Lorsqu'Oscar entendit le pas caractéristique du cheval de son père, elle sortit en trombe. Il s'agissait bien du général. Il la regardait gravement.
Etait-ce le hautain lieutenant de Jarjayes que ce frêle jeune homme qui semblait perdu dans une vie soudain trop grande pour lui ? Il essayait de retrouver les traits martiaux de son enfant, mais il ne voyait se tendre vers lui qu'un visage décomposé par l'angoisse, des traits d'une finesse trahissant sa véritable nature. Elle avait pleuré, et cela semblait accroître la brillance de son regard, si c'était possible. Sa chemise était froissée, le col dénoué, mais elle n'en avait cure.
Elle n'avait jamais été aussi femme qu'à cet instant précis où elle laissait apparaître ses sentiments. Il en fut profondément frappé. Comment avait-il pu l'élever comme un homme ? Comment avait-elle réussi à passer pour un homme pendant toutes ces années ?
« Il faut croire que tous les hommes sont aveugles, tout comme moi ! Ou presque tous les hommes… »
- Père ! s'écria-t-elle d'une voix brisée de désespoir. Dites-moi que ce n'est pas vrai !
- Rentrons Oscar, dit-il alors qu'elle arrivait devant lui.
- Dites-moi ! supplia-t-elle.
Pour le général, la détresse de la fille fut comme une révélation. Il avait compris les sentiments qu'André nourrissait pour la jeune femme. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il se rendait compte subitement que ces sentiments étaient partagés. Pendant quelques secondes, il ne sut que dire ni que faire. Puis il se reprit. Les Jarjayes ne pouvaient pas se donner ainsi en spectacle, en pleine cour, devant tous les domestiques !
- Rentrons ! commanda-t-il en entrainant une Oscar complètement désorientée.
Il l'emmena jusqu'à son bureau. Leur entretien ne serait probablement pas des plus faciles, particulièrement sur le plan émotionnel.
- André est bel et bien parti Oscar, commença-t-il.
- Pourquoi ? s'écria-t-elle au bord de l'hystérie. Il était bien ici. Il… Il était avec sa grand-mère. Pourquoi est-il parti ? Pourquoi… Pourquoi…, répéta-t-elle en essayant de retenir ses sanglots.
- Il ne vous a pas abandonnée mon enfant, répondit-il calmement.
- Où ? balbutia-t-elle.
- Dans un nouveau domaine que j'ai acheté. Il m'a proposé de s'occuper d'un élevage de chevaux. Cela m'a semblé une très bonne idée…
- Une très bonne idée ! coupa Oscar, furieuse. Mais… Mais il avait à faire ici ! Il était à mon service ! J'ai… J'ai besoin de lui !
- André a jugé que vous pouviez vous débrouiller sans lui. Aussi s'est-il penché sur sa vie… Il m'a fait part de ses interrogations. Il souhaitait travailler avec les chevaux, et c'est ainsi que j'ai pensé à un élevage. Je connais André depuis aussi longtemps que vous Oscar. Et si je ne le connais pas aussi bien, je l'apprécie beaucoup. Assez pour ne pas le laisser partir à l'aventure sans savoir de quoi demain sera fait.
- J'ai besoin de lui ! s'affola Oscar.
- Non ma fille, vous n'avez plus besoin de lui. Je comprends que ce départ soudain vous afflige.
- Non ! Pourquoi ? Pourquoi ne lui avez-vous pas fait changer d'avis ?
- Il voulait partir. Pour différentes raisons… Pas à cause de vous Oscar.
- Mais…
- De toute façon, André ne pouvait plus avoir sa place auprès de vous.
- Pourquoi ? s'entêta la jeune femme, d'une beauté troublante dans son désespoir.
- Oscar… Je viens d'apprendre ce matin que… le Roi ne voulait plus de femme dans son armée.
- Il n'a pas de femme dans son armée ! rétorqua-t-elle, incisive.
- Le fait que vous portiez des habits d'homme ne fait pas de vous un homme !
- Il fallait y penser avant !
