Les jours qui suivirent, Oscar renoua les fils de son 'ancienne' vie. Elle retrouva une certaine sérénité. Elle répondait de nouveau avec mordant aux taquineries de son colonel, fort heureux de retrouver son valeureux, pétillant et si charmant subordonné. Elle parvenait même à rester stoïque face aux larmes de la souveraine lorsque Marie-Antoinette, n'en pouvant plus de cacher sa tristesse, accordait au lieutenant une audience en privé. Très privé même ! « Si cela devait déplaire aux vieilles perruches de Versailles, eh bien qu'elles continuent à jacasser ! » pestait la Reine. On l'avait privée de l'aimable Fersen, elle ne lâcherait rien sur le dévoué Oscar !
La seule réserve d'Oscar concernait… André. Certes, le jeune homme continuait à l'accompagner régulièrement à Versailles, lorsque sa présence n'était pas requise au domaine familial, mais il restait très en retrait. Elle ne pouvait oublier ce « nouvel » André, qui n'avait pas hésité à faire valoir sa puissance physique face à elle, qui lui avait dit des choses horribles… Même si tout ceci était finalement pour son bien ! Oscar venait juste de réaliser que, dans le domaine de la force pure, son ami d'enfance lui était incontestablement supérieur. C'était quelque chose de nouveau pour elle !
Quant au jeune homme, il ne cherchait pas le moins du monde à briser sa réserve. Il savait qu'elle avait été bouleversée jusqu'au fond d'elle-même. Comme il savait qu'elle pleurait encore, quelquefois, dans le secret de ses nuits, sur Fersen, sur elle, sur la vie qui séparait certains êtres pour en réunir d'autres qui ne s'aiment pas… Il savait que ses paroles faisaient son chemin dans l'esprit et le cœur de la jeune femme. Il savait qu'il lui avait fait peur aussi. Il était désolé de lui avoir révélé cette partie de lui-même, mais il n'avait pas eu le choix. Alors il restait derrière elle, ou exécutait les ordres qu'elle lui donnait, sans chercher à lui parler. Silhouette discrète et muette, mais omniprésente.
- Mon cher André, j'ai l'impression qu'Oscar vous bat froid ces jours-ci…
- Et vous ne demanderiez pas mieux que de me réchauffer, n'est-il pas vrai, madame la comtesse ? ironisa-t-il.
- Insolent !... Si vous croyez me décourager de cette manière !
- ( Rire ) Je ne cherche plus à vous décourager… D'autant que vous aimez mon insolence, entre autres choses. Ceci dit…
- Ceci dit ? demanda la comtesse, vaincue, alors qu'il se penchait sur ses lèvres tremblantes.
- Ce n'est pas une raison pour vous donner ce que vous voulez, termina-t-il en s'éloignant.
Les jambes de la comtesse la portaient avec peine. Elle dut s'asseoir un instant. Pourquoi ? Mais pourquoi la repoussait-il alors qu'elle avait tant envie de lui ! André s'étonnait encore du pouvoir qu'il avait sur cette femme qu'il avait respectée, et qui ne lui inspirait plus que du mépris teinté de dégoût. Certes, elle arrivait quelquefois à obtenir ce qu'elle voulait. Mais il lui échappait dès qu'il le pouvait, quitte à attiser le désir de la comtesse.
« Non André, jamais ! Je ne vous laisserai me délaisser… Je ne peux pas. JE NE PEUX PAS ! »
Elle ne pouvait même plus essayer d'échapper à l'emprise du jeune homme. Elle ne cherchait plus à combattre le pouvoir qu'il avait sur elle. Elle en avait conscience désormais, mais elle ne voulait même plus tenter de recouvrer un semblant de dignité. Non, tout ce qu'elle voulait, c'était… lui ! Et sa principale, non, sa seule rivale était… sa fille !
- Je ne peux pas, gémit-elle en se recroquevillant.
- Madame la comtesse, vous avez un malaise ? demanda une petite servante du château.
- Non non, assura-t-elle en se redressant. Ce n'est rien. Ce n'est rien…
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Oscar observait discrètement son ami d'enfance. Du moins son profil, car il avait le regard perdu dans la contemplation des jets d'eau. Il semblait égal à lui-même, pourtant elle le regardait différemment. Que ressentait-elle exactement ? Le pire, c'est qu'elle peinait à le définir. Ce qui la mettait mal à l'aise…
Certes, il lui avait fait peur ce soir-là, en se montrant brutal. Elle n'aurait jamais imaginé qu'il puisse la regarder ou lui parler si durement. Après tout, ne le rabrouait-elle pas durement de temps en temps ? Ne l'ignorait-elle pas superbement parfois, comme en ce moment ?
