- Général, j'ai quelque chose à vous demander…
- Parle André, je t'écoute.
Les deux hommes étaient installés autour du bureau du général, un verre de vin à la main, des liasses de papier devant eux. Le jeune homme hésita un instant. Il ne savait trop comment s'y prendre.
- Je voudrais… éviter tout contact avec les gens de Jarjayes, se lança André en déglutissant. Sauf grand-mère bien sûr ! ajouta-t-il précipitamment. Et vous !
- Si tu me dis pourquoi tu veux t'éloigner d'Oscar, répondit calmement le général.
- Je ne pourrai jamais voir l'homme qui est en elle, dit sobrement le jeune homme.
Le militaire se leva et se tint devant la fenêtre quelques instants. « En elle »…
- … Et je suis trop attachée à la femme qu'elle n'est pas, continua-t-il.
- Que dis-tu André ? s'étonna le général en se retournant.
Il hésita sur la conduite à tenir. Cet impudent sous-entendait qu'il pouvait avoir des sentiments pour sa fille. L'image d'Oscar s'imposa à lui. Pour la première fois, il chercha à la voir comme la femme qu'elle aurait pu être. Son indignation tomba aussitôt. Il avait lui-même attaché André au service de la jeune femme, presque jusque dans son intimité. Comment lui reprocher d'avoir succombé au charme de sa fille ? Car, il devait bien le reconnaître malgré lui, si on la regardait comme une femme, Oscar était charmante avec son teint de pêche, ses yeux de mer et ses cheveux de soleil… Il soupira.
- Bien sûr, admit-il. Il ne pouvait en être autrement. Oh André, je commence à me demander si je n'ai pas fait une erreur. Comment ai-je pu imposer ce genre de vie à ma fille… Très bien ! Mais je ne suis pas sûr qu'Oscar m'écoute, même si je lui ordonne de ne jamais chercher à vous revoir.
- … C'est pour cela…qu'il vaut mieux que j'évite tout contact avec les gens de Jarjayes, insista André.
- Tu veux parler de la comtesse, murmura le général.
Le jeune homme sursauta. Le ton était chaud, presque paternel. Dieu sait qu'il ne voulait pas faire de mal à son maître, rude, coléreux, mais généreux.
- Général…
- Que crois-tu André, que je sois aveugle ?... J'aurais sans doute dû intervenir plus tôt, mais à vrai dire, je ne savais quoi faire… J'ai remarqué les regards que mon épouse te lançait, sa jalousie lorsque tu souriais à d'autres femmes, sa jalousie envers sa fille elle-même à cause de votre relation amicale.
- Je suis désolé, général…
- J'ai bien vu aussi que tu ne faisais rien pour attiser cette attirance. Au contraire… Il me semble qu'elle t'a parfois beaucoup pesée.
André avait la tête baissée. Le général n'était pas dupe Il n'avait jamais été dupe. Simplement, il n'avait rien dit.
D'un côté, ce silence le soulageait. Si le scandale avait éclaté, alors qu'Oscar avait encore besoin de lui, comment aurait-il pu l'aider ?
De l'autre, ce non-dit le mettait en colère. N'était-ce pas son être qui avait été souillé ? Son âme qui avait été profanée ? Il n'était qu'un serviteur, qu'avait-il à dire ? Rien ! Il était là pour servir, et il avait servi.
- J'avoue avoir agi égoïstement, en pensant à Oscar. Mais c'était mal agir envers toi. Je t'ai toujours beaucoup apprécié André, et c'est pourquoi je suis heureux de pouvoir t'aider aujourd'hui.
- Merci général.
- Tu n'as pas à me remercier. Non, tu n'as pas à le faire…
« C'est moi qui devrais te dire merci, André. Pour n'avoir pas révélé la conduite indigne de mon épouse… Pour m'avoir permis de rester dans l'ignorance… Pour avoir tout supporter sans nous faire honte… Je devrais… »
Les deux hommes se turent, se comprenant désormais à demi-mot. André allait bel et bien rompre ses liens avec Jarjayes, sauf avec sa grand-mère et le général. Son cœur saignait sans rémission possible, mais son regard était étrangement serein.
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- André !
- Oui ma douce et gracieuse lieutenant, railla-t-il gentiment.
- Qu… Quoi !
- Ce n'est pas ce qu'il fallait répondre ? demanda-t-il, moqueur, en accentuant son sourire.
