André avait posé les paniers pour grand-mère, puis était reparti pour le château sans même entrer dans la maison des Jarjayes. La comtesse l'avait aperçu par la fenêtre. Malheureusement, sa fille lui avait retiré toute liberté d'action. Elle ne décolérait pas, traitant Oscar de tous les noms dans le feu de la jalousie. De toute façon, la vieille nourrice, toute dévouée à la dernière de la famille, n'aurait pas laissé son petit-fils prendre un peu de repos.
« Ce n'est pas parce que cette ancêtre n'a plus de désir que je dois abandonner les miens » pensa la comtesse, injuste et amère.
Il la fuyait avec une ardeur sauvage. Mais cette ardeur même avivait le désir de la comtesse. Plus il lui échappait, plus il l'attirait. Et pourtant, son esprit pleurait l'estime perdu du jeune homme. Son cœur regrettait l'amour qu'il ne lui offrirait jamais. Seul son corps pouvait se repaître du plaisir donné. Ses larmes avaient coulé au fur et à mesure qu'il s'éloignait.
- Me voici Oscar. Quelle était cette mission de surveillance ? s'enquit-il à mi-voix.
- Chut ! lui ordonna-t-elle. Pas ici ! La Reine va se rendre dans ses appartements. Je te rejoins près de la fontaine dans une dizaine de minutes.
Il s'agissait d'une petite fontaine située dans les jardins. Ils venaient quelquefois dans cette partie peu fréquentée des jardins, pour y prendre un peu de repos et discuter.
- André…
- Oui Oscar, je suis là.
- …
- Oscar ?... Si j'ai bien compris, il s'agit d'une mission particulière, murmura André qui pensa subitement à Fersen.
« Oscar… Est-ce monsieur de Fersen que tu veux que je surveille ?... Mais pour qui ? Pour garantir l'honneur de la Reine, ou pour t'en apprendre plus sur lui ?... »
- André, est-ce que ma mère continue à t'importuner ?
Pris de court, le jeune homme ne sut pas feindre. Une légère rougeur accrocha son visage tandis qu'il baissait les yeux et contractait ses mâchoires.
- Alors, elle continue, en conclut Oscar avec consternation.
- Ne t'occupe pas de cette histoire, implora le jeune homme d'une voix feutrée.
- Comment veux-tu que je ne m'en occupe pas ! se fâcha-t-elle.
- C'est ta mère, répondit-il sobrement. Et je ne suis qu'un domestique.
- Cela ne veut rien dire pour moi !
- Oscar je t'en prie… Je… Je ne veux pas que tu interviennes dans ce… problème. Il est mien et… il ne pourrait que te faire du mal.
- Mais André…
- S'il te plait !... Fais-le pour moi… Garde-moi ton amitié si tu le peux, mais ne cherche pas à savoir…
- Si je le peux ? Mais André, bien sûr que je suis ton amie !
Il lui jeta un regard perçant qu'elle ne lui connaissait guère. Ses prunelles étaient insondables, réfractaires à toute lecture. Un frisson lui parcourut l'échine. Elle battit des paupières, et le regard d'André s'attendrit.
- Allons Oscar, ne pense plus à tout ça… Tu dois te concentrer sur la Reine, sur ta tache… Je ne suis pas grand-chose par rapport à tout cela.
- Tu es mon ami, susurra-t-elle en se rapprochant de lui. J'ai tellement confiance en toi... J'ai peur de te perdre un jour si…
- Si ?
- Si ma mère…
- Non Oscar ! la coupa-t-il d'une voix sèche et froide qui la suffoqua. Tu ne me perdras jamais, l'assura-t-il en se radoucissant. Je ne trahirai pas ta confiance. Je sais que tu l'accordes difficilement, alors elle m'est d'autant plus précieuse.
- Oh André, gémit-elle en appuyant son front contre l'épaule solide de son ami.
- Et puis, tu dois aussi te concentrer sur ton vaillant colonel, ajouta-t-il pour lui changer les idées et la faire réagir.
- Oh, celui-là ! rugit-elle aussitôt.
Elle s'arrêta, freinée par l'éclat de rire d'André.
