André avait raccompagné Rosalie chez elle. Grand-mère avait fait l'éloge de la jeune fille. Tant et si bien que la comtesse de Jarjayes, de passage dans la demeure familiale, passa commande pour une série de draps brodés avec des fresques. Tandis que la gouvernante allait chercher le linge, la comtesse donna une avance à la brodeuse, se montrant très généreuse. La jeune fille, les larmes aux yeux, remercia infiniment ses bienfaitrices.

- Je vous ramènerai les draps le plus rapidement possible madame, assura Rosalie. Je vais me mettre à l'ouvrage et votre commande sera ma priorité.

- Ne vous inquiétez pas ma chère petite. Je ne suis pas pressée… Quand vous aurez fini le premier drap, donnez-le donc à André qui me l'apportera. Il pourra assurer la liaison entre nous. N'est-ce pas André ? demanda la comtesse en se tournant vers le jeune homme avec un sourire entendu.

- Assurément. Je suis très doué pour les liaisons, répondit-il d'une voix neutre avec une pointe métallique.

Les deux femmes sursautèrent. La comtesse parce qu'il faisait clairement référence à un autre genre de liaison, et qu'elle était bien placée pour comprendre l'allusion. Rosalie car elle n'avait jamais entendu ce timbre de voix, presque cynique, dans la bouche de son ami.

Le soir tombait lorsque la jeune fille put repartir. Il était hors de question que le jeune homme la laissât partir seule.

- Que penses-tu de ta visite ?

- Dis plutôt ce que je pense des personnes rencontrées, répondit Rosalie avec un sourire taquin.

- Quelle perspicacité ! répondit-il avec un sourire éclatant. Alors ? reprit-il avec impatience.

- Ta grand-mère est une femme adorable ! s'enthousiasma la jeune fille. On sent qu'elle a un cœur en or…

- Et des louches en plomb ! la coupa André en riant.

- Oooooh ! Elle a du tempérament… pour une femme qui a beaucoup souffert.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Elle a enterré son mari, c'est dur. Mais plus que tout, elle a enterré son enfant… Ce doit être terrible. Terrible !

- Oui, réalisa subitement André en baissant la tête. Je n'y avais jamais vraiment pensé, mais… tu as raison. Terrible…

- La comtesse de Jarjayes est une personne d'une grande bonté !

Elle sentit aussitôt le jeune homme se crisper. Elle était assise sur son cheval, devant lui, et ne pouvait voir son visage. Cependant, elle devinait qu'il s'était durci. Lui ferait-il assez confiance pour lui parler ?

- Oui, très bonne, dit-il d'une voix froide.

- André… Je sens bien que quelque chose ne va pas avec madame la comtesse. Peut-être aurais-je dû refuser l'ouvrage qu'elle m'a commandé ?

- Non !... Non Rosalie, surtout pas. Tu as besoin de cet argent. Et tu sais, dans ce milieu, le bouche-à-oreille compte beaucoup. Peut-être auras-tu d'autres commandes, et tu deviendras la brodeuse reconnue et célèbre que tu mérites d'être !

- Tu exagères…

- Non, je t'assure. Et la comtesse sait être… généreuse.

- Alors, pourquoi es-tu si dur lorsque tu parles d'elle ? osa-t-elle demander.

- ….. C'est personnel. La comtesse… La comtesse s'est entichée de moi, se lança-t-il.

- Oh André ! Ce n'est pas possible ! Elle semble si…

- Si modeste ? Si réservé ? Si vertueuse ?... Oui, elle l'a été, et elle le reste…pour les autres.

- Je suis désolée André, le consola-t-elle avec des sanglots dans la voix.

- Ce n'est rien Rosalie. Tant qu'il restera des petites filles comme toi, toutes les comtesses du monde n'auront pas d'importance… Toi, ta gentillesse, ta sensibilité, ton sourire… Ne change jamais Rosalie. Quoiqu'il arrive, ne laisse pas la vie changer cela. Si tu savais comme c'est important, pour les autres mais aussi et surtout pour toi !

- Je te le promets André, souffla-t-elle pour calmer l'inquiétude qu'elle sentait dans le ton du jeune homme.

- Et… Oscar ?

- J'ai l'impression que c'est très important pour toi.

- C'est très important pour moi.

- C'est pour le rencontrer que tu voulais que je vienne à Jarjayes, n'est-ce pas ?

- C'est exact, mademoiselle fine-mouche, avoua-t-il en riant.

- Oscar… Il fait un peu peur. Il est si… froid. Et pourtant, je suis certaine que, quand on le connaît, on découvre une autre personne.

