Ils étaient partis au grand galop et Oscar était arrivée au château en riant. Elle avait refusé catégoriquement qu'André se rende aux écuries, craignant qu'il n'en ressorte plus. Elle était passée voir le colonel de Girodelle, qui l'avait trouvée bien souriante, avant de prendre son service auprès de la Reine.
Celle-ci salua André, regrettant l'absence prolongée du jeune homme. Ce dernier lui lança un regard indéfinissable, avant de s'incliner profondément devant la souveraine.

- Venez mon amie, lança soudain Marie-Antoinette.
- Votre Majesté, entendit-il d'une voix mélodieuse. Je ne voulais pas vous déranger en si bonne compagnie.

André se releva et croisa le regard bleuté de la Polignac. Ainsi, il avait devant lui la nouvelle favorite… de la Reine ! Un sourire se dessina sur ses lèvres, amenant quelques rougeurs discrètes aux joues de Julie.

- Allons ma chère, il s'agit d'André, le serviteur du lieutenant de Jarjayes.

Aussitôt, Oscar fronça les sourcils. Elle n'aimait pas, elle n'avait jamais aimé que l'on traite André de domestique. Cela, il n'avait pas réussi à le changer. Néanmoins, sa réaction était imperceptible, à moins de la bien connaître. Sa fougueuse guerrière…

Julie de Polignac glissa un regard vers l'officier. Ainsi, ce petit lieutenant avait un domestique qui la suivait jusque dans les appartements de la souveraine. Quelle impudence ! Il fallait vraiment qu'elle lui rabatte son caquet, qu'elle ternisse son image aux yeux de Marie-Antoinette pour mieux s'assurer de l'amitié royale.
Mais comment faire ? Le gentil petit lieutenant paraissait insensible aux charmes féminins, incorruptible, froid et hautain. Tout à coup, ses yeux s'écarquillèrent. Se pourrait-il qu'il ne soit pas insensible aux charmes… masculins ? Son regard se tourna vers André et elle sursauta. Il semblait lire dans ses pensées. Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale. Malgré elle, elle porta les mains à son visage, dans un geste de protection dérisoire.

- Que vous arrive-t-il ma chère ? Auriez-vous un malaise ?
- …Non… Non Votre Majesté.
- Vous êtes sûre ? Je vous trouve bien pâle tout à coup. Désirez-vous faire une promenade dans les jardins ?
- Votre Majesté, je suis désolée d'intervenir, intervint pourtant Oscar, mais Sa Majesté le Roi souhaite vous voir au plus vite dans son cabinet.
- C'est vrai, soupira la Reine. Mais il me fait peine de laisser mon amie ainsi…
- Si vous le permettez Votre Majesté, proposa André d'une voix chaude et grave, je me ferais un plaisir d'accompagner madame la comtesse de Polignac dans les jardins.

Il surprit le regard indigné d'Oscar et lui envoya subrepticement un sourire malicieux qui sembla la rassurer. Son ami ne s'était pas laissé ensorceler par le charme de cette intrigante ! Si charme elle avait, ajouta-t-elle avec une pointe de jalousie.
Il s'attarda un instant sur le visage de la comtesse de Jarjayes, qui venait de prendre son service auprès de la souveraine. Elle dardait sur la Polignac un regard chargé de rancune. Nul doute qu'elle aurait apprécié une promenade dans les jardins, en ce jour d'été agrémenté par une brise légère.
Quant à la Belle Julie, elle ne savait plus que faire. Ce beau jeune homme, domestique de son rival en amitié dans le cœur de Marie-Antoinette, avait quelque chose de sombrement inquiétant. C'est pourtant avec un sourire charmant qu'il la convia dans les jardins. Ils marchèrent quelques temps, lui derrière elle comme l'exigeait la bienséance. Puis, lorsqu'elle eut retrouvé tout son aplomb, elle décida…d'en savoir un peu plus.