« Mais ce n'est pas la même chose… » se révolta-t-elle, consciente de la parfaite injustice de sa pensée, puisqu'il n'avait jamais été question de classe entre eux deux.
De la peur donc, inutile de se voiler la face, et pourtant elle éprouvait toujours une grande confiance. Ne se mettait-il pas en danger pour la sauver ? En danger de la perdre… C'était ce qu'il lui avait dit, et elle l'avait cru… parce que c'était la seule explication possible. Comment pourrait-elle ne pas lui faire confiance ? Même s'il avait révélé une partie sombre de lui-même, il était toujours André. Il s'inquiétait pour elle, il se battait pour elle, avec elle, contre elle lorsqu'il le fallait.
Que lui avait-il dit ? « Les Jarjayes femelles » ! Une sourde douleur tordit ses entrailles. « Ai-je le droit de me plaindre ? » songea-t-elle soudain avec amertume. Toujours cette douleur lancinante… « Les Jarjayes femelles » ! Avait-elle si peu de mémoire pour lui reprocher son attitude ?
« Mais comment fait-il ? s'irrita-t-elle, malgré tout admirative. Comment fait-il pour rester droit, fier, fort, après…. Après ce que ma mère lui a demandé, après ce qu'elle lui a fait… Comment fait-il pour mériter le respect ? Tant d'autres auraient été anéantis… »
Elle en était là de ses réflexions lorsqu'elle s'aperçut qu'André avait bougé, et que son regard lumineux plongeait maintenant dans le ciel de ses prunelles. Elle sursauta. Il sourit. Elle essaya de contenir la rougeur qui montait à son visage, mais elle ne savait plus quelle contenance prendre.
« Mais comment fait-il ? » se demanda-t-elle encore en cherchant la Reine des yeux, s'apercevant avec horreur qu'elle manquait à tous ses devoirs. « Foutre de dieu ! S'il était arrivé malheur à Marie-Antoinette ! »
- Ne t'inquiète pas, glissa André en passant à côté d'elle. Elle est près des massifs de roses roses… Probablement en train de rêver à ses amours malheureuses. Pauvre petite Reine…
- Ne te moque pas ! souffla la jeune femme dont la colère assombrit un instant l'azur des prunelles. Pourquoi n'aurait-elle pas le droit d'avoir des peines de cœur ? continua-t-elle en se dirigeant vers la souveraine.
« Oh oui Oscar ! Tout le monde a le droit d'avoir des peines de cœur ! Y compris toi !... Y compris moi… Je ne me moque pas de son chagrin, des larmes de son cœur. J'ai pleuré trop souvent pour ne pas comprendre. Mais mes larmes sont d'eau, ou de sang, elles ne se transforment pas en pierres précieuses ni en perles. Le chagrin n'a pas de prix… »
Il l'avait suivi sans dire un mot. Lorsque le duc de Germain reprocha au lieutenant sa légèreté, elle rougit violemment. André la sentit sur le point de rupture. Trop de pensées s'entrechoquaient dans l'esprit d'Oscar, une forte tempête agitait son cœur… Elle était bien trop passionnée pour faire face ! Il saisit son poignet en murmurant un « laisse » inaudible du duc. Par contre, le geste du valet ne lui échappa guère.
- Non seulement ce jeune freluquet ne protège la Reine que de loin, mais il permet à son valet des gestes d'une promiscuité écœurante, se moqua-t-il à voix haute.
- Il suffit monsieur ! La noblesse de cœur de mon valet vaut bien la vôtre, qui ne tient qu'à votre nom !
- Voici une insulte qui réclame réparation ! vociféra alors le duc.
- Vous êtes l'offensé. Choisissez l'arme, le lieu et l'heure !
- Non !
Le refus avait claqué sèchement, imposant le silence aux courtisans présents. Le port altier, le menton haut, les sourcils légèrement froncés, Marie-Antoinette était intervenue dans la querelle. Elle ne pouvait laisser Oscar se battre en duel contre un duc, un haut nom du royaume…
- Monsieur le duc, je n'ai jamais eu à me plaindre de la protection du lieutenant de Jarjayes. Il m'a secourue à maintes reprises. Lieutenant ! Votre épée est à mon service et j'aimerais que vous vous en souveniez à l'avenir !