« Mon dieu Oscar, il faudrait que tu apprennes à te contrôler ! Tu es si prévisible parfois… »
- Tu verras, lui promit-elle, vexée en comprenant qu'elle s'était fait piéger, un jour je réussirai à te surprendre !
- Mais oui…
- Tu verras ! insista-t-elle.
- Je n'en doute pas, rétorqua-t-il légèrement.
Elle fronça les sourcils. Croisant le regard vert malicieux, elle comprit qu'elle réagissait encore comme il l'entendait. Mais que pouvait-elle faire pour le surprendre ? Son esprit tournait à plein régime. Elle avait bien dû réussir, au moins une fois !... Un déclic se fit et elle arbora un petit sourire de victoire.
- Oscar ? commença André, qui semblait quelque peu dérouté.
- Tu verras, répéta-t-elle une dernière fois. J'arriverai bien à te surprendre, un jour…
« Allons bon ! Qu'a-t-elle encore inventé ?... »
- Très bien, alors je vais me tenir sur mes gardes. Avec toi, c'est comme avec la Reine, il faut être toujours prêt !
- Prêt à quoi ? demanda-t-elle ingénument.
- Prêt à…. euuuh… tout…
- Mmmm intéressant !
- Quoi donc ?
- Tu es prêt à tout avec Marie-Antoinette ?
- Mais je…. Oscar !
La jeune femme éclata de rire à son tour devant l'air déconfit de son ami.
- Il faut y retourner, décida Oscar. La Reine pourrait avoir besoin de … quelque chose.
- Eh bien ! J'ai l'impression que je n'ai pas fini d'en entendre parler, s'amusa André.
- André ! appela-t-elle après s'être glissée furtivement dans son dos.
- Oui ?
Il reçut l'éclat d'un regard malicieux avant de sentir un corps se presser contre le sien et une bouche se poser sur la sienne. Pris par surprise, il referma ses bras sur la femme et approfondit le baiser. Le piège d'Oscar se retournait contre elle. Car le baiser d'André était profond et passionné, rien à voir avec les effleurements qu'elle connaissait… Un baiser qui se voulait prémices… Elle s'affola. Heureusement, le jeune homme ressentit la panique de sa partenaire et rompit aussitôt le contact.
- Alors Oscar, réussit-il à dire d'une voix relativement légère pour permettre à sa compagne de reprendre contenance, tu voulais me surprendre je crois…
- Avoue que tu as quand même été surpris ! répliqua-t-elle, orgueilleuse, les poings sur les hanches.
- J'avoue, répondit-il avec le sourire. Très agréablement surpris même, ajouta-t-il avec un clin d'œil taquin.
- Je te déteste ! l'apostropha-t-elle avec un franc sourire.
« Souris mon Oscar, souris à la vie ! C'est le plus beau cadeau que tu puisses me faire… Ne t'en fais pas pour moi. Ne t'en fais pas !... Si je te disais Oscar, peut-être…Peut-être ne me penserais-tu plus digne de te suivre. Ce n'est pas grave, crois-moi. Il y a plus terrible que de donner du plaisir, il y a plus terrible que de s'humilier… Te perdre serait le plus terrible ! Ne t'en fais pas… »
- Bonjour Rosalie !
- Oh André ! Entre je t'en prie, l'accueillit-elle en ouvrant grand la porte de leur misérable logement.
Un logement moins grand que les appartements d'Oscar au domaine de Jarjayes, nota André avec un pincement au cœur. Dans un coin, se trouvait le lit maternel. La maman de la jeune fille se reposait. Rosalie tira les rideaux autour de la couche.
- Ta maman va-t-elle mieux ?
- Oui, je te remercie André. Regarde ! dit-elle avec enthousiasme en exhibant une feuille.
André la prit et contempla le modèle de broderie. C'était exactement ce qu'il voulait : deux roses entrecroisées. Un large sourire illumina son visage, et c'est un André radieux qui se tourna vers la jeune fille.
- Je te t'avais jamais vu aussi heureux, s'amusa Rosalie. Comment s'appelle-t-elle ?
- Pardon ? Oh !... Je suis désolée Rosalie, je… ne peux pas te le dire. Un jour, mais pas aujourd'hui…
- Ce n'est pas grave André, dit-elle aussitôt devant la mine navrée du jeune homme. Je comprends…
- Ah oui ?
