Au matin du 7 mai 1774, les médecins avaient quitté le chevet du Roi, ne pouvant plus rien tenter pour le sauver. Oscar, qui remplaçait à ce moment le capitaine dans l'antichambre royale, avait surpris une scène qui l'avait bouleversée. La du Barry était au chevet de Louis XV. Elle refusait de le quitter. Elle implorait le Roi de continuer à se battre pour rester en vie. En vie… Car il était « le soleil » pour elle, « fort, vigoureux et fier » et elle était « la fleur qui s'épanouit dans ce soleil ». Certes, elle pleurait sur son sort, mais elle pleurait aussi l'amour de son amant…

« Se peut-il que tu aies raison André ? Se peut-il que, dans les derniers instants du Roi, cette femme vaille mieux que tous les courtisans ? »

Aussi, quand la comtesse avait été chassée de Versailles ( Louis XV essayant de racheter ses péchés pour purifier son âme ), elle l'avait accompagné jusqu'aux faubourgs de Paris. « Tout n'est que vanité… » avait constaté le capitaine de Girodelle en voyant l'attitude des courtisans envers Louis XVI ; « Vous avez bien fait » lui avait-il dit à sa grande surprise de son lieutenant qui s'apprêtait à essuyer une série de sarcasmes, voire de reproches.

Le 10 mai 1774, jour de la mort d'un Roi, et la naissance d'un autre… Ombre et lumière se mêlaient en camaïeu.

- Vous êtes désormais affecté à la protection de la Reine de France, avait dit le capitaine lors du rapport d'Oscar.
- Oui.
- Qu'en pensez-vous ?
- … Rien, cela ne change rien, répondit-elle, un peu déstabilisée.
- Parfait ! Tant de courtisanes essayent de se placer…
- Je n'ai rien d'une courtisane, gronda Oscar.
- Non, vous êtes mon adorable lieutenant… Malheureusement, je crains que notre nouveau Roi n'ait point le goût des jolies femmes comme son grand-père. La sienne lui suffit…

Oscar, rouge d'humiliation, serrait les poings et jetait des regards terribles à son supérieur. Ca y est ! Ca recommençait ! Soudain, elle se calma et afficha un petit sourire qui surprit énormément Victor.

- Si les courtisanes cherchent à se placer, vous êtes à plaindre. En tant que capitaine de la Garde Royale, et chargé de la protection du Roi, vous allez être en butte à toutes sortes de propositions… Je vous conseille vivement de prendre des vitamines.
- Excellent ! dit Girodelle en éclatant de rire, après avoir passé quelques secondes abasourdi par la répartie de son subordonné. Vraiment excellent ! Belle et spirituelle… Ma chère, je vous épouse !
- Je ne vous savais pas si rêveur…

Le rire de Girodelle roula de plus belle. Son lieutenant n'était plus la petite oiselle blanche et naïve qui était arrivée à la Garde Royale. Quel bonheur ! En quelques pas souples, il rejoignit Oscar alors qu'elle s'apprêtait à sortir. La prenant par la taille, et par surprise, il l'embrassa. Passé le premier moment de stupeur, elle se dégagea.

- Les répliques sont fines, mais vous manquez encore de pratique ma chère, se moqua-t-il.
- Je… Je ne suis pas « votre chère ». Je suis le lieutenant Oscar-François de Jarjayes. J'ose espérer que vous changerez d'attitude…
- Non, la coupa-t-il. Je ne changerai pas plus d'attitude que vous ne deviendrez laide.
- Mais !
- Allons lieutenant, dit-il en sortant de son bureau. Inutile de nous donner en spectacle… Venez, nous avons fort à faire.
- Si vous persistez, glissa-t-elle, je me verrai dans l'obligation de mettre un terme à ce… ce…
- Comment ? Un duel ?... Vous seriez obligée de révéler que vous êtes une femme, et vous ne pourriez plus rester dans l'armée. Si votre père vous cherche un époux, la chose pourrait m'intéresser.
- Je vous interdis !
- Réfléchissez Oscar. Votre situation est plus inconfortable que la mienne. Mais rassurez-vous, je vous estime trop pour ne pas soigner mon attitude…en public.
- Grand merci, maugréa-t-elle.
- Cessez donc de faire cette moue. Elle est délicieuse…
- Vous êtes impossible, conclut Oscar en soupirant.

Elle était désormais chargée de la protection de la Reine Marie-Antoinette. La Reine… D'un naturel orgueilleux, elle en concevait une certaine fierté. Aussi son supérieur l'avait-il confirmée dans ses attributions. Peu de temps après le couronnement, Girodelle était devenu le colonel de la Garde Royale.