- Vous êtes depuis longtemps au service du lieutenant de Jarjayes ? en l'invitant d'un signe gracieux.
- Très longtemps, répondit-il courtoisement. J'avais sept ans à la mort de mes parents, et c'est ma grand-mère qui m'a élevé. Ma grand-mère était la nourrice des enfants Jarjayes.
- Oh ! Je vois… Il y a, comment dire, un lien très fort entre vous…
- Oui, je dois bien l'avouer. Le lieutenant et moi avons été élevés ensemble. Il s'en est suivi une certaine complicité, tout en sachant parfaitement quelle est notre place respective.
- C'est quelqu'un de très… dur.
- Le lieutenant sait également être agréable en privé. Quand il joue de la musique par exemple… Il joue très bien du piano et du violon.
- Moi, je chante.
- La Belle Julie à la voix de rossignol… Pardonnez cette familiarité, mais c'est ainsi que l'on vous présente dans certains cercles.
- Et de quels cercles s'agit-il ? demanda-t-elle, pincée.
- Ceux des artistes madame, dont vous êtes.

Julie de Polignac se gonfla de sa propre importance, ouvrant son éventail comme elle aurait étalé ses plumes de paon. C'était donc cela, le terrible adversaire d'Oscar de Jarjayes, cette rouée « dangereuse » pour l'Etat ?

« Non, pour la Reine ! Pour la Reine, car elle est influençable et qu'elle aime s'amuser… et qu'elle écoutera plus facilement le chant des rossignols que la voix de la raison. Oscar, mon Oscar, le jour où tu cesseras de te battre contre des chimères, tu ouvriras les yeux. Plut à Dieu que cela ne te blesse trop fort… »

- Vous êtes marié ? reprit-elle soudain, dévorée de curiosité.
- Non, et je ne suis pas tenté par les amours contre-nature, lâcha-t-il avec des étincelles d'amusement au fond des yeux.
- Je… Pardon ?
- ... On nous a vus souvent ensemble. Ni Oscar ni moi ne sommes mariés. Mais, ni l'un ni l'autre ne sommes attirés par les représentants de notre propre sexe. Je vous concède qu'Oscar est très discret, mais pas insensible. Pour ma part, je suis bel et bien attiré par les femmes, et certaines soubrettes vous le confirmeront sans se faire prier.
- Mais, ce n'est pas ce que je voulais dire, jeta confusément Julie, qui voyait secrètement un de ses espoirs s'envoler.
- Je vous remercie de cette délicieuse promenade, dit André en reprenant sa place derrière la comtesse alors qu'ils arrivaient dans les couloirs du château.
- Insolent ! répliqua-t-elle, partagée entre l'envie de s'enfuir et celle de le gifler.

Comment ce petit domestique sans importance osait-il lui parler de la sorte ? Elle était Yolande Martine Gabrielle de Polastron, épouse du comte Jules de Polignac, une belle femme, sans trop de scrupules et dévouée aux siens, assez enjouée pour séduire l'insouciance de la Reine, et assez spirituelle pour conserver cette faveur. Ce jeune homme de peu semblait lire au fond de son âme… et il arborait un curieux petit sourire satisfait. Pourtant, ces prunelles recelaient toujours cette lueur redoutable. Elle sentit un frisson glacé l'étreindre.

- Pourquoi souriez-vous ?
- Vous ne serez pas de taille si vous vous en prenez à Oscar-François de Jarjayes, répondit-il doucement en s'inclinant devant elle avant de s'éloigner.

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- Alors ? interrogea Oscar lorsqu'il revint auprès d'elle.
- Alors quoi, Oscar ! Que veux-tu qu'il se passe ? C'est une jeune femme qui a tout pour amuser la Reine. Il n'y a rien d'autre à ajouter.
- Mais c'est une intrigante ! ragea-t-elle à voix basse.
- Assurément, mais je pense aussi qu'elle apprécie beaucoup Marie-Antoinette. Elle lui est sincèrement attachée. Maintenant, je suis certain qu'elle cherchera à tirer tous les bénéfices de cette amitié.
- Que pouvons-nous faire ?
- Rien ! C'est ce que j'essaye de t'expliquer. Tu ne peux rien faire. La Reine accorde son amitié à qui bon lui semble. Si cette personne n'est pas aussi vertueuse et droite que tu l'es, tu ne peux rien y faire. Continue à donner ton avis quand on te le demande et arrête de vouloir changer la face du monde. Il y a des choses que tu dois accepter Oscar.
- Eh bien je te remercie de cette leçon. Je t'amène avec moi pour être soutenue, et tu batifoles avec la Polignac sous mon nez !
- Je batifole ? s'amusa-t-il… Ressaisis-toi Oscar, reprit-il gravement. Cette réflexion, je l'aurais comprise dans la bouche de ta mère. Tu sais bien que tu seras toujours la lumière de ma vie, quoiqu'il arrive…
- Que veux-tu dire ? s'effraya-t-elle.

