« Je sais pourquoi vous venez… » avait dit Axel de Fersen en l'invitant à s'asseoir. Elle avait eu envie de hurler. Savait-elle elle-même pourquoi elle était là ? Pour l'honneur de Marie-Antoinette… ou pour retrouver sa quiétude ? Sa quiétude… Ce mot n'avait pas grande signification. Disons qu'elle était capable de gérer les caprices d'une Reine, mais pas les affaires de cœur.

« Il faut que vous partiez. Rentrez chez vous. » avait-elle asséné, directe, brutale, sans concession. Comment aurait-elle pu faire autrement quand une partie d'elle-même avait envie de lui demander de rester ? Car c'était bien de cela qu'il s'agissait. Une affaire avec trois cœurs : celui d'une souveraine-enfant amoureuse, celui d'un gentilhomme étranger subjugué… et un cœur bridé par le mensonge et qui se réchauffait aux flammes d'une amitié teintée d'attirance.

Comment aurait-elle pu ne pas être brutale ? Il savait… Et pourtant cela lui avait fait mal de l'entendre. Son amour saignait. Il était perdu dans la tourmente. Il tournait le dos à Oscar. Il n'était pas le seul à saigner. « Je vais partir, quitter la France, mais sachez que mon cœur appartient pour toujours à Marie-Antoinette… » Marie-Antoinette, si belle, pour toujours, Marie-Antoinette…. Ces mots tournaient et retournaient sans cesse dans l'esprit du lieutenant. Etait-ce la fatigue de ces derniers jours ? Etait-ce l'angoisse de cette délicate mission ? Etait-ce la vision de cet homme d'honneur désespéré, qui se livrait devant elle ? Oscar eut terriblement chaud, puis s'écroula au sol.

Lorsqu'elle se réveilla, elle était allongée dans un lit. Un homme se tenait à ses côtés, dont le regard bienveillant lui transperçait le cœur.

- Que s'est-il passé ? murmura-t-elle faiblement.

- Vous vous êtes évanouie, expliqua-t-il.

- Quoi ! ricana-t-elle. Mais un lieutenant de la Garde Royale ne s'évanouit pas… Veuillez me pardonnez cette situation embarrassante monsieur de Fersen. Je… Je vais vous laisser.

- Reposez-vous encore un peu mon amie… Pourquoi ne m'avoir pas dit que vous étiez une femme ?

Le cœur d'Oscar manqua un battement. Ses yeux s'écarquillèrent. Il savait ! Tout à coup, elle eut conscience d'être bien « légère ». Sa veste, on lui avait retiré sa veste… Le rouge de la honte monta à son front. Elle eut préféré qu'il ne le sache jamais. Qu'allait-il penser d'elle ?

- Je…

- Oscar, pourquoi vous cacher ainsi ?

- Mon père a voulu que je perpétue le nom des Jarjayes. Je n'ai pas choisi ma vie mais j'y consens, c'est mon seul honneur.

- Vous parlez honneur, quand je vous parle de votre bonheur. Oscar, ne sacrifiez pas votre vie !

- Croyez-vous vraiment que je me sacrifie en profitant d'une liberté dont n'a joui aucune de mes sœurs ? J'en paye le prix ! Et si vous pensez que veiller sur Marie-Antoinette est un gros sacrifice, alors je crois que vous seriez prêt à le faire vous aussi.

Axel de Fersen sourit et la regarda tendrement. La jeune femme en resta pantoise. Elle savait se battre, manier les armes blanches, les armes à feu… Comment réagir devant une telle douceur ? Des larmes perlèrent à ses cils. Elle se recoucha vivement en tournant le dos à son hôte. Le Suédois comprit qu'elle n'était pas en mesure de lui montrer sa faiblesse. Non qu'elle ne lui fasse pas confiance, mais elle n'était pas encore prête à l'avouer.

- Pardonnez-moi Oscar. Je vais vous laisser vous reposer quelques instants. Ensuite, vous pourrez rentrer chez vous…

- Merci Fersen, souffla-t-elle d'une voix étranglée.

