Le général marchait rapidement dans les couloirs. Il frappa à une porte.
- Entrez ! répondit une voix. Ah, général de Jarjayes… Je suis heureux que vous ayez pu venir aussi rapidement.
- Colonel, votre billet était bref, mais j'en ai compris l'urgence.
- Asseyez-vous, l'invita Girodelle en vérifiant que personne ne se trouvait aux alentours de son bureau et en fermant la porte.
- Est-ce aussi grave ? s'étonna le général.
- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous inquiéter…. J'ai malheureusement surpris une conversation que j'aurais préféré ignorer, pour ma tranquillité d'esprit.
- Je vois… Quels sont les interlocuteurs ?
- Le Roi et le duc de Broglie.
- Pardon !... Vous avez épié... s'indigna le général.
- Non, surpris. Tout à fait fortuitement, je vous l'assure. Et je me suis éloigné dès qu'un certain sujet fut clos. C'est pour cette raison que je voulais m'entretenir avec vous de toute urgence.
- Mais je ne peux…
- Le sujet vous concerne, insista Girodelle en plongeant son regard acéré dans celui de son vis-à-vis.
- Comment ? Un sujet qui me concerne entre Sa Majesté et le duc de Broglie… Je connais assez bien le duc.
- Je le sais général, et cette conversation n'était pas tournée contre vous. Je sais que vos relations avec le duc de Broglie sont d'ordre amical. Vous n'ignorez donc pas sa position quant au rôle des femmes dans la société. Or le duc sait que le lieutenant de Jarjayes vit… en dehors de sa condition.
Le général était blême. Les souverains étaient au courant de la véritable nature d'Oscar. Louis XV en personne avait décrété le secret, entérinant la volonté d'un père. Aujourd'hui, la mascarade volait en éclat. Oui, pour bien le connaître, il savait que le duc de Broglie ne tolèrerait jamais une femme dans l'armée, fut-ce la fille de son ami, et même si jusqu'à présent elle s'était acquittée de sa tache.
- Le duc de Broglie a réussi à convaincre Sa Majesté qu'Oscar n'avait pas sa place dans l'armée. Sans compter qu'elle pouvait être blessée et que sa véritable nature pouvait à tout moment être découverte…
- Par tous les saints ! gémit le général. Connaissant mon ami, il a dû obtenir des garanties… De quelle nature ?
- Il souhaite que mademoiselle de Jarjayes se marie au plus vite… et le Roi le lui a accordé.
- Je m'étonne presque qu'il n'ait pas demandé qu'elle soit envoyée dans un couvent, pour servir d'exemple aux écervelées qui cherchent à sortir de leur condition.
- … Non, commença doucement Girodelle sans oser poursuivre.
- Parlez colonel, je vous en prie.
- Le duc de Broglie a trop d'affection pour vous pour se montrer aussi sévère. Et… peut-être ainsi votre fille pourra-t-elle vous offrir l'héritier que vous appeliez de vos vœux.
- L'héritier, répéta le général en baissant la tête. Hélas, reprit-il après quelques instants de d'espoir et de découragement, cet enfant porterait le nom de son père.
- Sauf si son père n'était pas porteur du titre de la lignée, ou s'il accepte de vous offrir cet héritier.
- Envisage-t-il quelqu'un en particulier ?
- Le duc de Broglie ? Non ! A vrai dire… J'ai beaucoup pensé à cette conversation, avoua Girodelle en se levant pour marcher de long en large, nerveux. J'ai eu l'occasion de contempler les charmes de votre fille, dans sa nature véritable.
- Pardon ? s'exclama le général en se levant, les poings serrés de colère et le regard incisif.
- C'est une longue histoire général. Il est inutile de vous mettre en colère. Je vous assure que votre fille a conservé sa vertu malgré une situation dangereuse pour elle…
- Expliquez-vous monsieur, ou je me verrai contraint de vous demander réparation, coupa froidement le père outragé.