- Oui, Oscar est passionné…

- C'est quelqu'un de fort. On a l'impression qu'il n'a besoin de personne…

- C'est vrai ?

- Oh ! Je ne devrais peut-être pas dire cela…

- Si, au contraire. J'ai eu du mal, mais j'y suis arrivé. Maintenant, Oscar peut suivre sa route seul.

- Tu… Tu veux partir ? comprit soudain Rosalie avec un tremblement.

- Ma petite brise de printemps, je vais te confier un secret. Parce que je sais que tu sauras t'en montrer digne et que tu ne me trahiras pas…. Oscar… est une femme.

- Quoi ?

- Oui, une femme qui a été élevée en homme. Mais bel et bien une femme ! Avec un corps de femme, un cœur de femme, passionnée et fougueuse, forte et délicate en même temps.

- Tu l'aimes…

- Oui je l'aime, comme un fou ! Depuis des années… Mais !

- Mais ?

- La comtesse a tout détruit. Elle m'a noyé dans la boue de son désir… Je l'aime, mais elle est noble et je suis roturier. Je n'ai pas peur pour moi Rosalie, crois-moi. J'ai compris, lorsque la comtesse m'a obligé à partager sa couche, que je n'avais pas le choix. Ni elle… Oscar est noble, malgré tout mon amour pour elle. Alors….. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'aider à marcher toute seule, à faire ses propres choix. Apparemment, j'ai réussi.

- Mais, elle t'aime elle aussi ?

- Je suis trop marqué Rosalie. Elle m'a aimé, je pense. Mais elle a été amoureuse d'un autre également. Tu vois ! Je ne crois pas être irremplaçable. Simplement, elle pourra choisir. Choisir entre une vie d'homme ou de femme… J'espère lui avoir offert ce choix, qu'elle n'a jamais eu jusqu'à présent.

- André…

- Ne pleure pas Rosalie. Je suis désolé. Cela fait tellement de bien d'avoir pu parler à quelqu'un… Allons ma brise de printemps, sèche tes larmes. Je suis heureux d'avoir été ton ami… et je ne suis pas encore parti.

- Il n'y… a que… toi qui m'appelle… ainsi.

- Chuuuut, ma douce Rosalie. Je t'en prie, sèche tes larmes et offre-moi ton sourire. Ne m'ôte pas ce courage qui m'a si longtemps fait défaut. Il faut… Je le fais pour me sauver du pire et pour l'amour d'Oscar.

- Tu me manqueras André.

- Je te l'ai dit : Je ne suis pas encore parti. Si… Je te donnerai des nouvelles…

- Oh oui !... Tu sais André, si tu avais voulu…

- Tais-toi !... S'il te plait, tais-toi. Ne dis pas ces mots qui te saliraient et que tu regretterais.

- Non, je ne les regretterais pas.

- Je te remercie Rosalie. Pour tout ce que tu as fait, et pour tout ce que tu n'as pas fait…, dit-il alors qu'ils arrivaient au pied de l'immeuble où vivaient la jeune fille et sa mère.

- A bientôt André…

Il hésita. « A bientôt », ça lui semblait si proche et si loin, si vrai et si irréel.

- Dis-moi qu'on se reverra bientôt, s'il te plait, supplia Rosalie. Même si c'est faux… Je ne veux pas te dire adieu. Jamais !

- A bientôt ma brise de printemps.

- Tu me le promets ? s'alarma-t-elle encore.

- Je te le promets, répondit-il avec affection. Prends bien soin de toi !

A son retour, il avait aperçu une silhouette derrière la fenêtre du premier étage. Un sourire étira ses lèvres et son regard s'habilla de tendresse. Il savait qu'Oscar regrettait son attitude, injuste envers la jeune fille. Orgueilleuse, elle ne savait pas comment lui exprimer son regret. Elle était ainsi, son Oscar…

Il aperçut une lumière à une autre fenêtre. Quelqu'un qui pourrait guetter son retour… La comtesse ! Le désespoir s'insinua dans son âme et la haine ceignit son cœur de sa couronne de ronces. La comtesse… Par sa faute, il avait tant perdu. Il perdrait tout !

Il avança vers la demeure, le regard plus pénétrant que jamais. Il n'avait pas eu le choix. Mais elle n'avait aucun pouvoir sur lui. C'était sa consolation, sa force d'homme. Un deuxième sourire, mauvais cette fois, s'accrocha à ses lèvres. Il entra et attendit, sûr de lui.

- Votre amie est très jolie, dit enfin la voix qu'il attendait.

