La semaine avait passé rapidement. Oscar avait pensé se rendre en Normandie, en compagnie d'André. Puis elle y avait renoncé. La Normandie, c'était aussi des souvenirs bien sombres dans l'âme tourmentée du palefrenier. Ils s'étaient beaucoup promenés dans la campagne, s'étaient rendus à Paris… Ils allaient souvent à l'étang. Quelquefois, la jeune femme s'y montrait câline, l'embrassant, le cajolant.
« Oscar, mon Oscar… Cette semaine restera gravée en moi jusqu'à la fin de mes jours, comme l'un des meilleurs moments de ma vie. Si tu savais, mon Oscar, dans quels tourments tu me jettes ! Si tu savais dans quels délices tu m'as plongé ! Puisses-tu ne jamais changer Oscar… Maintenant, tu peux marcher seule. Tu es forte, et fière, et courageuse… Tu n'as plus besoin de personne !... Je t'aime tant ! »
- Je reprends bientôt mon service auprès de la Reine, soupira Oscar.
- Cela ne semble guère te réjouir, répondit-il avec un sourire.
- Cela devrait ? répliqua-t-elle un peu sèchement en lui lançant un regard ténébreux. Je viens de passer quelques jours avec toi et…tu sembles avoir hâte que je remette l'uniforme. Comment dois-je interpréter cela ?
- Ne t'emporte pas Oscar. Tu n'es pas faite pour l'oisiveté et tu le sais très bien. Soutiens-moi que cela t'ennuie de retourner auprès de Marie-Antoinette !
- …
- Tu vois, tu ne dis rien. Bien sûr que tu étais contente de passer quelques jours avec moi. Crois-moi Oscar, lui dit-il avec une telle gravité qu'un frisson glacé lui traversa le dos, si je t'assure que cette semaine compte parmi les plus heureuses de ma vie. Ces souvenirs rejoindront ceux que tu m'avais déjà offerts, ceux que je chérirai jusqu'à la fin de mes jours, quoique me réserve l'avenir. Crois-moi Oscar…
- André, pourquoi me dis-tu cela ? Tu me fais peur tu sais !
Il éclata de rire. Mais, loin d'apaiser la jeune femme, elle fut encore plus alarmée. Ce rire avait quelque chose de faux, ou plutôt de triste, qui lui brisait le cœur. Il secoua la tête, fit une moue, et se jeta brusquement sur elle pour la chatouiller.
- Ah non ! Pas ça !
- Oh mais si !... Je t'assure que Marie-Antoinette va te paraître un ange. Ha ha ! Oscar de Jarjayes, préparez-vous à subir le supplice de la chatouille !
- Nonnnnnnn ! Tu n'as pas le droit ! cria-t-elle entre deux éclats de rire. Arrête !
- Tu demandes grâce ? demanda-t-il en arrêtant, mais en la bloquant pour l'empêcher de faire le moindre mouvement de fuite ou de contre-attaque.
- Un Jarjayes ne demande pas grâce, monsieur le domestique ! le provoqua-t-elle avec les yeux brillants de joie.
- Ah oui ! On va voir ça…
- Non !... Ha ha ha ha !... Arrête !... André ! Ha ha ha ha !
- Plait-il ?
- J'implore ta grâce, dit-elle en exagérant à dessein.
- Fort bien ! Je te l'accorde.
André la fixa et devint sérieux. Il était à califourchon sur elle, qui le regardait avec ses grands yeux d'azur étincelants et ses lèvres entrouvertes. Comment pourrait-il jamais lui résister ? Il posa un baiser sur sa bouche comme on cueille un trésor, avec solennité, avec déférence. Il fut presque étonné qu'elle réponde avec passion. Mon dieu, comme il l'aimait ! Plus que lui-même !
- Il y a quelqu'un ?
Une silhouette s'encadrait dans la porte des écuries, que les cavaliers avaient laissée ouverte à leur retour. Une silhouette fluette, une voix timide…
- Qui êtes-vous ? demanda Oscar, qui n'avait pas envie d'être dérangée.
- Pardonnez-moi… Je m'appelle Rosalie et je cherche André Grandier.
- Rosalie ! intervint rapidement ce dernier.
Il se précipita vers la jeune fille qu'il enlaça tendrement. Oscar ressentit malgré elle les affres de la jalousie. Qui était-elle ? André ne lui avait jamais parlé d'une quelconque Rosalie ! Son regard se fit dur et ses poings se serrèrent.
- Viens… Rosalie, je te présente Oscar de Jarjayes, mon seigneur et maître, dit-il avec une profonde révérence et l'œil pétillant. Oscar, je te présente Rosalie, une petite fille des pavés de Paris qui brode à merveille.
- Qui brode ? s'étonna la jeune femme.
