Il y avait eu ce jour, marqué entre tous, où Marie-Antoinette voulut repousser les audiences qu'elle devait accorder. Grâce à l'intervention du duc de Mercy, elle accepta d'en donner une dizaine, ce qui était un véritable scandale pour les « centaines » de personnes venues honorer leur Reine. Ce jour où Marie-Antoinette était si mélancolique qu'elle en oublia ses devoirs…
Le duc de Germain se présenta avec l'ambassadeur du Danemark, et c'est ainsi que le scandale éclata. On apprit alors que la Reine avait accordé une visite privée, alors qu'elle refusait audience à la noblesse française. Aucun d'eux n'oublierait cet affront !
Cette visite avait transformé l'humeur de la souveraine. Une visite qu'elle n'avait pas reçue depuis son couronnement. Une personne qui lui manquait beaucoup, plus qu'elle ne l'aurait pensé. Fersen…
Oscar, qui faisait une ronde de surveillance lorsque le gentilhomme suédois était arrivé, fut aussi surprise que les courtisans. Elle était inquiète aussi, des grondements qu'elle entendait. Inquiète des mots qu'elle avait surpris : « C'est terrible. Si la Reine continue à voir ce monsieur de Fersen, je ne réponds plus de rien. Elle est déjà si imprudente… » avait dit madame de Noailles au comte de Mercy.
Oscar était bouleversée également. Ainsi, monsieur de Fersen était revenu. Tel un papillon attiré par la lumière… Or, cette lumière s'appelait Marie-Antoinette. Quand elle y pensait, elle ressentait un petit pincement dont elle ne comprenait pas l'origine. Elle ne voulait pas en comprendre l'origine…
Bouleversée au point de s'être laissée bousculée par le duc de Germain, qui était reparti furieux avec l'ambassadeur du Danemark.
« Majesté, que d'imprudence ! Madame de Noailles a raison… Pourtant, vous devez être si heureuse. Comment pourrais-je vous jeter la pierre ? »
- Eh bien André, où étais-tu ? demanda-t-elle au jeune homme qui s'avançait vers elle.
- Dans les jardins… Je rôdais autour des appartements de Marie-Antoinette, comme d'habitude en ton absence. J'ai compris qu'elle était souffrante… Puis j'ai aperçu monsieur de Fersen. J'ai attendu et je les ai vus partir en promenade dans les jardins. Actuellement, ils sont autour de la fontaine. La Reine est enchantée car il y a les grandes eaux !... Les nobles ne doivent pas être contents…
- Garde tes commentaires ! ronchonna Oscar.
- Oula ! Ca veut dire qu'ils ont grondé…
Le colonel lui décocha un de ces célèbres regards distants, qui n'eut pour d'autre effet que d'amener le jeune homme à hausser les épaules.
- Que dois-je faire ? Continuer à veiller sur nos tourtereaux ?
- André ! s'offusqua aussitôt Oscar avant de jeter un regard autour d'eux. Je ne veux plus t'entendre parler de la sorte, c'est compris !
- Entendu Oscar, je ferai très attention à l'avenir. Pardonne-moi.
- Seulement si tu apprends à tenir ta langue ! Tu connais pourtant les courtisans…
- Rassure-toi, cela ne se reproduira plus.
- Bien !
« Dis-moi Oscar, réagis-tu aussi vivement uniquement pour l'honneur de la Reine ? Ou parce que monsieur de Fersen est amoureux d'elle…et ne te voit pas… Comment le pourrait-il ma belle Oscar ? Il ne sait même pas que tu es une femme. »
- Alors, que dois-je faire ?
- Pardon ?
- Est-ce que je dois retourner dans les jardins ?
- Oui… Retourne là-bas. Je vais prendre mes dispositions ici.
André observa le profil d'Oscar, perdue dans ses pensées. Son regard s'était assombri. Que lisait-il derrière cette expression rêveuse ? Il soupira et tourna les talons sans mot dire.
Oui, les couloirs de Versailles grondaient de cette nouvelle frasque. La rumeur s'alimentait de mensonges et de pseudo-confidences… Oscar sentait un poids sur son cœur. Elle savait ce qu'elle devait faire, mais ne pouvait s'y résoudre. Son colonel l'aida à y voir plus clair.
- Ah ! Mon lieutenant préféré… Entrez donc !
- Colonel…
- Alors, dit-il en se levant pour aller fermer la porte, quelles sont les nouvelles ?
- De quelles nouvelles voulez-vous parler ? demanda-t-elle, embarrassée et nerveuse de le sentir près d'elle.
- Quelles nouvelles ? Fichtre !... Fersen, murmura-t-il à son oreille.
- Il… est venu présenter ses hommages à la Reine.
- Et elle lui a accordé une visite privée quand elle devait audience à la noblesse de France !
- Que voulez-vous que je fasse ? se fâcha Oscar. Je ne peux tout de même pas ligoter Marie-Antoinette sur son trône pour qu'elle écoute les doléances et les jérémiades de tous les parasites.
- La noblesse française vous remercie de l'opinion que vous avez d'elle, dit-il en arquant un sourcil.
- … Ce n'est pas ce que je voulais dire… Je me suis montré impulsif…
- Impulsive, et c'est tout à fait charmant. Malheureusement, dans le cas présent, c'est aussi totalement déplacé… Vous ne pouvez agir sur la Reine ? Soit ! Agissez sur monsieur de Fersen… Avant que le Roi ne soit dans l'obligation d'agir, pressé par ses conseillers.
Oscar écarquilla les yeux. Oui, il ne pouvait en être autrement…
- Comment ? murmura-t-elle d'une voix enrouée.
