Oscar arriva comme une tornade. Elle avait passé une journée épouvantable. Elle comptait se reposer sur son ami d'enfance seulement voilà, il ne l'avait pas accompagnée.

Cela lui était arrivé plusieurs fois ces derniers temps. Elle ne le trouvait pas le matin, et il ne la rejoignait pas au château. Bien sûr, il avait toujours une raison pour agir ainsi : aider un voisin dans le besoin, terminer une tâche, mettre un poulain au monde…

Néanmoins, Oscar se demandait s'il n'y avait pas une femme là-dessous. Elle avait même surveillé étroitement sa mère pendant quelques jours. Mais, si cette dernière se troublait parfois en parlant d'André ( ce qui éveillait curieusement les sens de la colonelle ), elle semblait se poser également des questions.

Ensuite, l'image de Rosalie s'était imposée à l'esprit de la jeune femme. Une jeune fille si douce, si différente d'elle-même. André et Rosalie… Non, ça ne pouvait être elle ! Il ne l'aurait pas fait venir à Jarjayes dans ce cas… Il ne les aurait pas présentées l'une à l'autre.

Mais alors, qui ?

Ce jour-là, elle avait croisé la comtesse dans les couloirs du château.

- Mère, avez-vous vu André à Jarjayes aujourd'hui ?

- Non Oscar, bafouilla la comtesse qui songeait justement au beau palefrenier. Je suis partie peu de temps après vous, et je ne l'ai pas vu… En ce moment, il semble rechercher la compagnie de votre père. Il leur arrive de s'enfermer dans le bureau du général… Que voulez-vous Oscar, c'est un homme…

- Un homme oui, et il est à MON service, rétorqua-t-elle, acerbe, en insistant particulièrement sur le possessif.

La comtesse sursauta. Se pourrait-il qu'Oscar ait découvert … ? Non, c'était impossible ! Ils faisaient bien trop attention. Du moins, elle faisait attention et lui…tenait trop à Oscar pour risquer de faire ou dire quoi que ce soit qui put la blesser.

- Je… Je ne l'ai pas vu, répéta la comtesse.

- Il m'entendra ce soir !

Effectivement, on entendait Oscar vociférer en appelant le jeune homme.

- André ! Andréé ! Mais où diable te caches-tu ? Je ne suis pas d'humeur à jouer, alors tu ferais mieux de ne pas me faire attendre !... Bon dieu ! Andréééé !

- Par pitié Oscar, arrêtez de hurler ainsi, intervint grand-mère. Et vous feriez mieux d'arrêter de jurer dans cette maison. Ce n'est pas digne… ( Oscar la foudroya du regard ) …de votre rang, termina la vieille nourrice en soutenant le regard.

- Grand-mère, peux-tu me dire où est André ?

- Oui.

- Quoi !

- Mais si j'entends le moindre juron, je retourne à mes fourneaux et je ferai la sourde oreille. Ne vous en déplaise !

Oscar se contint. Que pouvait-elle faire ? Elle n'allait pas houspiller sa vieille nourrice à cause d'André. D'autant que celle-ci était de taille à lui tenir tête !

- Il est à Paris. Rosalie a envoyé un message. Le premier drap pour madame la comtesse est prêt. Il est parti le chercher.

- Ah il est bien question de draps ! enragea la jeune femme en tournant les talons.

- Votre bain est prêt, lança grand-mère alors qu'Oscar montait rapidement l'escalier. J'ai l'impression que vous en avez besoin.

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La comtesse aurait dû être rassurée. Si sa fille se posait des questions, alors elle n'était pas en cause, elle et son désir sans cesse renouvelé. Pourtant, elle était fébrile.

Mais que pouvait-il faire ? Où pouvait-il disparaître ainsi ? Et pourquoi ?

Même si elle était jalouse du lien qui unissait Oscar et André, la comtesse avait bien su utiliser cette relation pour faire pression sur le jeune homme, pour l'obliger à passer par sa volonté.

Il adorait sa fille ! Elle le savait. Elle l'avait compris. Cette passion qui troublait son regard lorsqu'il posait les yeux sur Oscar. Comme elle aurait aimé qu'une fois, une seule fois, il la regarde ainsi ! Elle n'avait plus droit qu'à son mépris, à ses insultes… même lorsqu'il répondait à l'étreinte.