- A vos ordres, Votre Majesté.
- Très bien. L'incident est clos, conclut la Reine tandis que le duc décochait à Oscar un regard sanguinaire, auquel elle répondit par la plus parfaite indifférence.
- « L'incident est clos » ! tonna le colonel de Girodelle, blanc de rage. Mais qu'est-ce qui vous est passé par la tête ?
- Ce duc ne cesse de me provoquer, se défendit Oscar.
- Ah ! Et il ne faut surtout pas chatouiller l'orgueil de mademoiselle de Jarjayes !
- Chuuuuuuut ! implora soudain la jeune femme, comprenant que la colère de son supérieur pouvait avoir des répercussions inattendues.
Victor la contempla un instant, estomaqué. Comment ? Elle avait failli se battre en duel avec un duc, et elle lui demandait de parler moins fort de peur de voir son secret révélé. Il leva les yeux au ciel.
- J'imagine que le duc aurait un coup au cœur s'il apprenait qu'il a failli se battre avec une femme, dit Girodelle d'un ton plus mesuré. Félicitations ma chère, vous venez d'inventer une nouvelle arme de duel : la révélation !... Est-ce toute la défense que vous avez à m'opposer ?
Oscar le regarda. Elle se savait fautive. Que pouvait-elle faire ou dire pour se défendre ? On en reviendrait toujours au même point : elle était sur le point d'accepter le duel contre un duc !
- Je crois que vos nerfs ne sont pas encore tout à fait rétablis, gronda le colonel.
- Mes nerfs se portent à merveille, le cingla-t-elle.
- Suffit lieutenant ! C'est moi qui donne les ordres, ne l'oubliez pas ! Vous avez une semaine de mise à pied, sans solde. A votre retour, je veux que vous soyez parfaitement capable de vous maîtriser et d'accomplir votre mission ou…
- Ou ? le brava-t-elle.
- Ou je demanderai à votre père de faire de vous la ravissante jeune femme que vous cachez sous cet uniforme.
Oscar blêmit. Renvoyée de l'armée ! Son père ne lui pardonnerait jamais ! Elle tacherait à jamais de honte le nom des Jarjayes !
- Je vois que vous avez compris, reprit Girodelle après quelques instants. Vous pouvez disposer….. Oh Oscar ! la rappela-t-il presqu'aussitôt.
- Oui colonel.
- Je suis sûr que vous auriez gagné votre duel, murmura-t-il à son oreille. Mais rien ne me ferait plus plaisir que de parler à votre père pour vous rendre à votre véritable nature.
Il la plaqua contre lui et s'empara de sa bouche. Il ne saurait jamais lui dire qu'il avait eu peur… de ne plus la voir, de ne plus la savoir près de lui même en uniforme.
Sous le choc de la honte qu'elle ressentait à la suite de cet échange verbal, elle ne sut pas se dégager. Sentant une main s'aventurer sous sa veste pour glisser sur sa taille, elle s'affola, perdant tous ses moyens. Elle ne pouvait plus bouger, même si cela constituait un encouragement pour le partenaire…
Trois petits coups frappés à la porte interrompirent le colonel dans ses investigations. Avec un grognement de frustration, Girodelle alla ouvrir la maudite porte, et reçut de plein fouet le choc de deux prunelles d'un vert profond et glacé.
Il resta interdit quelques secondes face au domestique. Puis celui-ci baissa les yeux, arborant néanmoins un sourire en coin, assez discret pour ne pas être relevé mais suffisamment visible pour produire son effet.
« J'aurais dû m'en douter, l'ange salvateur… » songea le colonel.
- Le Roi a informé la Reine de la mise à pied du lieutenant de Jarjayes. Sa Majesté Marie-Antoinette demande à le voir séance tenante.
- Fort bien, accéda le colonel, pliant sans l'ombre d'une hésitation devant un ordre royal.
Oscar sortit le plus dignement possible, sous le regard brillant de son supérieur.
- Est-ce vraiment la Reine qui t'envoie ? demanda Oscar sans regarder André en face.
- Elle veut te voir… avant ton départ du château, expliqua-t-il d'un ton neutre mais avec un regard perçant.
Sans savoir pourquoi, la jeune femme était mortifiée par la présence d'esprit de son ami, vexée par son aplomb. Il l'avait sauvée, une fois de plus !