- Ha ha ! Tu es vraiment très drôle, répondit Oscar qui n'avait pas du tout envie de rire. En attendant, j'aimerais bien pouvoir compter sur toi !
- Compter sur moi ? Pourquoi faire ?
- A Versailles !
- Je suis sûr que tu te débrouilles très bien auprès de la Reine. Contrairement à ce que tu crois, tu n'as pas besoin de moi. De plus, Marie-Antoinette n'est plus cette petite Dauphine délurée qui n'en faisait qu'à sa tête.
- Mais je ne te parle pas de ça ! s'énerva Oscar. Ce n'est pas pour la surveillance de Marie-Antoinette !
- Alors pourquoi ? demanda-t-il calmement.
Curieusement, ce calme énerva la jeune femme plus que de raison. Il avait tord ! Elle avait encore besoin de lui ! Ne serait-ce que pour se sentir plus forte.
- Tu le saurais si tu m'accompagnais à Versailles ! Quand j'ai la chance de jouir de ta compagnie, tu disparais aussitôt dans les écuries pour n'en sortir que contraint et forcé. C'est agréable !
- Préfèrerais-tu jouir de ma compagnie autrement ? questionna-t-il avec un regard perçant.
Il avait repris ce terme « jouir » à dessein. Il pensait qu'Oscar serait déstabilisée… et il avait raison. Elle s'était retournée vers son piano, le cœur battant, cherchant à reprendre contenance.
Il la connaissait si bien. Il savait peut-être mieux qu'elle-même à quel point elle avait été troublée par leur étreinte passionnée, par la découverte de sa nature féminine dans le plaisir. Il savait qu'elle avait été bouleversée jusqu'au plus profond de son être, et qu'il lui faudrait un peu de temps pour accepter de faire face à ces bouleversements.
- J'ai… Je…
- Allons Oscar, je te taquine, reprit-il alors que son regard se voilait.
- Ha !
- Qu'est-ce qui se passe donc au château qui te mette dans un tel état ?
- Julie de Polignac ! rugit Oscar, en posant ses doigts sur le clavier.
- Le Rossignol de la Reine ?
- Quoi ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Certains domestiques l'appellent comme cela… parce qu'elle a une jolie voix semble-t-il, et que c'est la nouvelle amie de Marie-Antoinette.
- Je crains que cette femme ait une très mauvaise influence sur elle ! Elle l'entraîne vers l'insouciance, les dépenses, les jeux…
- La débauche ?
- … Hein !
- La Polignac est affublée d'autres surnoms moins… poétiques que Rossignol.
- Que dit-on ?
- Ne te bats pas contre les moulins à vent Oscar. Tu sais bien que c'est peine perdue. Garde ta voie, dans l'honneur et la justice. C'est tout ce que tu peux faire pour Marie-Antoinette.
- Que veux-tu dire ? Je ne comprends rien !
- Que ce n'est que le début des rumeurs. Je pense qu'elles ne cesseront de s'amplifier. Jusqu'à éclater. Allons, ne me regarde pas avec cet air effaré… Tu connais les bonnes âmes de Versailles. Lorsqu'elles ont un os à ronger, elles n'en laissent rien.
- A quel genre de rumeurs la Reine pourrait s'exposer selon toi ?
- … Certains disent qu'elle aimerait d'autres plaisirs.
- D'autres plaisirs ? insista Oscar malgré ses joues en feu.
- Des plaisirs… saphiques, lâcha André après un soupir.
- Les gens sont répugnants ! explosa la jeune femme.
- Que veux-tu, c'est ainsi. Mais ce n'est qu'une petite rumeur parmi d'autres, qui lui prêtent au contraire beaucoup d'amants, notamment pour oublier la perte de son cher Fersen.
Oscar avait sursauté malgré elle à l'évocation de cet homme, reparti en Suède malgré son amour pour protéger la réputation d'une Reine. Cette réaction n'échappa pas à André, qui se contracta légèrement.
Elle ne l'avait pas oublié, ce gentilhomme suédois. Il était persuadé qu'il s'agissait d'attirance, et non vraiment d'amour. Oscar mettrait du temps pour accorder son amour, elle était trop méfiante pour qu'il en fut autrement. D'autre part, elle était presque fascinée par les sentiments de Fersen pour Marie-Antoinette… Comment ne pas s'imaginer à la place de cette souveraine, qu'elle aimait pourtant ?