- Oscar a éveillé l'intérêt d'un homme auquel on peut difficilement échapper… Sa Majesté Louis XV, révéla Girodelle à voix feutrée. Disons que, j'étais présent lorsqu'il a exprimé son… désir, pour la première fois.
- Oscar, murmura le général, la gorge serrée et le cœur battant.
- Votre fille a réussi à échapper aux griffes royales, ajouta le colonel en provoquant la stupéfaction de son interlocuteur.
« Echapper à Louis XV ! Ma fille, vous êtes bien plus douée que je n'aurais jamais pu l'imaginer. Tenir tête à un Souverain… C'est folie ! Mais c'est admirable… »
- Je n'ai jamais pu me départir de l'impression que…
- Que ? poussa le général en buvant les paroles du jeune homme.
- Que son domestique est en partie responsable de cette… fuite.
- André ?
- Il avait une lueur dans le regard... J'y ai souvent repensé… C'est lui, qui a détourné Louis XV de son projet.
- Son projet ?
- Le Roi voulait Oscar, général… dans son lit, murmura-t-il en baissant les yeux. Et je dois avouer que j'aurais volontiers tenté ma chance. Mais à chaque fois que je me faisais trop entreprenant, André apparaissait. Oui, je suis sûr que…
Quel beau tableau ils auraient offert si une personne était entrée à ce moment précis ! Le général de Jarjayes était statufié. Le colonel de Girodelle était rêveur.
« André, vous avez veillé sur mon enfant au-delà de ce que j'osais espérer. Votre vaillance a été le seul rempart entre elle et les autres, je m'en rends mieux compte aujourd'hui. Oui, vous l'avez progressivement préparée à se défendre, mieux que je ne l'ai fait moi-même, pour qu'elle puisse se débrouiller sans vous… Ô cher enfant, combien je vous suis reconnaissant ! »
- C'est pourquoi, se reprit enfin Girodelle, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Oscar de Jarjayes, votre fille.
- …
- Je consens à ce que le premier héritier mâle transmette le nom des Jarjayes, promit-il, fébrile devant le sourire froid du général. Entendons-nous bien, j'ai un profond respect pour elle, ajouta-t-il le plus sérieusement du monde. Elle a vécu dans un monde qui n'était pas fait pour elle et a toujours accompli son devoir avec brio. Je ne veux pas… Je ne veux pas que n'importe quel mufle la mette dans son lit et s'amuse avec elle. Oscar ne le mérite pas !
- Vous la respectez vraiment ? demanda le général.
- Oui, en tant que militaire et en tant que personne.
- Alors, je vous accorde la main de ma fille.
Girodelle soupira. Depuis cette conversation surprise malgré lui, il se rongeait les sangs. Certes, il avait longtemps harcelé son joli lieutenant. Mais il éprouvait une réelle affection pour cette femme hors du commun, et même de l'admiration. Non, il ne voulait pas qu'elle tombe entre des mains vicieuses ou dépravées ! Cela ne lui coûtait qu'un héritier…
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- Madame, vous êtes bien songeuse…
La comtesse de Jarjayes sursauta. Elle avait assisté au lever de la Reine, comme toute dame de compagnie qui se respecte. Puis, elle avait eu envie de se promener un peu dans les jardins. Elle se perdait dans la contemplation d'une rose rouge magnifique, dangereuse par ses épines.
« Cette fleur est comme mon amour pour vous, mon André… D'une beauté envoutante, on ne peut s'en passer, même si je me déchire aux épines de votre mépris… Pourquoi ne venez-vous plus au château ? Pourquoi André ?... Oscar a besoin de vous. »
- Mon ami, je ne vous savais pas au château aujourd'hui. Je croyais que vous vouliez rester à Jarjayes.
- C'était effectivement mon intention. Mais j'ai reçu une missive m'enjoignant de venir tout de suite. Ce que j'ai fait… et je ne le regrette pas. Il semblerait qu'Oscar ne puisse plus rester dans l'armée. Le Roi n'y veut plus de femme, sous les conseils du duc de Broglie.
- Le duc de Broglie, votre ami ?