Pourquoi avait-il fallu qu'il mette le feu à ses entrailles ? Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale lorsqu'elle pensa que, peut-être, ces étreintes –même imposées- ne se renouvelleraient plus.

« Non ce n'est pas possible, pas possible… André n'abandonnera pas Oscar ! Il restera auprès d'elle, quoiqu'il lui en coûte. Et moi, je resterai auprès de lui, contre lui… Ô Seigneur ! Ce feu ne s'apaisera-t-il jamais ?... Mais je ne veux pas qu'il s'apaise ! Je veux que ce soit lui qui l'éteigne !... »

Ce qui l'inquiétait, elle devait bien se l'avouer, c'était les séances dans le bureau du général. Que se passait-il ? André ne prendrait pas le risque de révéler leur liaison. Au pire, il serait envoyé en prison… Le général ne demanderait pas la peine capitale contre le petit-fils de grand-mère. C'était impensable… Au mieux, il serait éloigné à tout jamais, libre mais loin d'elle !

« Oh non ! Je ne veux pas… »

Comme Oscar, elle songea à un jupon un peu trop virevoltant. Une femme dans sa vie ! Une coulée de lave, brulante de haine, fondit dans ses veines. Elle dut s'arrêter quelques instants, les yeux brillants, les poings serrés. Personne ne l'avait jamais vue ainsi ! La douce, calme, insipide comtesse de Jarjayes…

« Je finirai bien par découvrir la garce qui te fait oublier tes devoirs ! La catin qui te retient loin de moi !... Je découvrirai qui elle est et crois-moi, elle le regrettera. Je ne reculerai devant rien !... »

- Madame, vous allez bien ?

La comtesse sursauta, fixant d'un air hagard la petite soubrette qui l'avait approchée. Elle était recroquevillée sur elle-même, dans une attitude de souffrance…et de colère. Reprenant ses esprits, elle se redressa et sourit.

- Tout va bien. Un léger embarras… Rien de grave. Je vais y porter remède.

- Très bien… Alors, je peux vous laisser ?

- Oui ma fille, vous avez bien d'autres choses à faire.

- Merci madame.

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L'eau du bain était chaude, et Oscar finit par se détendre. Délassée, les yeux clos, elle laissa le bien-être l'envahir. Elle promena l'éponge douce sur son corps. Arrivée sur sa poitrine, la caresse se fit doux supplice et un soupir s'échappa des lèvres de la baigneuse. Aussitôt, sans trop savoir pourquoi, l'image d'André s'imposa à son esprit.

Un sursaut d'orgueil la fit se cambrer. Après l'avoir abandonnée à plusieurs reprises, la jeune femme ne voulait pas lui laisser prendre place dans ses rêveries érotiques. D'ailleurs, elle n'avait pas droit aux rêveries érotiques !

« Mais que c'est bon… »

L'image d'un autre homme se superposa à celle d'André. Un homme aux yeux de glace et à l'accent étranger. Un homme qu'elle avait dû chasser de sa vie pour l'honneur d'une Reine. Un homme qui ne l'aimait pas, mais qui l'attirait, elle ne saurait plus le nier.

Les soupirs se succédèrent au fur et à mesure que les caresses se firent précises. Son entrejambe sembla prendre feu.

Enfiévrée de désir, elle imagina le corps nu du Suédois, musclé, tentant. Elle l'imagina se penchant vers une femme blonde, nue également, impudiquement offerte aux caresses de Fersen. Cette femme, ce n'était pas elle… C'était la Reine Marie-Antoinette ! Les divagations de son esprit embrumé lui offraient le rôle de voyeuse, et cela se révéla très excitant. Assez pour lui arracher ses premiers gémissements.

« Monsieur de Fersen… M'avez-vous oubliée ? Avez-vous oublié cette femme soldat qui vous a chassé loin de la femme que vous aimez ?... Pourquoi prendre tant de plaisir à vous imaginer ensemble…en train de… »

Un gémissement rauque vint interrompre ses pensées, alors qu'elle pinçait délicieusement le bout de ses seins. Une nouvelle vague de colère l'envahit. Pourquoi avait-il fallu qu'André lui fasse découvrir le plaisir ?