- Oscar !
- …
- On a convaincu Sa Majesté de vous écarter de l'armée. Votre véritable nature sera alors révélée et… vous pourrez vous marier.
- Me marier ? réagit Oscar, horrifiée.
- A moins que vous ne préfériez le couvent.
- C'est impossible, murmura-t-elle, secouant la tête pour chasser le cauchemar qui l'entourait. Oh mon dieu ! Ce n'est pas André…
- André a juste compris que vous pouviez vous débrouiller sans son aide. Le duc de Broglie a convaincu Sa Majesté. Le colonel de Girodelle m'a demandé votre main… et j'ai consenti à ce mariage.
- Girodelle, souffla-t-elle en pleine déroute.
Il l'avait maintes fois prévenue qu'à la moindre occasion, il la traiterait comme une femme, une belle femme qui lui plaisait et qu'il voulait comme maîtresse ou comme compagne. A quoi rimait toute cette comédie ? Pourquoi avoir passé des années en entraînements, en assimilant la notion de devoir, de responsabilité, de charges, pour finir dans les atours d'une mariée rougissante et… poussée à l'autel par l'autorité d'un père.
- C'est un cauchemar…
- Je me rends compte que ces nouvelles vous bouleversent. Prenez le temps de vous y faire ! J'ai croisé votre mère. Je voudrais partir avec elle en Normandie, et avec vous. Vous aurez l'occasion de discuter avec elle de vos futurs devoirs de femme.
- Devoirs ?
- Votre mère est mieux placée que moi pour vous préparer à votre union.
- Ma mère… « Ma mère, cette dévergondée… Oh oui, nous aurons des choses à nous dire ! Est-ce à cause d'elle qu'André est parti ?... Est-ce cela que je dois apprendre ? »… Je ne veux pas…
- Oscar, je vais être clair. Je ne vous ai pas appris à tourner autour du pot. En tant que femme et compte tenu de votre passé, vous n'aurez le choix qu'entre le mariage et le couvent. Je ne vous imagine pas au couvent, vous y dépéririez. Le colonel de Girodelle tient à vous et vous respecte. C'est une base solide dans un couple…. Ne prenez pas cet air buté ! Vous n'êtes pas en état d'entendre raison. Allez vous calmer.
- Je ne me calmerai pas !
- Je vais de ce pas voir le Roi et l'informerai de votre démission de l'armée pour cause… matrimoniale.
- Non !
- A mon retour, j'espère que nous pourrons parler de tout ceci.
Sur ce, le général sortir de son bureau pour retourner au château, le cœur serré par la détresse de sa fille. Oscar était prostrée. Une larme traça un sillon brillant sur la joue pâle de la jeune femme. Elle ne pouvait même pas faire état de ses espérances brisées, de ses projets morts-nés. Elle n'avait ni espoir, ni projet… Elle n'avait plus rien !
André était parti. Elle allait se marier. Sa vie était sans dessus-dessous. André était parti. André…
Lorsqu'il était revenu, le général retrouva une jeune femme anéantie mais digne, comme elle avait toujours su l'être. Soulagé de n'avoir pas à affronter une situation épineuse en chassant une femme de son armée, Louis XVI avait présenté tous ses vœux aux futurs mariés. Le duc de Broglie était agréablement surpris par la compréhension d'un père jusqu'à présent réfractaire à l'idée d'avoir une sixième fille et non un fils.
Ils étaient partis en Normandie. Le voyage avait été des plus monotones. Oscar était plus silencieuse que jamais, vivant comme en spectatrice de sa propre existence. La comtesse de Jarjayes, pour sa part, était effondrée et n'arrivait pas à faire bonne figure. Elle lançait de temps en temps des regards douloureux à sa fille, qui ne les voyait même pas.
Voir Oscar seule, c'était assimiler définitivement le départ d'André. Une déchirure qu'il avait souhaité, qu'il lui avait infligé sans même une explication. Mais y avait-il quelque chose à expliquer ? La poitrine de la comtesse se gonflait de soupirs qu'elle tentait de réprimer, par égard pour son époux. L'expression froide de ce dernier lui faisait comprendre qu'il n'était pas dupe.
