tombé. Louis XV avait la variole. La variole… Oscar se sentait un peu coupable d'avoir pensé à une punition divine. Qui était-elle pour penser mériter la souffrance d'un Roi ? Prise de remords, malgré sa rancune tenace, elle alla brûler un cierge et dire une prière pour le Roi. De loin, André la surveillait. Il savait à quoi elle pensait, il savait ce qu'elle avait dû penser. Il comprenait…

« Tu es un Juste Oscar. Moi, je n'aurais pas la force de brûler un cierge pour celle qui m'a souillé, celle avec laquelle je me suis souillé… Généreuse Oscar, puisse la haine ne jamais t'atteindre !... »

Tout Versailles bruissait silencieusement des paroles des courtisans. Si le Roi venait à mourir, il fallait se placer au mieux auprès du Dauphin. Mais si, par la volonté de Dieu, Louis XV venait à s'en remettre… Ma foi, c'était peu probable. La variole, à son âge ! Oscar était écœurée. André était amusé. La nature humaine lui apparaissait dans toute sa vanité.

Les courtisanes, quant à elle, hésitait entre madame du Barry et la Dauphine, future et peut-être prochainement Reine de France.

- Les rats désertent le navire, dit-elle un soir à André alors qu'ils regagnaient Jarjayes. Ton amie va se retrouver bien seule…
- Dans ce cas, elle pourra compter sur moi, répondit-il d'une voix grave….. Cela t'étonne tant que ça que j'accorde mon appui à une femme qui reste auprès de celui qu'elle a aimé, et qui l'a aimée, plutôt qu'à ces girouettes qui tournent selon le vent ?

Oscar ne sut que répondre. Elle rougit légèrement et resta silencieuse le reste du chemin, ébranlée par les paroles de son ami.

« Tout le monde ne peut avoir la noblesse d'esprit d'un Axel de Fersen… » pensa André par devers lui, conscient qu'il avait vécu la maladie du Roi comme une convalescence.

Inquiète pour Sa Majesté, comme tout soldat royal qui se respecte, plus soucieuse du bien-être de la Dauphine que jamais, Oscar avait relégué le sujet Gentilhomme Suédois en arrière plan de son esprit. Elle paraissait moins troublée, et surtout moins tendue. Oh oui ! Cette période avait été heureuse pour eux, pour leur amitié, et il n'éprouvait aucune honte à se l'avouer.