- Andréééé !
Rosalie s'était précipitée dans ses bras quand sa mère avait introduit le visiteur dans leur modeste logis. Elle éclata en sanglots, le visage contre son torse robuste.
- Rosalie, que t'arrive-t-il ? s'inquiéta-t-il. On t'a fait du mal ?... Réponds Rosalie, réponds-moi s'il te plait.
- Non… On… On ne m'a fait…aucun mal, hoqueta-t-elle entre deux sanglots. J'avais peur…de ne plus jamais…te revoir…
- Oh, ma petite brise de printemps, s'attendrit-il en la serrant contre lui et en la berçant comme une enfant. Délicieuse petite fille… Tu vois, je suis encore là.
- Je suis si heureuse. Alors, tu as renoncé à ton projet ? espéra-t-elle.
Ce disant, elle plongea ses yeux noyés de larmes dans le regard tendre aux reflets turquoise. Elle y lut la plus implacable des résolutions et la plus insondable des douleurs. Elle frissonna et redoubla ses pleurs.
- Chut… Calme-toi ma petite Rosalie. Je ne suis pas venu pour te faire pleurer… Si j'avais su, j'aurais envoyé grand-mère. Elle me rebat les oreilles de toutes tes qualités depuis ta visite à Jarjayes. Tu l'as presque envoutée ! s'amusa-t-il.
- Oh André… Ce n'est pas bien de te moquer…
- Mais non… Ecoute un peu : Rosalie, elle, fait tout ce qu'elle peut pour aider sa maman, sans rechigner Rosalie est une adorable jeune fille, tu devrais t'intéresser un peu plus à elle, bon à rien !, Rosalie est une perle que chaque grand-mère adorerait avoir à ses côtés… etc…
- André !
Ils éclatèrent de rire. A travers ses larmes, le rire de la jeune fille résonnait comme un renouveau. Cette fraicheur lui manquerait. Il aurait tant aimé que Rosalie et Oscar deviennent amies… La première aurait apporté sa candeur à la deuxième, la préservant de l'endurcissement.
- Parlons plutôt de ce drap, il parait que tu as terminé le premier ?
- Oui, le voici, répondit-elle avec un grand sourire en se tournant vers un paquet. J'espère que la comtesse sera satisfaite.
- Elle le sera ! affirma-t-il avec conviction. « S'il le faut, je ferai en sorte qu'elle le soit…pour te permettre de sourire encore comme tu viens de le faire… »
- Surtout, tu lui dis que si ça ne lui plaît pas, je peux apporter des modifications, s'inquiéta la jeune brodeuse.
- Ne t'en fais pas Rosalie. Je connais ta manière de travailler, je suis sûr que ce sera parfait.
- Oui mais…
- Ne te fais pas de soucis et continue à broder avec ton cœur… C'est pour cela que tes œuvres sont uniques. Tu aimes ce que tu fais !
- Merci André, minauda la jeune fille en rougissant.
- Et quand elle verra ce drap, je suis persuadé que grand-mère te trouvera encore quelque chose à faire… Tu es une jeune fille tellement gentille, douce, agréable, féminine, courageuse, talentueuse, adroite…
- On ne se moque pas de sa grand-mère ! gronda faussement Rosalie en faisant mine de lui donner des coups de poing.
Il bloqua avec une facilité déconcertante les deux poings vengeurs et, mû par une inexplicable impulsion, se pencha sur ses lèvres frémissantes. La jeune fille écarquilla les yeux, puis les ferma en se laissant aller. Sa mère était allée se coucher, encore affaiblie par sa longue maladie et la malnutrition. A l'instant présent, plus rien ne comptait pour elle que la bouche d'André sur la sienne.
Emoustillé par cette candeur et ce consentement naïvement exprimé, il approfondit son baiser, fouillant avidement la bouche de Rosalie de sa langue gourmande. Il la plaqua contre lui, brûlant de désir. Son âme sombre se réveillait, qui voulait se repaître de cette innocence offerte. Il glissa sa main dans le corsage, caressant avec concupiscence la poitrine juvénile. Bien nourrie, elle aurait une poitrine plus qu'engageante. Cette caresse tendit son sexe, qu'il cala entre les jambes de Rosalie. Ses seins étaient fermes, un peu plus ronds que ceux d'Oscar…
L'image de son amie, avec sa veste ouverte sur son buste d'albâtre, avec son corps aux courbes tendres, si lumineuse avec son regard troublé et ses lèvres gonflées de baisers fougueux, s'imposa à son esprit. André s'arracha à l'étreinte, les yeux fermés, tenant Rosalie à bout de bras. Il redressa la tête et plongea dans le regard embué.
- Pardonne-moi Rosalie, murmura-t-il d'une voix rauque.