- Je t'assure.
- Aurais-tu un amoureux ? s'enquit-il avec malice.
- Oh ! Que vas-tu chercher ? répondit-elle, le feu aux joues… Eh bien…. Je crois qu'il y a quelqu'un qui s'intéresse à moi mais… je ne tiens pas à en parler pour l'instant.
- Je suis très content pour toi, l'assura-t-il. Tu sais, un jour je te dirai son nom. Mais si je te le dis, tu sauras aussitôt de qui il s'agit, car elle a pas un prénom… peu courant. Et en ce moment, c'est un peu compliqué.
- Un rival ?
Il lui adressa un sourire. Il était si facile de lui parler. Avec sa sensibilité, on avait l'impression qu'elle pouvait tout comprendre.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- L'expression de ton regard et de ton visage. Ton regard était devenu très sombre, dur même, et ton visage était tourmenté.
- Oui… Un rival ou plutôt un homme qui le deviendra, un rival qui ne le sait même pas et que je ne pourrai jamais traiter comme tel !... Mais pour aujourd'hui, je ne veux penser qu'à ces roses, dit-il en reprenant le modèle. C'est exactement ce que je voulais. Tiens ! Je t'ai apporté un mouchoir…
- Oh oh ! De la plus belle qualité, le taquina-t-elle.
- Ha ha ha !... Dis-moi, pourrais-tu broder une rose blanche et une rose rouge ?
- A ton service mon cher !
- Tu es un ange.
- Mmmmm oui, je te crois, dit-elle en riant.
- Rosalie ma chérie, est-ce monsieur Grandier que j'entends ? entendit-on soudain.
- Oui maman, se précipita Rosalie.
Elle écarta un pan du rideau. Le jeune homme s'approcha et salua la femme allongée. Elle n'était pas très vieille, et pourtant complètement fanée.
- Je vous en prie madame, c'est André.
- Monsieur, nous vous devons tant ! le remercia-t-elle d'une voix faible.
- C'est plutôt moi qui dois encore remercier Rosalie, car je serais bien en peine de broder aussi bien qu'elle. Si vous voulez me faire plaisir, reposez-vous et reprenez des forces. C'est entendu ?
- Oui… André. Le ciel soit loué de vous avoir mis sur notre route !
« Sinon Rosalie aurait sombré dans cet enfer que je connais si bien… Oui, le ciel soit loué. » pensa-t-il avec amertume.
La jeune fille tira de nouveau les pans du rideau pour laisser sa mère se reposer. Elle allait de mieux en mieux, grâce aux soins procurés avec l'argent qu'elle avait gagné.
- Quand comptes-tu venir pour reprendre le mouchoir ?
- A vrai dire, je ne sais… Je n'ai aucune idée de mon emploi du temps dans les prochains jours, et encore moins dans les prochaines semaines. Mais j'ai une idée !
- Oh oh ! Dois-je m'inquiéter ?
- Grandement ! explosa-t-il en riant. Voilà ! Je vais te laisser de l'argent pour prendre une calèche jusqu'à Versailles…
- Versailles ? s'effraya Rosalie en ouvrant de grands yeux.
- Tu viens au domaine des Jarjayes, à Versailles.
- Ce n'est pas la peine tu sais… Le mouchoir sera prêt et tu pourras venir quand bon te semble.
- Mais non, écoute ! Grand-mère ne cesse de me vanter tes mérites. Elle aimerait beaucoup te rencontrer. Alors, si je suis absent, tu la demandes… Je vais la mettre au courant. M'est avis qu'elle va t'attendre de pieds fermes, même si je suis présent.
- Tu crois ?
- Oui, cela me ferait très plaisir que vous puissiez vous rencontrer. D'autant qu'elle ne cesse de te couvrir de louanges. Je préfère te prévenir : tu risques de repartir avec du travail à faire !
- Oh cela, ça ne me dérange pas du tout !
- Alors, c'est entendu ?
- Peut-être !
André lui envoya un grand sourire. Secrètement, il espérait que Rosalie croise Oscar. Il pourrait ainsi avoir le sentiment de la jeune fille sur son ami d'enfance.