Naturellement, elle n'avait pas pu s'en empêcher. Après avoir supporté les marques de tendresse d'André envers cette fille des rues, cette femme dépravée sous son masque vertueux ne pouvait que venir à lui. Cette fois, il ne se sentait plus effrayé par la puissance de son pouvoir sur elle…

- Elle est très jolie effectivement, dit-elle en se penchant vers elle. Très sensible, amicale, douce, courageuse, juste… Un régal pour les yeux et pour le cœur !

- Insolent ! le fustigea-t-elle, des flammes dans les yeux. Les yeux et le cœur, reprit-elle ironiquement après un moment de réflexion. Pas pour le corps ?

- Je vous reconnais bien là, murmura-t-il farouchement. Ce n'est pas parce qu'elle a grandi sur les pavés de Paris qu'elle est une putain. Ne vous en déplaise, c'est une adorable petite fille tout à fait pure… Que voulez-vous, toutes les femmes n'ont pas besoin d'écarter les jambes pour être appréciées !

- Vermine, jeta la comtesse en serrant les poings.

- Oh c'est vrai, vous ce n'est pas par besoin…c'est par vice, asséna-t-il durement, ravi de la voir rougir sous le coup, de voir sa poitrine monter et descendre au rythme de sa respiration irrégulière.

Il plongea son regard perçant dans les prunelles enfiévrées. La déchéance de cette femme n'atteindrait donc jamais de limite !

« André, ô André ! Pourquoi faut-il que vous me méprisiez ? Pourquoi ne pouvez-vous me désirer un peu… rien qu'un peu ? Je voudrais tant pouvoir me passer de vous, mais je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas… Et vous me traitez comme la dernière des trainées !... Et vous avez raison. Ne me regardez pas comme ça André… Je me noie dans vos prunelles, dans la chaleur de votre bouche, de vos mains… Oh André ! Si je pouvais ne pas vous aimer… »

Deux larmes roulèrent sur les joues de la comtesse. Elle faisait volte face pour retourner dans sa chambre, meurtrie par cette passion destructrice. Brusquement, il l'attira à lui et l'embrassa, profondément, sensuellement. Il ne lui accorderait pas son pardon et ne lui offrirait jamais de rédemption. Il ne l'aiderait pas à l'oublier, à oublier ce qu'elle avait fait…

Bien qu'il n'y ait aucune tendresse dans ce baiser, la comtesse gémit sous cette bouche adorée. Elle sentait ses bras musclés autour d'elle, et rien d'autre ne comptait en cet instant. Il délaissa ses lèvres pour s'égarer dans son cou, sur sa gorge. Les gémissements s'approfondissaient. Elle s'offrit sans vergogne.

- Allez donc vous coucher madame la comtesse, dit-il en la lâchant, avec un petit sourire narquois.

- Vous… Vous viendrez me rejoindre ? demanda-t-elle doucement d'une voix chargée d'émotion.

- Ce n'est pas dans mes intentions, lâcha-t-il sans le moindre trouble.

- Mais alors… Pourquoi ?

- Pourquoi ? Je pourrais vous répondre « par vice »… Mais je préfère « par plaisir » !

- Monstre ! se lamenta-t-elle d'une voix larmoyante.

- A votre service ! rétorqua-t-il sans se démonter.

La comtesse sursauta, écarquillant les yeux. Les larmes coulaient maintenant avec abondance. Etait-ce là son œuvre ? André, si prévenant, si délicat… Elle porta la main à son cœur déchiré. Pourtant… Pourtant elle avait envie de lui ordonner de la rejoindre. Elle avait envie de le contraindre, comme chaque fois ou presque. Chaque fois… Elle ferma les yeux pour chasser le cauchemar, mais la chaleur de ses reins lui fit comprendre qu'elle était bel et bien réveillée.

De même que son désir…

Il pouvait lire en elle tant les sentiments étaient passionnés. Elle ne pouvait rien cacher… Peu importait désormais, Oscar pouvait marcher toute seule. Cela seul comptait.

Son sourire s'accentua lorsque la comtesse s'écarta. Elle ne parvenait même pas à masquer l'effort que cet éloignement lui coûtait, torturée par le désir qui meurtrissait ses sens et la faisait bouillir.

- Allez vous coucher, répéta-t-il. Demain peut-être…

Elle lui lança un regard douloureux. Elle avait tellement envie de se précipiter dans ses bras, de sentir battre ce cœur généreux, même s'il ne l'était plus pour elle, de baiser ses lèvres qui savaient si bien la faire frémir… Elle hoqueta. Soudain, elle courut jusqu'à l'escalier et se précipita dans sa chambre.

Dans l'intimité de cette pièce, qui avait accueilli bien des peines et bien des joies, la comtesse se laissa aller. Elle tomba en travers de son lit et sanglota longtemps, comme une enfant.