Pendant quelques jours, André avait suivi Oscar pendant son service à Versailles. Marie-Antoinette n'était certes plus l'adolescente primesautière qu'ils avaient connue, mais elle avait un côté fantasque déboussolant pour quelqu'un d'aussi rationnel que le lieutenant de Jarjayes.
Oscar nota d'un air sombre que son ami semblait chercher la compagnie de madame de Polignac, trouvant même plaisir à l'écouter chanter.
- Mais enfin Oscar, sois honnête ! Reconnais qu'elle chante très bien !... Je ne vois pas pourquoi je devrais me boucher les oreilles quand elle ouvre la bouche !
- Tu exagères toujours André ! Je ne te demande pas de te boucher les oreilles. Et oui ! Elle chante bien. Mais elle demeure une intrigante à mes yeux, qui cherche à tirer profit de l'amitié de la Reine.
- Tout le monde cherche à tirer profit de la Reine, sauf toi.
- Ne sois pas ridicule… Et cesse de tourner autour de la Polignac !...
André avait éclaté de rire face à cette accusation.
- …Tu as décidément un goût prononcé pour les favorites royales ! asséna-t-elle injustement.
- Ca doit être ça Oscar ! répondit-il d'une voix cinglante en la bloquant contre le mur. Ce doit être pour cela que tu m'attires tellement… Tu ne te souviens pas ? Louis XV aurait volontiers fait de toi une favorite durant quelques temps, s'il avait cueilli la vertu que tu ne pouvais lui refuser.
- André, lâche-moi, murmura-t-elle, les larmes aux yeux.
- …
- Je suis désolée.
- Peu m'importe les favorites royales ! Décidément Oscar, tu es une bonne stratège pour déjouer des pièges, tu accomplis des missions périlleuses, mais tu ne sais toujours pas te débrouiller au milieu des courtisans. Apprends à connaître ton ennemi ! C'est ce que j'ai fait. Non que la Polignac soit mon ennemie, mais elle est la tienne puisque tu en as décidé ainsi. J'en sais un peu plus sur ses faiblesses, et sur ses forces.
- Oh !... Je ne te savais pas aussi calculateur.
- Parce que tu aimes Marie-Antoinette pour sa fraîcheur, sa frivolité, sa coquetterie autant que pour sa naïveté, pour la femme qu'elle est et qu'on ne t'a pas laissé devenir… Quand il s'agit de la Reine, tu réfléchis avec ton cœur, et tes réactions s'en ressentent.
- Quel merveilleux philosophe ! se moqua-t-elle doucement, malgré tout émue et ébranlée par les paroles du jeune homme.
Pour toute réponse, il posa sauvagement ses lèvres frémissantes sur celles d'Oscar, les scellant dans un baiser passionné. La militaire se débattit. Que dirait-on si on surprenait le lieutenant de Jarjayes et son domestique dans une si compromettante situation !
Puis elle se laissa envahir par la passion de son compagnon, pour finalement y répondre avec délectation. Son corps de femme se tendait vers lui, malgré elle, réclamant des caresses, des promesses de douceurs et de jouissance. Elle releva une jambe vers les hanches de son ami, pour le souder encore plus à elle si c'était possible.
Pour André, ce geste eut l'effet d'un électrochoc. Qu'était-il en train de faire ? Il avait perdu tout contact avec la réalité, la menaçant d'un monstrueux scandale. Il la relâcha, et même la repoussa pour s'écarter.
- Pardon Oscar… Je n'aurais pas dû…
- André, l'appela-t-elle d'une voix rauque.
- Pardonne-moi. Je te promets que cela ne se reproduira plus… Cela ne se reproduira plus, répéta-t-il en la fixant d'un regard étrange, comme s'il voulait graver instantanément chaque trait, chaque expression du visage adoré.
- Je ne t'en veux pas…
- Je me moque de la Polignac Oscar ! Elle est sans scrupule, engluée dans l'ambition de sa famille, vaniteuse, déterminée et ambitieuse. Mais elle est aussi attachée à la Reine, et surtout elle aime sa fille. A sa manière, mais sincèrement.
- Je n'ai que faire de la Polignac ! se fâcha la jeune femme.
- Chut ! On vient…
Des domestiques étaient apparus dans le couloir jusqu'à présent désert. La vie les avait rattrapés. Oscar pestait. Le cœur cerné de ronces, André remerciait le ciel d'avoir préservé l'honneur de cette femme hors du commun. Elle serait et resterait aux yeux de tous, le fier et glacial lieutenant de Jarjayes.