- Oui. Je connais son point de vue depuis longtemps. Il a obtenu gain de cause. Aussi ai-je décidé de la marier avec le colonel de Girodelle.
- La marier ? répéta la comtesse, héberluée.
- Le colonel était très désireux de convoler avec Oscar. C'est un très bon parti, de bonne noblesse. Il respecte Oscar et…
- Et ?
- Il accepte que leur premier enfant mâle perpétue le nom des Jarjayes.
- Mais… Oscar va-t-elle accepter ?
- Dès lors que sa véritable nature sera révélée, et cela se fera sous peu, elle n'aura d'autres choix que le mariage ou le couvent. Je suis certain qu'elle fera le bon choix.
« Et André restera à Jarjayes, pour moi seule ! » s'exalta la comtesse, avec une joie mauvaise.
- Cela fera de grands changements… à Jarjayes.
- Pardonnez-moi madame, je vais devoir y retourner. Oscar doit sans doute m'attendre.
- Elle sait que…
- Non, mais elle doit vouloir me poser des questions concernant André, dit-il en jetant un regard aiguisé à son épouse, qui pâlit considérablement en portant la main à son sein.
- An… André ? Mais quoi André ! s'écria-t-elle, ne pouvant plus se contrôler.
- André a quitté le domaine. Il pensait qu'Oscar pouvait désormais se débrouiller seule et souhaitait faire quelque chose de sa vie.
- Mais… Mais où … ?
- J'ai acheté un domaine et André va s'en occuper. Ou plus spécialement s'occuper de mon nouvel élevage de chevaux… Attention madame, vous allez vous blesser.
- Pardon ?
- La rose…
La comtesse baissa les yeux vers la fleur qu'elle triturait sans y prendre garde. Un mince filet de sang s'échappait d'un de ses doigts. Elle le porta à sa bouche en gémissant.
Ce n'était pas possible ! André ! André était parti !
- Où… se trouve ce… domaine ? interrogea la comtesse d'une voix haletante, en regardant tomber les pétales froissés.
- Inutile madame ! répondit froidement le général.
- Pardon ? Que… Que voulez-vous dire ?
- Qu'il souhaite couper toute relation avec Jarjayes… Avec vous particulièrement madame. J'espère m'être bien fait comprendre. Allons, reprenez-vous, reprit-il sèchement. Vous allez rejoindre la Reine et lui demander quelques jours. Nous partirons nous reposer en Normandie.
- Mais…
- Je suis certain que cela vous fera du bien. Je compte emmener Oscar. Vous pourrez tranquillement l'entretenir sur la vie des femmes. Enfin, il est inutile de lui en dire trop…
- Mon ami, il faut que vous sachiez…
- Non madame, vous n'avez rien à dire, rien à expliquer,… rien à vous faire pardonner. André s'est montré très discret quant à ses… motivations. Alors de grâce, reprenez-vous !
- …
- Je dois vous quitter maintenant. Oscar a probablement découvert que son compagnon d'enfance est parti. Je dois répondre à ses questions. Je vous retrouverai au domaine dans la soirée.
Le général partit rapidement, laissant son épouse recroquevillée sur elle-même. Elle avait levé les yeux vers son époux. Un regard implorant… Cela ne pouvait être vrai ! Pas André !... Son visage était ravagé par une douleur insondable, ses larmes coulaient, ses gestes étaient fébriles, sa respiration incontrôlable.
Mais le général ne l'avait pas rassurée. André était parti. Il était bel et bien parti. Elle ne le reverrait plus. Il ne voulait plus la revoir. Il l'avait chassée de sa vie.
Elle regarda la silhouette de son mari s'amenuiser avant d'être dévastée par des sanglots terriblement douloureux.
« Oh mon dieu non ! Pas ça ! Ne me l'enlevez pas ! Je veux le revoir…. Vous ne pouvez pas me l'enlever Seigneur. Que vais-je devenir ? Que vais devenir si je ne le vois plus ? S'il ne pose plus jamais ses mains, ses yeux sur moi ? André ! André, revenez-moi… Je vous en prie… Je vous aime ! Je vous aime… »