- De quoi ? souffla-t-elle. Je t'avais dit que si tu voulais…
- Tais-toi ! Tais-toi ma brise de printemps…
- Mais André, je sais que je ne regretterai pas.
- Je ne peux pas…
- A cause… de la comtesse ?
- Non.
- A cause d'Oscar.
- …
- Tu l'aimes à ce point ?
- Je l'aime plus que moi-même. Je l'aime plus que ma vie.
- André…
- Non Rosalie. N'essaye pas de te battre contre cet amour, je risquerais de te faire du mal sans le vouloir. Et tu ne le mérites pas, petite fille. Tu mérites un jeune homme qui n'aimera que toi. D'ailleurs il m'avait semblé que… Ma petite brise de printemps, je t'aime aussi, mais d'une autre manière.
- Mais moi, je peux être à toi, tenta de plaider Rosalie.
- …
- Oh ! Ne me dis pas que…
- Ma petite fleur parisienne, que j'aime ta fraicheur ! Je t'aime, n'en doute pas. Ne comprends-tu pas ! s'enflamma-t-il avec désespoir. Je l'aime de tout mon cœur et la comtesse m'a sali de son désir ! Je l'aime de tout mon cœur et, si je te prenais ici et maintenant, ce ne serait pas pour t'aimer mais pour retrouver le mirage de cette innocence perdue.
Rosalie sanglotait en s'accrochant à sa chemise, et chaque soubresaut fendait son âme meurtrie. Il savait qu'une partie de cette âme s'abreuvait de ces larmes, celle qui avait appris la haine, celle qui avait soif de vengeance quelquefois. Il savait aussi que cette jeune fille au regard candide habitait son cœur, et que son souvenir serait le plus sûr rempart contre la noirceur que la comtesse avait introduite en lui.
« Mon dieu, il faut que je m'éloigne d'Oscar au plus vite… Qu'elle ne découvre jamais ce que sa mère a pu faire de moi… »
- Pardonne-moi Rosalie. Je ne voulais pas te faire pleurer…
- Oh tu sais, je pleure facilement, avoua-t-elle.
- Je sais, répondit-il en souriant. Avec toi, plus besoin de fontaines dans Paris !
- Ooooooh !
- Tant que tu ne vas pas jusqu'à l'inondation, se moqua-t-il pour leur permettre de reprendre pied dans leur amitié.
- Et tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ! fit-elle semblant de se fâcher.
- Non, bien sûr que non ! Tu vas me provoquer en duel avec ton aiguille à broder.
Elle le regarda, éberluée. Il avait dit cela avec tant d'aplomb et de sérieux qu'elle en était restée interdite. Puis, elle éclata de rire et il la rejoignit. Que cela faisait du bien de rire, tout simplement.
« Peut-être que si je restais auprès de Rosalie… Non ! Non, je ne dois pas y penser ! »
Il savait bien que, s'il restait auprès de Rosalie, il ne résoudrait rien. Il serait trop près d'Oscar, et son amour passionnel pour la jeune femme empêcherait l'épanouissement de tout sentiment amoureux pour une autre. Il serait trop près de la comtesse, et le rappel de sa déchéance qui obscurcissait une partie de son âme. Non, Rosalie méritait mieux que cela et Oscar…serait toujours Oscar.
Il était rentré à Jarjayes, le cœur en inquiétude. Il était très tard. Il avait trouvé un mot de grand-mère dans la cuisine, l'informant qu'Oscar l'avait demandé, et même réclamé à grands cris. Il sourit tant il visualisait facilement la scène. Mû par une envie irrépressible, il se dirigea vers les appartements de la jeune femme. Il entra sans frapper, se dirigea directement vers sa chambre, se pencha au-dessus de son lit. Elle dormait paisiblement. Cela l'avait toujours un peu étonné… Faisant fi de sa fougue et de son caractère passionné, Oscar semblait d'une douceur angélique lorsqu'elle dormait.
André resta un long moment à l'observer, sans faire un geste. Juste pour être près d'elle… Puis il sortit. Il attrapa le paquet qu'il avait laissé à la porte des appartements de la jeune femme, pour se diriger vers d'autres appartements. Là encore, il entra sans frapper. Il se dirigea vers la chambre et fixa un instant la femme qui dormait. Aucun éclair de tendresse ne vint allumer les prunelles, devenues aussi sombres que l'abime. Il s'approcha et souffla doucement sur le visage de l'endormie en posant le paquet sur elle.
La comtesse sursauta violemment, tirée de son sommeil par la sensation d'une présence, un souffle et un poids sur elle. Elle voulut crier mais elle était complètement tétanisée. Enfin, elle reconnut André et la pression se relâcha d'un coup, entraînant de fortes palpitations et quelques larmes.
- André, murmura-t-elle. Vous m'avez fait peur… Mais, qu'est-ce que ceci ? demanda-t-elle, éberluée, en désignant le paquet.