- Je vous en laisse juge, ma chère. Vous pouvez opter pour la manière forte, ou pour une méthode beaucoup plus douce… Et si vous lui susurrez des mots tendres avec cette voix, nul doute qu'il succombe !
- …
- Oscar ?
- Oui colonel… Aïe ! s'écria-t-elle en se frottant la fesse que son supérieur avait pincée. Oui… Victor.
- Si cela vous chagrine tellement, reprit-il d'une voix douce et d'un ton sérieux, je peux aller trouver ce monsieur pour lui exposer la situation. D'après le portrait que vous m'avez fait de lui, il tirera lui-même les conclusions qui s'imposent.
Oscar scruta le visage proche de Victor de Girodelle. Elle n'y trouvait plus aucune trace de moquerie, aucun amusement au fond de ses prunelles. Il était cet homme posé et calme que les autres soldats connaissaient. Pourquoi pas elle ? Elle baissa la tête.
- Non, je vous remercie. C'est à moi que cette tâche incombe.
- Très bien… Oscar ! l'appela-t-il alors qu'elle allait sortir.
- Oui ?
- Si vous avez besoin d'aide, de soutien ou de parler de n'importe quoi, ma porte vous est ouverte.
- …
- Le plus sérieusement du monde.
- Merci colonel.
Elle ouvrit la porte, hésita, se retourna.
- Pourquoi ?
- Pardon ?
- Pourquoi ne me parlez-vous jamais comme cela ? Pourquoi m'a-t-il fallu attendre aujourd'hui ?
Il s'approcha. Ce qu'il avait à répondre ne devait pas tomber dans d'autres oreilles que les siennes.
- Parce que je ne désire aucun autre homme de la Compagnie, Oscar. C'est ainsi ! Je suis un homme et j'ai eu l'opportunité de contempler vos charmes. J'en garde un troublant souvenir. Mais … ( il l'obligea à le regarder bien en face ) … si l'excellent soldat que vous êtes éprouve quelque peine dans la réalisation d'une tâche, comme cela nous arrive à tous, je serai présent à vos côtés.
Oscar avait envie de rire, de mordre, de le gifler et de le remercier chaleureusement à la fois. Finalement, une larme perla au coin de ses cils.
- Partez vite ! Je doute que vous ayez envie de pleurer devant moi…
Elle s'enfuit plus qu'elle ne quitta le bureau de son supérieur. Elle voulait échapper à cette chape qui pesait sur elle.
André la regarda partir, le cœur lourd. Elle ne lui avait rien dit lorsqu'ils étaient revenus au château familial. Mais il avait compris. A sa posture raide qui impliquait l'obligation de faire son devoir, quelle que soit son opinion personnelle. A l'éclat triste qui traversait l'océan de ses prunelles. A son rire forcé lorsqu'il disait une bêtise sensée l'amuser. Il soupira.
Il aurait tout donné pour émouvoir encore la magnifique jeune femme qu'elle devenait de jour en jour, cachée derrière cette mascarade d'uniforme. Il avait parfois l'impression de ne plus savoir lui parler. Pourtant, il pouvait toujours lire en elle, même si, désormais, elle voulait lui cacher ce qu'elle éprouvait. Il ne disait rien. Après tout, elle avait le droit d'avoir son jardin secret, elle aussi. Ce qui le terrifiait c'est que, parfois, elle fermait l'accès qui menait à ce jardin secret.
Lorsqu'il y pensait, André avait des sueurs froides. Il se réveillait dans une nuit peuplée de cauchemars. Si Oscar ne voulait plus lui parler, qu'adviendrait-il de lui et de leur amitié ? Peut-être même le chasserait-elle, parce qu'il la connaissait trop bien, parce qu'il ne pourrait jamais prendre vraiment part à cette comédie. Le chasser… Non, il préférait ne pas y penser ! Car alors… une sombre lueur s'allumait dans ses prunelles de jade.
Il la regarda partir, sachant qu'elle reviendrait le cœur meurtri et le devoir accompli. Elle était ainsi, son Oscar. Trop orgueilleuse pour flancher, trop fière pour avouer sa faiblesse, trop entière pour se voiler la face… Trop femme pour rester indifférente. Son corps s'éveillait aux émois, malgré elle. André avait noté quelques changements insignifiants pour les autres, mais cruels pour son cœur.
« Va Oscar, va commander à monsieur de Fersen de s'éloigner. Car c'est bien ce que tu comptes faire, n'est-ce pas ? Quelle autre solution as-tu ?... Mais quand tu reviendras, ne compte pas sur moi pour te plaindre ou te défouler ! Tu ne m'inspireras jamais de pitié, tu es trop belle pour cela. Et tu ne te défouleras pas sur moi, non. C'est moi qui m'offrirai en sacrifice. Pour que tu frappes ! Pour que tu hurles ! Pour que tu puisses pleurer sans y paraître… Ta colère n'est autre que des pleurs, tu crois que je ne le sais pas ?... Bien sûr que tu le sais ! C'est bien pour cela que tu as besoin de moi…Alors tu pourras frapper, hurler, mordre tout ton soûl ! Et après, tu pourras enfin me montrer ta faiblesse… Parce que c'est moi et que je ne te jugerai pas. »
Jamais le jeune homme n'avait paru plus fort, plus déterminé, plus fier, que lorsqu'il regarda partir Oscar. Un sourire flottait sur ses lèvres. Il se sentait bien. Oscar lui reviendrait. La comtesse n'était pas au domaine. Et grand-mère allait lui préparer de bons petits plats… Son sourire s'accentua. Pourtant, une ombre planait sur son âme…