- Oui, Rosalie est la jeune fille qui a brodé les draps pour grand-mère, entre autres… Elle a des mains de fée !
« Que fait-elle d'autre avec ses mains ? » se demanda Oscar avec un froncement de sourcils.
- André ! Tu me gênes, protesta une Rosalie aux joues rosies par les compliments reçus. Je suis enchantée de vous rencontrer, monsieur de Jarjayes, reprit-elle en se tournant vers Oscar. André m'a beaucoup parlé de vous…
- Ah oui ? répliqua Oscar vivement.
André observa son amie. Quelque chose n'allait pas ! Il connaissait assez Oscar pour le deviner, au son de sa voix, à son attitude glacée, à ce regard qui n'avait rien d'amène… Que lui arrivait-il ? Soudain, il écarquilla les yeux. Se pouvait-il que… ?
« Non, ce n'est pas possible ! Oscar ne peut être… jalouse de Rosalie. Ce n'est qu'une enfant ! Une jolie petite fille, certes. Sur laquelle bien des nobles ne cracherait pas, mais une petite fille quand même… »
La jalousie… Il connaissait ce monstre aux griffes acérées. Il avait été sa proie. Le souvenir d'Axel de Fersen s'imposa à son cœur, le pinçant cruellement. S'il revenait, Oscar lui résisterait-elle ? Ou bien… Maintenant qu'elle avait découvert sa féminité, même si elle choisissait de rester le fier et loyal lieutenant de la Garde Royale, elle pouvait céder aux élans de son cœur et aux désirs de son corps. André détourna le regard, un regard sombre, abyssal, désespéré.
- André ne tarit pas d'éloges sur vous lieutenant, continua Rosalie. On sent qu'il vous aime beaucoup… Oh ! Je n'aurais peut-être pas dû dire cela… Je suis désolée…
- Ne t'inquiète pas Rosalie, se reprit André. Oscar sait bien que je lui suis profondément attaché.
Cette fois, c'est Rosalie qui cilla. Il y avait quelque chose qu'elle ne comprenait pas, quelque chose qui lui échappait. La relation entre André et Oscar était tout à fait singulière. Il lui semblait que cela allait bien au-delà d'une simple affection.
« Je me fais des idées… » se gourmanda-t-elle.
- Eh bien mademoiselle, soyez la bienvenue à Jarjayes. Je suis certaine que grand-mère aura grand plaisir à vous rencontrer. C'est bien pour cela que vous venez ?
- Oui et non. André m'avait dit que sa grand-mère aimerait beaucoup me voir, mais… j'avais également un travail à lui remettre.
- Oh ! Tu l'as fait ?
- Oui, voilà, dit Rosalie en sortant un petit paquet et voulant défaire l'emballage.
- Non ! l'arrêta brusquement André….. Je l'ouvrirai dans ma chambre. Je suis certain que c'est parfait. Comme d'habitude…
Oscar fixait le paquet, se demandant ce qu'il pouvait bien contenir. Elle aurait volontiers continué son interrogatoire sur Rosalie, mais son ami s'était rapprochée de la jeune fille et lui lança un regard sans équivoque. Il ne voulait pas qu'elle sache ce que le paquet contenait. Pourquoi ?
« Est-ce pour moi ? Est-ce un cadeau pour moi André ? C'est pour cela que tu ne veux pas qu'elle montre son ouvrage… » comprit-elle avec un éclair d'affection dans ses yeux limpides.
Elle reporta alors son attention sur cette jeune fille. Elle semblait si douce, si fragile, avec son paquet serré contre son sein et son regard larmoyant, légèrement apeuré. Elle devait reconnaître qu'elle ne s'était guère montrée amicale. Elle ressemblait à une poupée blonde, avec de grands yeux d'un bleu profond, un teint clair. Elle aurait pu être très belle une fois parée et habillée de jolies robes… Mais les petites filles du peuple n'avaient pas les moyens de se mettre en valeur. Et pour quoi ? Pour vendre plus facilement leur corps pour quelques pièces ? Pour manger à leur faim ?
Soudain, elle eut honte de son attitude. André avait eu raison de protéger cette petite fille innocente. Il l'entourait d'un bras rassurant. Vraiment, elle avait été bien bête. Mais l'idée de savoir qu'André avait une vie en dehors d'elle-même l'avait chagrinée. Quel égoïsme ! Lui rendait-elle des comptes sur toutes ses actions ? Lui présentait-elle toutes les personnes qu'elle rencontrait ?
- Je vais vous accompagner auprès de grand-mère, reprit-elle doucement. Pendant ce temps, André pourra planquer cet ouvrage qu'il tient à tenir secret apparemment, ajouta-t-elle avec une lueur espiègle dans les yeux.