Bien sûr, elle pourrait aimer d'autres hommes que lui. Du moins, elle pourrait leur donner son corps, ses lèvres…
« C'est bien pour cela que tu lui as fait découvrir le plaisir, non ? pensa-t-il avec amertume. Pour qu'elle ne souffre pas trop de ton absence. Qu'importe la jalousie qui te rongera en l'imaginant dans les bras d'un autre ! Qu'importe les prières de ton cœur !... Oscar, je serai fort pour toi. Je ne peux plus faire autrement. »
- Dis-moi plutôt ce qu'il en est de cette Julie de Polignac, reprit-il d'un ton neutre.
- Ce qu'il en est ? Tu en jugeras par toi-même ! Tu ne crois tout de même pas que tu vas réussir à m'éviter encore longtemps !
- Je ne t'évite pas, j'évite le château de Versailles. Je n'y ai pas ma place, Oscar. J'aimerais quand même que tu me décrives cette Polignac, avec tes mots. Et je te promets d'en « juger » par moi-même.
- Pourquoi ?
- Pardon ?
- Pourquoi veux-tu que je te la décrive ?
- Parce que, sans t'en apercevoir, tu as une très bonne analyse. Il ne te manque plus qu'un peu de recul pour adapter ta position par rapport aux personnes que tu côtoies.
- Toi et tes raisonnements ! soupira Oscar en levant les yeux au ciel.
- Alors, décris-la moi, insista-t-il.
- Elle a tout pour plaire à Marie-Antoinette, se décida-t-elle avec irritation. Elle parait angélique, douce et franche, mais je la crois rouée et machiavélique.
- Fichtre ! Comme tu y vas !
- Elle a déjà obtenu beaucoup de la Reine, et je suis certaine qu'elle ne s'arrêtera pas là. Elle demandera toujours et encore plus !
- Que veux-tu ! Marie-Antoinette est une enfant gâtée, et tu es bien trop vertueuse pour l'amuser longtemps.
- Je t'interdis de parler ainsi ! s'empourpra la jeune femme. Tu n'as pas à juger la conduite de la Reine de France et…
- Et ?
- Je ne suis pas si vertueuse, souffla-t-elle.
- Oh si tu l'es ! asséna impitoyablement André. Que tu ne sois plus vierge n'y change rien ! Mais s'il te plait Oscar, continue à l'être… Tu es une des dernières lumières pures de cette Cour, alors ne change pas. Emporte-toi contre les favorites autant que tu le désires, mais ne te bats pas contre les moulins à vent. Tu sais très bien que tu n'empêcheras pas le joli papillon qu'est la souveraine de se brûler les ailes au feu des louanges, du jeu, des spectacles, des divertissements et des dépenses superflues… N'use pas tes forces ! Garde-les… Un jour, tu en auras peut-être besoin.
- Que veux-tu dire ? s'effraya Oscar.
- Qu'un jour peut-être, la Reine se rendra compte du bien-fondé de tes conseils. Si elle devient mère, par exemple… De toute façon, il est inutile d'user tes forces pour des chimères, je t'en conjure.
- Tu es bien sombre… Qu'est-ce que tu as ?
- Rien !
- Alors, tu viendras à Versailles avec moi demain ?
- Si tu veux. Tu m'as fait un portrait tellement excitant de cette Julie de Polignac, que je brûle de la rencontrer.
Oscar rougit jusqu'aux oreilles. « Excitant » ! Mais qu'est-ce que son portrait avait d'excitant ? Décidément, André était vite aveuglé par les favorites royales, que ce soit celle du Roi ou celle de la Reine. Elle se morigéna car il était injuste de penser cela, et elle le savait bien.
Un petit sourire vint éclairer son visage chagrin. Au moins, demain il serait avec elle à Versailles. Peut-être arriverait-elle à le faire parler… même si elle en doutait. Ce diable d'homme savait se montrer particulièrement têtu.
- Il se fait tard, tu devrais te coucher et dormir un peu… Tu me sembles un peu sur les nerfs ces derniers temps, la taquina-t-il.
- Va au diable ! répondit-elle en riant.
- Je préfère les bras de Morphée, excuse-moi.
Pourtant, André n'alla pas tout de suite se coucher. Il sortit, sella son cheval pour se rendre dans une auberge accueillante. Il s'enivra pour oublier.
Oublier Oscar, la comtesse, grand-mère, son humiliation, sa douleur, son amour… Oublier la décision qu'il avait prise… Oublier ce futur qui ne connaitrait pas la lumière de son soleil… Oublier !