Un éclair douloureux zébra la verdure cendrée de ses prunelles. Il avait eu envie d'arracher ces maudits vêtements qui cachaient aux yeux du monde les courbes tendres de son corps d'albâtre. Heureusement, son secret avait été préservé…
« Mon dieu Oscar, j'aurais pu te faire tant de mal, moi qui t'aime tant ! Je n'entendais plus rien que l'appel de ton corps… Non, je n'entendais plus rien que les appels de MON corps ! J'ai parfois envie de hurler tu sais ! Je veux qu'on me rende ma candeur ! Je veux pouvoir t'aimer sans te faire honte… Est-ce que tu pleureras mon Oscar ? Pardonne-moi, je t'en conjure ! »
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Oscar se réveilla de mauvaise humeur. Un orage violent l'avait tenu éveillée une partie de la nuit. Elle était déjà très énervée à son coucher, à voir le Rossignol tourner la tête de Marie-Antoinette… Cette fois-ci, Rose Bertin fut convoquée au château pour présenter de nouvelles toilettes à la Reine, et surtout de nouveaux accessoires. Beaucoup d'accessoires !
« Beaucoup d'argent jeté par les fenêtres ! Qu'ont-elles à faire de toutes ces fanfreluches ! » enrageait le lieutenant.
Naturellement, la Polignac avait profité des largesses de la souveraine, qui avait commandé pour elle et pour sa fille des toilettes complètes.
« Non vraiment, c'en est trop !... Mais comment puis-je me battre contre cela ? »
Le découragement l'avait saisie, à tel point qu'elle fut obligée de s'absenter quelques instants ( en prenant soin de laisser un garde royal à sa place, sinon son colonel l'aurait reprise à l'ordre ! ) pour aller respirer dans les jardins. André lui avait dit de ne pas se battre contre des moulins à vent.
- Plus facile à dire qu'à faire, maugréa-t-elle en regrettant l'absence de son ami d'enfance à ses côtés ce jour-là.
Sa nature passionnée la poussait à réagir. Elle bénissait le dur enseignement de son père, qui lui avait appris à garder son sang-froid, du moins en public. Une intrigante ! Et la Reine qui la suivait pas à pas, buvant chacun de ses conseils, accédant à sa moindre demande…
A ce moment, Oscar eut une pensée pour Axel de Fersen. Il était un vrai gentilhomme, il était parti pour préserver la Reine. Comme elle regrettait son absence à lui aussi !
« Monsieur de Fersen, je gage que, si vous étiez présent, l'influence de madame de Polignac pâlirait à vu d'œil… André pense qu'elle apprécie réellement Marie-Antoinette. Mais si elle aime la femme, elle ne respecte pas la Reine, comme vous… Quel est le chemin ? Qui pourra m'aider ? »
Au moment de se coucher, son état d'esprit s'accordait parfaitement avec le temps. Les éclairs qui déchiraient le ciel reflétaient ses accès de colère. Elle tourna et retourna, jusqu'à ce que le ciel s'apaise. Alors, la fatigue prit le dessus et elle put dormir un peu.
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En l'absence du général et de la comtesse, Oscar se rendit à la cuisine pour un déjeuner léger. Comme d'habitude, grand-mère s'affairait à ses fourneaux et donnaient ses ordres pour la journée. A un moment donné, la jeune femme vit son ancienne nourrice brandir une louche en disputant un commis. Ce geste la fit sourire malgré elle. Combien de coups de louche André avait-il reçu, ou fut-il menacé de recevoir !
André… Il n'était pas là. Pourtant, à ces heures matinales, il trainait régulièrement autour de la cuisine.
« Gourmand comme il est, il ne devrait pas être très loin… »
- Grand-mère, sais-tu où est André ?
- …. Non ma chérie, répondit doucement l'aïeule.
Toute à ses soucis, Oscar ne se rendit pas compte que sa vieille nourrice semblait s'être légèrement recroquevillée. Sa mauvaise humeur se réveilla. Elle serait donc obligée de se mettre à la recherche de son ami d'enfance ! Qu'il ne la fasse pas trop languir comme cela lui arrivait de plus en plus !
- A-t-il déjà pris son déjeuner ? demanda-t-elle sèchement.
- Oui… de très bonne heure.
- Où diable est-il encore caché ?
- …
- Cette fois, il mérite amplement son coup de louche, dit soudain Oscar en remarquant que la gouvernante avait baissé la tête. Tu peux préparer ta louche la plus dure grand-mère ! Il a la tête solide… D'ailleurs, il en fait de plus en plus à sa tête. Une petite bosse ne lui fera pas de mal… Grand-mère ?
Oscar avait enfin remarqué l'attitude de sa vieille nourrice, repliée sur elle-même, serrant dans ses mains la louche menaçante et la couvant d'un regard désespéré.
- Grand-mère ? s'inquiéta-t-elle enfin.
- …
- Que se passe-t-il ? André ! André !
- Il est inutile de l'appeler ma chérie.