« Il va devenir encore plus insupportable ! » pensa Oscar avec une pointe d'insolence et un brin de découragement.

- Tu n'as pas l'air contente pour Victor de Girodelle, remarqua André.
- Tout ça, c'est la faute de ce foutu duel ! se rappela-t-elle.
- Tu ne vas pas remettre ça ! Ce qui est fait est fait…
- Je le sais. Mais il serait moins exaspérant s'il était sous mes ordres.
- Il t'en fait voir de toutes les couleurs, pas vrai ?

Elle lui jeta un regard incisif. Ils étaient seuls dans l'écurie, et André en avait profité pour lui parler à cœur ouvert. Pour qu'elle sache qu'il veillait toujours sur elle. Toujours !

- Qu'est-ce qui te fait dire cela ? l'interrogea-t-elle.
- Pour certains rapports, quand tu sais que vous allez être seuls, tu vas dans son bureau en reculant et tu en sors en courant… Oscar, t'a-t-il fait du mal ? demanda-t-il sérieusement.
- … Non… Non, ce n'est pas du mal. De temps en temps, il… me frôle, il me nargue…
- Et ?
- … Et rien !
- Il t'a embrassée aussi, murmura-t-il.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ! Comment oses-tu ?... Juste une fois, ou deux… Comment… Comment l'as-tu deviné ?
- Je te connais, et je le connais. J'ai supposé… Je garde toujours un œil sur toi… par habitude.
- Mais tu n'interviens pas toujours à temps…
- Tu n'es pas en danger, répondit-il laconiquement.
- Il cherche à me déstabiliser, à me faire perdre contenance, à m'étourdir…, soupira Oscar.
- A te troubler, conclut André d'une voix sourde.

Oscar échangea un regard de connivence avec son ami. Puis, elle parut se reprendre et se dirigea vers la porte de l'écurie. Il était grand temps qu'elle rentre chez elle…

- André…
- Oui ?
- … Que dois-je faire ?
- Rien. Continue comme tu le fais, tu es parfaite, dit-il avec un sourire.

Oscar lui sourit à son tour, hocha la tête, et sortit enfin de l'écurie. André vit alors arriver le carrosse de la comtesse. Il se cacha. Non ! Ce soir, elle ne le trouverait pas ! Ce soir, il resterait seul avec le sourire d'Oscar. Même si on devait lui reprocher son absence. Même s'il avait droit à des coups de louche de grand-mère. Pas ce soir !

- André, espèce de vaurien ! s'écria grand-mère dès qu'elle le vit arriver, le lendemain matin.
- Ah ! J'avais raison, s'amusa-t-il.
- A quel sujet ? s'étonna l'aïeule.
- Je savais que tu serais débordante d'amour lorsque tu me reverrais, dit-il en lui plantant un gros baiser sur la joue.
- André ! Tu n'es qu'un chenapan !... Mais où étais-tu ?
- Pas loin grand-mère. Ne t'inquiète pas… As-tu besoin de quelque chose ?
- Oui, je voudrais que tu fasses une course à Paris.
- Si Oscar n'a pas besoin de moi…
- A quel sujet ? demanda l'intéressée qui arrivait.
- Grand-mère veut que je fasse une course pour elle à Paris, si tu n'as pas besoin de moi.
- Non. Marie-Antoinette a moins de liberté d'action maintenant qu'elle est Reine. Tu peux aider grand-mère.
- Merci Oscar, cela m'évitera peut-être un coup de louche, se moqua-t-il tendrement.
- Oh toi ! réagit grand-mère.

C'est en rigolant qu'ils arrivèrent dans la salle à manger. La comtesse descendit quelques instants plus tard.

- André… Je ne vous ai pas vu hier soir, dit-elle d'un ton apparemment détaché.
- Non, je n'étais pas dans la maison hier soir. J'ai eu envie de dormir à la belle étoile, en compagnie de la lune. Elle est de très bonne compagnie…

La comtesse accusa le coup. Oscar, après un bref regard à sa mère, reporta son attention sur André. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas parlé de… de ça !

« Se pourrait-il que… Non, ce n'est pas possible ! Ma mère ne peut pas continuer… Pourtant, la réaction d'André laisse penser le contraire. Il faudra que j'en ai le cœur net !... Oh c'est vrai, il va à Paris… »

- André, dit Oscar d'une voix totalement neutre. Quand tu reviendras de Paris, je veux que tu viennes me voir à Versailles. J'ai une petite mission de surveillance pour toi.
- A tes ordres, lieutenant, répondit-il, un peu surpris.
- Vous allez à Paris ? demande la comtesse.
- Pour grand-mère. D'ailleurs, il faut que je parte. Si je dois aller au château après, mieux vaut que je revienne vite.
- Mais, tu peux terminer ton déjeuner, protesta grand-mère.
- J'emmène quelques pommes, répondit André en souriant.