En Normandie, Oscar continua à vivre comme si une autre personne habitait son corps. Elle n'avait plus aucun mouvement de révolte, aucune colère. Ce qui inquiétait fortement son père. Cette langueur excessive n'était pas du tout dans le caractère de sa benjamine. Qu'est-ce que cela cachait ?
Il avait tenté d'en discuter avec son épouse, mais abandonna bien vite. En effet, dans cet endroit aux troublants souvenirs, le désespoir de la comtesse ne connaissait plus de bornes. Elle prétextait un rhume pour garder un mouchoir à la main, ou à portée de main. Elle faisait des efforts lorsqu'elle était en présence de son mari, mais passait le plus clair de son temps à verser des larmes.
« André, avais-tu pleinement conscience de ta place dans le cœur de ces femmes ?... Celui de mon épouse t'importe peu je le sais. Tu n'as rien fait pour entrer dans son cœur ou dans son lit… Je crois… Je crois aussi qu'elle t'aime, à sa manière. Merci André. Tu es parti à temps, avant que la situation n'éclate pour le plus grand malheur de tous… Mais Oscar ! Tu voyais la femme en elle, voyais-tu son amour ?... Je ne puis m'empêcher de penser que, si tu l'avais vu, tu n'aurais pu partir aussi facilement. »
Après une semaine d'errance dans leur domaine de Normandie, le général préféra ramener ses « femmes » à Jarjayes. Au moins, la comtesse pourrait s'étourdir au château. Quant à Oscar… Il y avait un mariage à préparer. Il était resté en contact épistolaire avec le colonel de Girodelle, ravi de voir sa demande acceptée aussi rapidement.
A vrai dire, le général comme le colonel avaient craint une réaction de la jeune femme. Ils s'apprêtaient l'un comme l'autre à essuyer des foudres, à faire face à des « caprices » ou des refus… Rien ! Depuis le retour de son père, Oscar acceptait son sort avec une surprenante mais bienvenue résignation.
A Jarjayes, la jeune femme avait trouvé sa chambre remplie de roses. Avec un sourire aux lèvres, comme un baume sur son cœur, grand-mère avait expliqué que c'était un présent du colonel de Girodelle pour sa fiancée.
- Vous avez de la chance Oscar, avait-elle ajouté à l'adresse de la jeune femme lorsqu'elles furent seules dans la chambre. Vous allez épouser un homme délicat. Il saura vous entourer d'attentions, vous protéger…
- Je peux me protéger toute seule, se rebiffa soudain Oscar.
- Ce n'est pas le rôle d'une dame… De plus, vous ne pouvez faire d'enfant toute seule ma chérie. Et je suis certaine que monsieur de Girodelle ne se fera pas prier pour vous en faire des beaux et forts !
Oscar avait posé sur sa vieille nourrice un regard chargé d'incertitude et d'atterrement. Des enfants forts et beaux… Qu'est-ce qu'une femme peut demander de mieux ? Il est vrai qu'elle aimait les enfants…
- Il tient beaucoup à vous…
- « Je le sais. »
- Il accepte votre passé sans sourciller. Si votre père m'avait écoutée…
- « André et moi n'aurions peut-être pas été aussi proches… »
- Vous êtes enfin redevenue ce que vous auriez toujours dû être… Vous étiez déjà un si joli bébé !
- « Pour André, j'ai toujours été une femme… quels que soient mes habits ! »
- Mon pauvre petit a eu raison de partir…
- Quoi ! s'exclama Oscar en sursautant.
- Vous auriez mis son cœur à rude épreuve s'il vous avait vue aussi belle, reprit tendrement grand-mère avec des larmes dans les yeux.