- Mon amie, je ne serai probablement plus là lorsque vous partirez. Je vais mettre quelques affaires en ordre… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas !... J'espère sincèrement vous revoir un jour prochain.

Il partit lentement. Les larmes d'Oscar ne tarissaient pas. Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu'il soit si noble ? Pourquoi fallait-il qu'il soit amoureux de la Reine de France ? Pourquoi allait-il partir ? Pourquoi le lui avait-elle demandé ? Elle gémit. Elle se sentait perdue. Son cœur lui semblait trop petit pour toute la peine qu'il contenait. C'était donc cela l'amour ?... Mais que racontait-elle ?

« Allons Oscar, sois honnête, se dit-elle en enfouissant son visage dans l'oreiller comme pour échapper à la réalité. Si ton cœur saigne autant, ce n'est pas pour Marie-Antoinette… C'est parce que…je l'aime…moi aussi ! Oh mon dieu ! Comment cela est-il possible ? »



- André, accompagne-moi ! commanda-t-elle d'une voix atone.

- Où va-t-on ? demanda-t-il, un peu inquiet.

- Tu verras bien !

Il avait compris. Elle voulait encore noyer son chagrin dans une quelconque taverne. En repartant dans son pays, ce Suédois avait emporté une partie de son cœur. Elle était revenue ravagée, désespérée, mais également froide et distante. Elle ne le laissait pas l'aider. Elle acceptait juste sa présence lorsqu'elle avait décidé de se saouler pour oublier, ne serait-ce que l'espace d'un instant.

Il sella les chevaux et ils partirent ensemble. Comme il l'avait deviné, elle s'arrêta dans une taverne. Son aspect sordide ne la touchait pas. Peu lui importait la qualité de l'établissement, pourvu que l'on y serve à boire ! Le colonel de Girodelle lui-même commençait à s'inquiéter pour son lieutenant. Non qu'elle accomplisse moins bien sa tâche –pour l'instant !-, mais elle avait perdu cette lumière dans son regard et cette vivacité qui la caractérisait. Quelque chose semblait brisé… Il avait même demandé à André s'il savait de quoi il s'agissait. Le jeune homme n'avait rien dévoilé des tourments d'Oscar, mais Girodelle, qui n'était pas sot, avait fait le rapprochement entre l'attitude de son subordonné et le départ du comte de Fersen. Que pouvait-il faire ? « Lui accorder un peu de congé, pour qu'elle puisse épancher sa peine » avait répondu André, tout en sachant pertinemment que ce serait loin d'être suffisant.

- Oscar, tu as assez bu, essaya de la raisonner André. Rentrons maintenant !

- Non ! Rentre si tu veux, moi je n'en ai pas fini… ( Soupir du jeune homme ) Et arrête de soupirer je te prie ! N'es-tu pas un homme ? Alors conduis-toi comme tel !

- C'est donc l'idée que tu te fais des hommes…

- Oh ! Arrête avec ta morale et tes leçons de choses ! Je n'en ai que faire !... Parbleu, tavernier, à boire !

- T'as raison mon mignon, renchérit un homme grand et large, à la table voisine. Eh les gars, regardez-moi cette gueule d'ange !

Oscar lui lança un regard glacial, tandis qu'André préparait ses poings ! Et vérifiait la présence de son couteau, à tout hasard…

- T'as raison gueule d'ange ! Ha ha ha ! A boire ! Et trinquons ensemble…

- Laissez-moi tranquille ! Je ne vous ai rien demandé ! Je veux juste boire en paix.

- Non mais comment y m'parle le blanc-bec ! On va trinquer ensemble que tu le veuilles ou non !

- Je ne le veux pas ! gronda Oscar en balançant sa chaise du pied et en se préparant à se battre.