Mais à quoi bon résister… Elle ne faisait de mal à personne. Seul son confesseur pourrait s'offusquer de cette pratique. Elle sourit. Cette faiblesse se révélait être une grande force aussi Elle se sentait plus sure d'elle. Même son colonel lui avait fait la remarque…

Ses reins appelaient à d'autres plaisirs. Oscar tendit la main vers son bas-ventre. Son esprit en déroute changea de registre. Ce n'était plus les ébats sulfureux d'un Fersen et d'une Marie-Antoinette qu'il lui présentait, mais le souvenir de la bouche d'André. Sa langue chaude fouillant sa grotte d'amour.

Un cri plus profond que les autres jaillit.

- Ma chérie, vous allez bien ? demanda grand-mère à travers la porte.

- ….. Quoi ? Oui grand-mère, répondit Oscar d'une voix languissante, affaiblie par la jouissance éprouvée. Pourquoi ?

- Je passais dans le couloir et j'ai entendu un cri. J'ai cru que vous aviez un problème alors je suis revenue sur mes pas. Vous êtes sure que tout va bien ?

- Oui grand-mère, je t'assure. Je crois que… je m'étais légèrement assoupie dans le bain et… le retour à la réalité m'a surprise.

- Ah… bon ! Je suis rassurée. Ne tardez pas trop…

- Grand-mère !

- Oui ?

- Tu avais raison. Le bain m'a fait énormément de bien, avoua Oscar avec un sourire espiègle.

- J'en étais certaine !

« Pauvre grand-mère, si elle savait… » pensa la jeune femme en sortant de son bain.

Elle s'enveloppa dans le drap de bain prévu à cet effet et se rendit dans sa chambre. Arrivée devant son miroir, elle s'y mira, totalement nue. Avec soulagement, elle constata que son corps ne portait aucune marque honteuse. Un éclair traversa soudain ses prunelles. Elle ramena le drap autour d'elle et fronça les sourcils.

« Tu ne perds rien pour attendre André Grandier ! Je veux savoir qui peut te retenir ainsi loin de moi… »

Le souvenir de Rosalie revint à sa mémoire. André et Rosalie… Ils allaient si bien ensemble. Non ! Ce n'était pas possible ! Et pourtant… André était un homme. Il avait…comment dire ?...des besoins, des envies… Oscar soupira. Décidément, elle n'était pas très douée avec l'amour physique. Elle comprenait l'attitude du jeune homme, mais elle ne l'acceptait pas pour autant. Puisqu'elle avait réussi à satisfaire son désir dans un bain, il n'avait qu'à se débrouiller pour ne pas le faire avec une autre femme. Une autre femme… Etait-ce de la jalousie ?

Oscar était figée devant le miroir. La jalousie… Le drap de bain glissa sur le sol. Elle n'avait pas renouvelé ses étreintes avec André. Non que cela lui eut déplu ! Au contraire ! Bien au contraire…

Son monde avait été ébranlé par cette constatation. Quoiqu'elle fasse, elle serait toujours une femme élevée comme un homme. Une femme au plus profond d'elle-même. Elle avait répondu avec un tel appétit aux coups de rein de son ami, que le souvenir même de cette union la chavirait complètement.

Naturellement, elle sentait le désir s'insinuer de nouveau en elle. Mais plus que tout, c'était la certitude qu'elle serait toujours différente. Une femme élevée comme un homme, mais qui n'en serait jamais un et surtout…qui n'avait plus du tout envie d'en être un. C'était cela qu'elle avait compris en sentant le sexe d'André la pénétrer, en nouant ses jambes autour de son bassin, en plongeant son regard dans les prunelles de forêt assombries de désir… Plus jamais !

Elle posa les deux mains sur le miroir. Elle avait envie de passer de l'autre côté. Ce bouleversement avait été trop profond pour qu'elle puisse l'assimiler facilement. Elle avait peur de cette attirance qui les soudait l'un à l'autre comme la plus torride des étreintes. Elle avait besoin de se retrouver pour continuer à avancer.

« André… Où es-tu ? »