- « Si tu savais grand-mère… Si tu savais ! André m'a vue telle que la nature m'a faite, sans froufrou et sans dentelle… Son cœur à rude épreuve ! Oh grand-mère, je ne savais rien du mien, et il est parti ! »
- Je suis certaine que le colonel de Girodelle saura vous rendre heureuse. Il a toutes les qualités pour faire un bon mari. Souriez ma chérie, ce n'est pas une fin… c'est un commencement. Vous verrez, dit doucement grand-mère en lui tapotant la joue.
- « Cherches-tu à me convaincre ou à te convaincre, grand-mère ? » Est-ce ainsi que mes sœurs ont été préparées au mariage ?
- Que voulez-vous dire ?
- Tout ira bien, votre époux saura vous protéger, vous rendre heureuse, et vous faire une ribambelle de marmots pour le bon renom de sa famille…
- Ma chérie…
- Je sais que tu cherches à me rassurer, mais tout ceci n'a aucun sens pour moi.
- Vous savez, la condition des femmes vous semble étriquée parce que vous ne la connaissez pas.
- Non grand-mère. La condition des femmes te semble acceptable parce que tu ne connais pas celle des hommes.
- Vous auriez pu avoir pire époux qu'un homme qui vous respecte, en avez-vous au moins conscience ?
- Ne me crois pas ingrate ou idiote sous prétexte que je vais désormais devoir porter des robes… Bien sûr que je m'en rends compte. Le colonel de Girodelle est un très bon parti. Je connais ses qualités humaines, et quelques-uns de ses défauts aussi, ajouta-t-elle avec un demi-sourire qui rassura la vieille nourrice.
- Enfin je vous vois ébaucher un début de sourire ! Mes chers petits, vous me ferez mourir d'inquiétude…
- As-tu de ses nouvelles ?
La vieille nourrice hésita quelques secondes. Devait-elle lui dire ? Y avait-il une échappatoire à cette situation ? Elle soupira et leva un regard mouillé sur la belle jeune femme, qui tentait maladroitement de cacher son espoir d'une réponse positive.
- Oui, j'ai reçu une missive, répondit-elle en restant évasive.
- Est-il question de moi ?
- Comment mon petit pourrait-il ne pas se préoccuper de vous ? Il me recommande de bien veiller sur vous. Il espère ne pas vous avoir fait trop de mal…
- Eh bien tu pourras lui répondre que… que…, jeta-t-elle en serrant les poings.
- La réponse est déjà partie Oscar.
- Est-ce que… tu l'as averti pour le… mariage ?
- Oui, avoua grand-mère en baissant la tête. Le général voulait le faire lui-même, mais je lui ai demandé de me laisser faire. C'est mon petit-fils, et je le connais bien. Je connais son cœur… Je ne sais pas tout, et André n'est pas homme à se confier facilement. Mais je sais que, s'il est parti, il ne vous en aime pas moins plus que tout…. Je n'aurais pas dû vous dire cela, se morigéna-t-elle devant le regard ému de la jeune femme.
- Pourquoi ? Cela me fait plaisir…
- Mais ce ne sont pas des choses à dire à une fiancée, se gourmanda grand-mère. A quelques jours de votre mariage, je vous parle de l'amour d'un autre homme. D'un domestique de surcroit !
- Arrête avec ces histoires de domestique ! Pas toi ! s'énerva la jeune femme, qui sortait de l'inertie quand il était question d'André.
- Il faut bien que j'en parle puisque vous l'oubliez. André et moi sommes des domestiques, que cela vous plaise ou non ! Que diriez-vous si votre père avouait être amoureux de moi ? demanda grand-mère, les mains sur les hanches et le visage sévère.
Cette question parut si incongrue à Oscar qu'elle éclata de rire. Son père amoureux de grand-mère ! A bien y penser, elle aimerait beaucoup voir cela. Et son rire de rouler encore et encore !
Après un premier mouvement de stupeur, la vieille nourrice fut fière de sa prestation. Le général était si inquiet de l'inertie de sa fille. Voici qu'en une petite conversation, elle arrivait à la faire rire !
Pendant que grand-mère se rengorgeait, Oscar imaginait son père poursuivi par une louche jalouse du temps qu'il consacrait à ses affaires. Dieu, que c'était drôle !