« Je me demande ce que veux Oscar. Une mission de surveillance ?... Cela concerne-t-il le colonel ? »

- Mère, repartirez-vous au château avec moi ? demanda négligemment Oscar.
- Non, je vais me reposer deux-trois jours ici…
- Fort bien, je vais donc partir. Grand-mère, rappelle à André que je l'attends toute affaire cessante lorsqu'il reviendra de Paris.
- Ne t'inquiète pas ma petite Oscar. Il déposera juste mes paniers et repartira, j'y veillerai personnellement.

« Petite garce ! songea la comtesse en jetant un regard courroucé à sa fille. A croire que tu veux le garder pour toi !... Mais tu n'es pas une femme, et son corps est à moi !... »

- Bonjour André, le cueillit une joie juvénile.
- Oh, bonjour Rosalie, répondit-il avec un grand sourire. Comment vas-tu ?
- Aussi bien que possible…
- Ta mère est toujours malade ?
- Oui, mais j'ai pu lui acheter des médicaments. J'espère qu'elle ira mieux bientôt.
- J'en suis content… Rosalie, n'oublie pas que tu as un ami qui ne demande qu'à t'aider en cas de besoin.
- … Oui, je sais… Mais je ne veux pas t'importuner.
- Tu ne m'importuneras pas, et tu as des doigts de fée, la complimenta-t-il avec malice, sachant qu'il allait la faire rougir.

Il avait rencontré la jeune fille le jour du couronnement de Louis XVI. Il avait senti que Rosalie était désespérée, elle avait atteint son point de rupture et elle était prête à commettre une… bêtise.

« Non, pas toi petite fille… Je ne te laisserai pas faire ça ! » avait-il pensé.

Il avait fébrilement cherché un moyen de l'aider. Tout à coup, il regarda le petit sachet qu'il tenait à la main. Un joli mouchoir, un cadeau pour l'anniversaire de grand-mère… Il s'était dirigé sur Rosalie avant qu'elle n'intercepte un carrosse pour vendre ses charmes.

- Jeune fille, savez-vous broder ? avait-il demandé.
- Oui monsieur, avait-elle répondu, surprise.
- Je vous donne deux livres si vous pouvez me broder une marguerite sur ce mouchoir…
- Oh monsieur, c'est beaucoup trop !
- Rien n'est de trop pour ma grand-mère.

Il l'avait raccompagnée et lui avait confié le mouchoir. Deux jours plus tard, il était venu le rechercher. Grand-mère avait été ravie, à tel point qu'elle avait demandé à André si elle pouvait faire broder sa paire de drap, son plus grand trésor. Les broderies du mouchoir étaient si fines et délicates que l'aïeule n'avait pas résisté à cette folie. Eh puis après tout, pourquoi ne pourrait-elle se faire plaisir de temps à autre ?

André avait ainsi pu donner quelque ouvrage à Rosalie, plutôt que de lui faire l'aumône. Ils avaient peu à peu fait connaissance. Ils s'appréciaient mutuellement. Ils en étaient arrivés à se faire quelques confidences. La gentillesse et la sensibilité de la jeune fille était un morceau de ciel bleu dans l'horizon parfois orageux du domestique. Elle était si pure, comme Oscar. Mais pas du tout le même tempérament. Rosalie était toute en douceur. Qu'il était agréable de bavarder avec elle ! Qu'il était bon de la voir sourire !

- Que fais-tu ici ? demanda-t-elle au jeune homme, perdu dans ses souvenirs.
- Oh… Je viens faire une course pour grand-mère.
- Eh bien, bonne course André. Je vais voir madame Henriette, la femme du menuisier. Elle avait du travail pour moi aujourd'hui. J'en profite ! lança-t-elle légèrement en s'éloignant.
- Rosalie ! la rappela-t-il.
- Oui ?
- Est-ce que tu as déjà brodé des roses ?
- Des roses ?... Oui, il y a longtemps, mais je crois que maman a gardé le modèle.
- Dans ce cas, j'aurai encore du travail pour toi.
- Tant mieux ! Travailler pour toi est un vrai plaisir…. Il faut que j'y aille. A bientôt André.
- A bientôt Rosalie, et le bonjour à ta maman.

« Quelle petite fille délicieuse ! Elle vaut mieux que cette misère… »