Oui, c'est ça qui lui faisait du bien ! Chaque coup donné évacuait une partie de sa rage et de son chagrin. Chaque coup reçu la laissait plus vivante que jamais, en remplaçant une blessure du cœur par une blessure du corps, plus facile à soigner. La bagarre menaçant de s'étendre à toute la salle, le patron avait fini par jeter tout le monde dehors avant que son établissement ne soit saccagé… André avait réussi à tirer Oscar loin des brutes. Il l'avait portée sur son épaule, et s'était enfui, malgré les récriminations de son encombrant 'paquet'.

- Lâche-moi tu entends ! Lâche-moi ! vociférait-elle dans son dos.

- Maintenant ça suffit ! la prévint-il en la reposant rudement sur ses pieds.

Mais il en fallait plus pour calmer la tempête qui s'était levée dans l'esprit d'Oscar. Puisqu'il l'avait empêchée de se défouler sur les autres, elle se défoulerait sur lui !

- De quel droit oses-tu t'immiscer dans mes affaires ? fulmina-t-elle.

- Du droit que je dois te protéger, des autres comme de toi-même, répondit-il calmement.

- Je t'interdis de me parler ainsi ! Je t'interdis d'intervenir dans ma vie ! Je te déteste, tu entends ? Je te déteste ! Pour qui te prends-tu pour me parler de la sorte ?

Elle ponctuait ses paroles de coups de poing. André n'en pouvait plus de la voir ainsi. Tout, même la perdre, pour ne pas la laisser se détruire ! Il ferma les yeux une seconde. Lorsqu'il releva les paupières, ses prunelles étaient devenues sombres comme le plus épais des feuillages. Il bloqua les poignets d'Oscar et envoya brutalement la jeune femme contre un mur. Le temps qu'elle reprenne sa respiration, il était sur elle et s'empara de sa bouche.

Elle sentait une langue chaude lécher ses lèvres, refusant de s'aventurer entre les rangées de dents prêtes à mordre. Un corps musclé et puissant se colla au sien, lui imposant sa présence, la dominant totalement. Un vent de panique souffla sur son cœur et dans son esprit. Sa respiration s'accéléra. Les pleurs jaillirent sans qu'elle s'en rende compte.

- Je ne suis pas lui, gronda André en libérant enfin la bouche adorée. Je ne suis pas et ne serai jamais un gentilhomme. Je ne suis que moi, et je refuse de te laisser souffrir de la sorte pour une chimère. Fersen est amoureux de la Reine…

- Tais-toi ! gémit-elle.

- Il est amoureux de la Reine ! reprit-il en tirant sur les boucles blondes emmêlées pour l'obliger à le regarder en face. Il ne sait même pas que tu es une femme !

- Si il le sait, jeta-t-elle, blessée, à ce fauve qu'elle ne reconnaissait pas et qui la maintenait sous sa dominance.

Dieu qu'il était fort ! Il lui bloquait maintenant les poignets d'une seule main, et pourtant elle n'arrivait pas à se dégager. Une partie d'elle-même avait une confiance absolue en cet être qu'elle voyait sous un jour nouveau, mais qui demeurait André malgré tout Une autre partie avait peur, de cet homme inconnu qui n'hésitait pas à être brutal, de cette passion qu'elle ressentait à travers chaque fibre de leurs corps, de ce regard si sombre, presque impitoyable lorsqu'il avait appris que Fersen connaissait son secret.

- Eh bien ma chère Oscar, la cingla-t-il. Je croyais que tu avais convaincu Fersen de s'éloigner en misant sur la carte de l'honneur. Je n'aurais jamais imaginé que tu serais allée jusqu'à perdre le tien. C'était sans doute trop tentant, n'est-ce pas ? N'EST-CE PAS ? hurla-t-il.

- Lâche-moi ! parvint-elle à commander une fois de plus, complètement paniquée désormais.

- Pourquoi ? dit-il en se collant davantage à elle sans tenir compte de ses pleurs. On dirait que tu n'as pas envie de renouveler l'expérience… Il était donc si bon amant pour que tu le regrettes autant ? Mais ma belle, je ne redoute pas la comparaison. Je suis assez doué pour donner du plaisir aux Jarjayes femelles !