« Oh oh ! Il faudra que je fasse attention ! Cela veut dire qu'Oscar essayera de savoir de quoi il s'agit… » comprit-il aussitôt.
- Ensuite il nous rejoindra à la cuisine.
- Merci monsieur. Mais maintenant qu'André a ce qu'il avait demandé, je peux m'en retourner. Je ne voulais pas vous déranger… Et j'ai déjà été payée.
- Nous déranger ? Mais non voyons ! De toute façon, nous risquons gros si grand-mère apprend que vous êtes venue jusqu'ici et que nous vous avons renvoyée sans vous présenter, répondit Oscar en riant.
- Ca c'est vrai ! renchérit André avant de rejoindre le rire de son ami.
- Dans ce cas, je vous remercie beaucoup…
Décidément, Oscar intriguait Rosalie. Il y avait quelque chose de singulier chez cet homme… Elle n'arrivait pas vraiment à définir de quoi il s'agissait. Il faudrait qu'elle pousse un peu plus son interrogatoire auprès d'André…
Pour être contente, grand-mère l'avait été. A peine Oscar avait-elle présenté la jeune fille que la gouvernante la prit sous sa coupe, renvoyant par la même occasion le lieutenant à ses entrainements puisque cela seul comptait pour lui. Une Rosalie, jolie comme une poupée, qui ne rêvait pas de pourfendre les malfrats, et encore moins de s'habiller en homme, voilà qui ne pouvait que séduire la vieille femme. Ajouté à cela que cette charmante personne avait effectivement des doigts de fée, qu'elle brodait à merveille…
Un peu boudeuse, Oscar s'en retourna. Elle croisa André dans le couloir.
- Grand-mère est sous le charme de Rosalie, lui apprit-elle la bouche légèrement pincée.
- Ce n'est pas ton cas me semble-t-il.
- Elle est très gentille, répondit-elle évasivement.
- Mais ?
- Comment l'as-tu rencontrée ?
- Dans les rues de Paris… J'ai vu tant de petites filles vendre leur corps pour un morceau de pain. Elle m'a semblé si fragile et si pure, j'ai voulu lui épargner ce sort funeste. Alors je lui ai demandé si elle savait broder, et je lui ai donné du travail.
- Je te reconnais bien là, fit Oscar en souriant.
- Que voulais-tu que je fasse ? Que je la laisse se noyer dans ce bourbier ? Rosalie n'a eu que la malchance de naître dans une famille pauvre, avec un père décédé, une mère malade et une sœur absente… A côté d'elle, je suis un privilégié, bien que roturier. Elle ne mérite pas que tu la traites si durement.
- Comment voulais-tu que je réagisse ?... Tu amènes une fille chez moi et je devrais l'accueillir à bras ouverts sans me poser, ou te poser, la moindre question !
- Pourquoi pas ? Premièrement, Rosalie n'est pas une « fille ». Deuxièmement, tu aurais pu l'accueillir un peu moins froidement parce qu'elle est mon amie. A moins que je n'ai pas le droit d'avoir des amies…
- Je n'ai pas dit cela ! s'énerva Oscar. Mais tu aurais pu me prévenir de sa visite !
- Je ne savais pas qu'elle venait aujourd'hui. Je lui avais demandé de passer lorsqu'elle avait terminé l'ouvrage que je lui avais donné.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Quoi ?
- Ce que tu lui as demandé.
- Cela ne te regarde pas !
- Tu es sûr que c'est de la broderie ? demanda Oscar, en colère.
- Que veux-tu dire ? Que crois-tu ?... Que crois-tu Oscar !
Furieux, il rebroussa chemin, tandis que la militaire se rendait dans sa chambre pour y ruminer. Elle s'était laissé guider par sa jalousie. Tout à coup, la porte de ses appartements s'ouvrit à la volée. André, qui ne semblait guère s'être calmé, lui jeta quelque chose au visage en lui lançant : « Tu voulais savoir ce que c'était. Voilà Oscar ! De toute façon, c'était pour toi. » Il repartit aussitôt, sans lui laisser la possibilité de répondre.
Les mains fébriles, la jeune femme déballa le paquet. Un mouchoir… C'était un mouchoir. Une rose blanche et une rose rouge entrelacées étaient brodées. Blanche et rouge… Oscar sentit une boule se former dans sa gorge. Elle ne se rendit pas compte qu'elle pleurait avant de voir des auréoles, petites mais bien rondes, sur le mouchoir. Demain, elle irait voir André. Elle s'excuserait. Qu'avait-elle pensé ? De quoi l'avait-elle accusé ?
Tout ça à cause de ce stupide accès de jalousie. Parce que Rosalie avait le tord d'être jolie et gentille. Parce qu'elle était roturière et qu'il n'y avait aucune barrière entre André et elle.