- Allons, c'est ton petit-fils… Je suis certaine qu'il saura te rendre le sourire, ou te consoler, répondit Oscar, qui n'osait pas prendre la vieille femme dans ses bras malgré toute l'affection qu'elle lui portait.
La gouvernante tourna son visage torturé vers elle, avant d'éclater en sanglots. Tétanisée, la jeune femme resta immobile durant plusieurs secondes, avant de pouvoir enfin s'avancer vers celle qui l'avait élevée.
- Grand-mère, murmura-t-elle en prenant une main ridée pour la poser contre sa joue.
- Oh ma chérie, hoqueta la pleureuse. Ma chérie…. Il est parti…
- Qui est parti ? s'effraya Oscar qui sentait un gouffre s'ouvrir sous ses pieds.
- André, mon petit…. Il est parti.
- Non !
Le cri avait jailli, incontrôlable. Un cri de bête blessée !
- Oscar…
- Non ! Il n'est pas parti.
- Oh ma petite fille…
- André n'est pas parti tu entends !
- Ne pleurez plus…
- Il n'est pas parti ! Parti où ? Pourquoi ?... Pourquoi m'aurait-il abandonnée ? Non ! Ce n'est pas vrai ! Il va revenir. Il… Il fait une course. N'est-ce pas grand-mère ?
- Ma chérie…
- N'EST-CE PAS ?
- Non Oscar, il a quitté Jarjayes sans l'intention d'y revenir.
- Il ne peut pas m'abandonner !
- Il vous aime Oscar. Trop, beaucoup trop…
- Il n'a pas le droit !
- Chuuuut… Séchez vos larmes…
- Je… Je ne pleure pas ! répondit la jeune femme dont les joues inondées de larmes démentaient les paroles. Où ?... Où est-il allé ?
- Je ne sais pas, pour le moment. Il m'a dit qu'il m'écrirait…
- Pourquoi ?... Pourquoi ! Que va-t-il faire ?
- Cela, c'est avec votre père qu'il faudra en discuter, répondit la vieille nourrice en caressant la joue de sa préférée pour en essuyer les larmes.
- Mon père ? Qu'est-ce que cela signifie ?
- Je t'avais dit qu'ils passaient du temps ensemble, dans le bureau de travail de ton père. Apparemment, le général a confié une nouvelle tâche à André.
- Mais pourquoi à André ? insista Oscar. Il avait bien assez de choses à faire ici !
- C'est à sa demande…
- A la demande d'André ? balbutia-t-elle, malheureuse et blessée. Il…ne voulait plus rester à mes côtés, c'est cela. Il ne voulait plus de moi…
- Oh ma chérie, la coupa grand-mère en la pressant sur son cœur. Ne vous mettez pas de mauvaises pensées dans la tête…ni dans le cœur. Il vous aime toujours. Il m'a bien recommandé de veiller sur vous. Il a tellement pensé à vous, à la peine qu'il allait vous faire… Oscar, il vous aimait plus qu'il ne le devait. Vous seule habitez son cœur. N'en doutez pas…
- Grand-mère, gémit la jeune femme, bouleversée au plus profond d'elle-même.
Etait-il possible d'avoir aussi mal sans mourir ? Le départ d'André, c'était comme si on l'amputait d'une partie d'elle-même. Elle n'avait pas eu le courage de faire face à ses sentiments, de lui dire à quel point il comptait pour elle… Et maintenant il était parti !
Oh, mais ça ne se passerait pas comme ça ! Il ne lui avait même pas fait ses adieux. Non, il ne s'en tirerait pas à si bon compte. Puisque son père lui avait confié cette tâche, il savait donc où se trouvait André. Très bien ! Elle pourrait lui dire sa façon de penser ! Il pensait peut-être l'avoir brisée, mais elle était furieuse… avec son cœur en charpie et son âme à l'agonie.
- Quand mon père doit-il rentrer ?
- Il a été appelé au château pour une affaire personnelle et urgente. Mais il devrait rentrer aujourd'hui. Du moins, il en avait l'intention.
- Bien.
- Qu'allez-vous faire ma petite fille ?
- Avoir une conversation avec mon père.
- Cela ne changera pas grand-chose vous savez. C'est… C'est André qui voulait s'éloigner, pas votre père…
- Je sais. Mais il pourra me dire où il est.
- Et après ?
- Après ! André est parti sans même me dire au revoir ! Ce ne sont pas des manières, et je lui dirai ce que j'en pense !
Grand-mère soupira. L'amour de son petit-fils était bien trop grand. Oscar ne l'avait jamais considéré comme un domestique, malgré ses rappels à l'ordre. Il faudrait bien qu'elle ouvre les yeux… Ses chers petits ! Son vieux cœur était bien fatigué. Il avait déjà subi tant d'épreuves.