Oscar sursauta violemment. Plus rien n'existait que ce qui venait de se passer… La nuit n'en finirait-elle jamais ? Et quand elle serait finie, que serait-il advenu de cette femme soldat dont le monde s'écroulait ?

- André… s'il te plait, supplia-t-elle d'une voix mourante.

Il la relâcha et s'éloigna d'elle aussi brusquement qu'il l'avait capturée. Déboussolée, sans force, elle tomba à genou. Elle ne chercha pas à masquer les sanglots qui la dévastaient. Elle resta longtemps ainsi, jusqu'à la dernière larme. Ensuite, elle se sentit vidée, exténuée, irrémédiablement perdue. Elle leva les yeux et le regarda, à quelques mètres d'elle. Debout, le visage impassible, sans la moindre trace de compassion, il avait au fond de ses prunelles cette lueur indéfinissable qui le faisait ressembler à un fauve.

- Il est temps de rentrer, dit-il d'une voix neutre. Tu peux marcher ou veux-tu que je te porte ?

- …. Je… Je peux marcher, répondit-elle, incertaine.

Néanmoins, elle rassembla ses dernières forces, les ultimes élans de son orgueil, pour tenir debout et le suivre tant bien que mal. Ils retrouvèrent leurs chevaux et revinrent à la demeure familiale. André n'avait pas dit un mot et Oscar avait, de toute façon, une boule dans la gorge qui l'empêchait de parler. Cependant, les pleurs qui continuaient à couler par intermittence, prouvaient qu'elle avait été profondément ébranlée. Certainement plus qu'il ne l'avait imaginé… Il eut peur. Ses paroles n'avaient-elles pas dépassé les bornes qu'il tentait de respecter coûte que coûte ? Protéger Oscar coûte que coûte, même s'il devait en souffrir… L'espace d'un instant, il avait senti qu'il allait perdre le contrôle. Que cette partie sombre que la comtesse avait révélée cherchait à prendre le dessus. Le dessus sur quoi ? Sur son amour pour Oscar ? C'était peine perdue ! Pourtant, il voyait pleurer son amie. Il devait bien être brutal pour la sortir une bonne fois pour toute de ce marasme dans lequel elle s'enlisait. C'est ainsi qu'ils arrivèrent chez eux, il s'occupa des chevaux.

- Oscar, appela-t-il avant qu'elle ne disparaisse dans la nuit.

Il sentit que la jeune femme se crispait, mais elle s'arrêta tout de même. Sans se retourner…

- Je sais très bien que tu ne t'es pas offerte à Fersen, dit-il doucement. Tu es bien trop pure pour te rouler ainsi dans la boue, même si cette boue a l'odeur de la rose et la couleur de l'amour…

- Pourquoi ? demanda-t-elle d'une petite voix enrouée.

- Que voulais-tu que je fasse ?... Je préfère te perdre pour te sauver que de te laisser te détruire à petit feu. Tu sais que j'ai dit vrai, même si cela te fait mal, pour Fersen et Marie-Antoinette. Laisse-le être ton ami, un ami en qui tu pourras avoir toute confiance. C'est aussi doux que l'amour, et cela ne pourra te blesser.

Il secoua la tête et serra les mâchoires. Un éclair dur traversa ses prunelles brillantes. Il l'avait perdue… Tout à coup, la jeune femme se retourna et se précipita sur lui.

- Tu ne me perdras jamais, murmura-t-elle à son oreille avant de s'enfuir dans la nuit.

Hébété, il regarda la silhouette disparaître, avant qu'un immense sourire n'étire ses lèvres. Des larmes de soulagement coulaient et coulaient encore.

« Oscar, mon Oscar ! Ton cœur est tellement pur ! Il ne mérite pas de saigner… Jamais ! S'il le fallait… Si tu savais de quoi je serais capable, s'il le fallait… »