- Qu'est-ce que signifie ce « quoiqu'il arrive » ?
- Ne fais pas l'enfant. On ne sait pas ce que demain sera. Mais une chose ne changera pas, c'est ta place dans mon cœur….. Dis-moi Oscar, qui est cette jeune personne là-bas ?
- Hein ? Ah ! C'est Charlotte de Polignac. Que voulais-tu…
- Elle te dévore des yeux. J'ai l'impression que tu lui fais beaucoup d'effet.
- Ne dis pas de bêtises André !
- Je t'assure. Tu as toujours fait beaucoup d'effet sur les jeunes filles… et celle-ci n'échappe pas à ton charme vénéneux.
- Tu es impossible !
- Tu n'as aucune raison d'être jalouse de la Polignac, par contre j'ai l'impression qu'elle va bientôt te jalouser. Si tu tourneboules le cœur de sa jolie petite fille…
- André !
- Oui Oscar ? répondit-il avec un grand sourire.
- …. Non, rien, soupira-t-elle.

« Va mon Oscar, continue à vivre, à faire battre le cœur des jeunes filles… J'ai gardé des contacts à Versailles. Je continuerai à veiller sur toi, ma lumière, mon amour. Toujours ! Le Rossignol risque de chanter faux lorsqu'elle découvrira les sentiments de sa fille pour toi… »

Oscar s'éloigna, appelée par son service. C'est la comtesse qui s'approcha d'André. Elle paraissait nerveuse.

- Alors André, après les femmes accomplies, vous vous intéressez aux petites filles, murmura-t-elle d'une voix hargneuse.
- Les femmes accomplies ? Qu'appelez-vous donc : femme accomplie, madame la comtesse ?
- Les femmes qui ont au moins quelques rondeurs à vous offrir, répondit-elle rageusement.
- Oh, je vois ! Evidemment, si vous placez la jeune femme fraîche et attirante et la catin hypocrite sur le même plan, alors je crois que je m'intéresse indéniablement aux femmes accomplies, répondit-il avec cynisme.
- Espèce de…
- Attention madame la comtesse, les gens commencent à se poser des questions sur votre attitude fébrile.
- Je vous…

Elle aurait voulu dire « Je vous déteste ! », mais elle ne le pouvait pas. Elle serra les poings, en colère contre elle-même, terrassée par ce désir passionnel qui la rongeait complètement, irrémédiablement.

- Vous semblez pourtant trouver la jeune Charlotte à votre goût, finit-elle par murmurer, brisée.
- Je crois que la jeune Charlotte est plutôt intéressée par le lieutenant, votre…fils.
- Oh !

La comtesse de Jarjayes contempla un instant le couple formé par Julie de Polignac et sa jeune fille. Ses yeux dérivèrent ensuite sur Oscar qui revenait. C'était donc ça ! Sa jalousie l'avait égarée.

- Mère, l'interpela Oscar en la faisant sursauter.
- Oui Oscar ?
- Vous vous sentez bien ?
- Oh… oui, oui je vais bien.
- Ne t'inquiète pas Oscar, murmura doucereusement André, ta mère s'inquiétait seulement pour ton avenir amoureux.
- Comment ?
- André…
- A craindre mon intérêt pour la jeune Charlotte de Polignac, elle n'avait pas remarqué les regards énamourés que celle-ci te lance.
- André, gémit de nouveau la comtesse.
- Ca suffit ! trancha Oscar d'une voix un peu trop forte qui attira l'attention.

Oscar ne pouvait en vouloir à André de traiter sa mère de la sorte. Néanmoins, par orgueil sûrement, elle avait du mal à accepter cette humiliation devant témoins, même si personne n'avait entendu leur échange. Elle jeta un regard troublé à son ami. Son visage ne reflétait pas la moindre émotion, ses lèvres étaient tendues dans un léger sourire. Mais ses yeux brûlaient d'un feu sombre et sauvage qu'elle ne connaissait pas, dont elle avait vu seulement les prémices lorsqu'il l'avait sauvée d'elle-même après le départ de Fersen. Un feu qui lui fit peur, et qui la remplit d'angoisse.