- Votre drap brodé, madame la comtesse.
- Et, vous n'auriez pas pu me le donner demain ?
- Je croyais pourtant que votre porte était toujours ouverte pour moi, répliqua-t-il d'un ton cinglant.
La femme rougit et baissa les yeux. Elle aurait dû répondre. Mais que dire ? Bien évidemment, sa porte était toujours ouverte pour lui…
- Vous étiez donc avec cette petite Rosalie, constata-t-elle avec une pointe de jalousie.
- Effectivement. Elle a fait savoir en fin de journée que votre commande était prête… J'ai fait diligence pour vous l'apporter.
- En fin de journée ? Mais il fait nuit maintenant. Vous êtes resté tout le temps avec cette petite…
- Oui ! Tout le temps ! Mais ne la traitez donc pas comme une moins-que-rien quand on sait tous les deux ce que vous valez… Rosalie est une adorable petite vierge timide et sensible, digne de votre respect, alors que vous n'êtes qu'une femme légère indigne de tout sentiment respectable…
- André, gémit-elle, profondément blessée par les paroles du jeune homme. « Si seulement je pouvais me passer de vous… Si seulement je pouvais ne pas vous aimer… » … Eh bien ! Si je suis aussi indigne que cela, que faites-vous dans ma chambre… dans mon lit !...à une heure pareille ? reprit-elle en faisant appel à toute sa maitrise pour lever le menton et soutenir le regard de l'intrus.
- Parce que vous êtes une catin chanceuse, répondit-il sans vergogne.
- Chanceuse ? releva-t-elle.
- Je vois que vous ne vous offusquez pas d'être une catin, mais que vous vous étonnez d'être chanceuse, souligna-t-il, s'amusant du trouble provoqué par sa remarque.
- …. Ch…Chanceuse ? répéta-t-elle.
- Oui, je suis très excité. Comme je sais que vos jambes s'écartent facilement, autant en profiter… Qu'en pensez-vous, madame la comtesse ?
Elle le regardait, agonisante de souffrance morale mais dévorée de désirs physiques. Des larmes coulèrent à nouveau sur ses joues. Elle rejeta le paquet et écarta ses jambes devant son amant. André sourit. Il savait bien qu'elle ne pourrait lui résister. Son étreinte avec Rosalie, la vision d'Oscar dans son sommeil l'avaient profondément excité. Il avait mal au bas ventre à force de contenir son érection. Il voulait seulement se soulager. Pour cela, la comtesse était la candidate idéale, même s'il s'en voulait un peu de lui accorder ce plaisir. Car, pour elle, il s'agissait toujours de plaisir.
Nulle tendresse dans son étreinte, de la pure bestialité ! Il ne cherchait pas à partager quoi que ce soit avec la comtesse. D'ailleurs, il choisit une position qu'elle détestait parce qu'elle ne pouvait le voir, parce qu'elle la jugeait dégradante. Dégradante… Cela lui suffisait bien.
André lui fit son affaire sans la moindre attention pour sa partenaire. Juste pour assouvir son besoin !
La comtesse détestait cette position, qui était celle d'un animal. Mais elle acceptait tout de cet amant rebelle. Et surtout, cette fois, même si elle n'était qu'un exutoire, elle ne boudait pas son plaisir. Les coups de reins qu'elle subissait, sans la moindre caresse, ne lui laissaient aucune illusion, sinon celui du consentement.
Elle était au bord de l'orgasme quand il se soulagea en elle. Aussitôt après, il s'écarta et remonta ses chausses, tout en la maintenant dans cette position jugée déshonorante. Elle frémissait sous cette main qui l'obligeait à rester à quatre pattes, attendant impatiemment qu'il l'emmène vers l'ultime plaisir. Il n'en fit rien… Il l'abandonna sans un regard, sans un mot.
- André, gémit-elle sans succès.
Il était parti. La comtesse s'écroula sur son lit, recroquevillée sur elle-même, et sanglota. Cette fois, il était venu à elle librement, et elle n'avait pas voulu le contraindre à quoi que ce soit. Pourtant, elle devait s'avouer qu'elle avait failli le forcer à rester. Pour elle…
Non, pas cette fois ! Au moins, elle aurait eu cela.
« André, je ne pourrai jamais vous dire que je vous aime… Vous ne me croiriez pas… Si seulement, si seulement vous n'aimiez pas Oscar ! Peut-être auriez-vous pu m'aimer… Peut-être auriez-vous pu accepter mon amour… »
- Oscar n'est qu'une parodie de femme ! Elle est un homme, parce que son père l'a voulu. Et j'en suis bien heureuse aujourd'hui, murmura la comtesse, les joues inondées de larmes. Moi je suis une femme… Une femme qui vous aime André. Malheureusement, une femme qui vous aime…
