Le soleil lançait ses derniers rayons, peignant le ciel d'un camaïeu rose-orangé, lorsque retentit un gémissement profond, lancinant, presque inhumain. Une douleur qui venait du fond des entrailles, du fond du cœur, laissant le jeune homme complètement vidé de ses forces. Il tomba à genoux.
André avait reçu le pli de sa grand-mère le matin même. Dès lors, le papier sembla lui brûler les doigts. Fébrile, le palefrenier l'avait enfoncé dans sa poche, en essayant de ne plus y penser de la journée. Il avait beaucoup de travail aujourd'hui, avec la réception de quatre magnifiques étalons, et ne voulait pas se laisser distraire. Le général lui avait fait assez confiance pour lui confier la bonne marche du domaine, il ne voulait pas le décevoir.
De là à ne plus penser à ce pli… Il venait de Jarjayes, des nouvelles de sa grand-mère, de tous ceux qu'il avait quittés, d'ELLE.
- Allons André, s'encouragea-t-il à voix basse, les nouvelles n'auront pas changé d'ici ce soir…
- Vous m'avez parlé monsieur André ? demanda une soubrette qui travaillait dans la cuisine.
- Non non Lison, vous pouvez continuer, répondit-il distraitement sans remarquer la déception de la jeune fille.
S'il prenait ses repas dans la salle à manger, André n'avait pu se résoudre à y prendre son déjeuner. Il se réveillait tôt pour s'occuper des chevaux, avec les autres palefreniers et garçons d'écurie. Il faisait sa toilette et descendait invariablement à la cuisine, se mêlant aux domestiques.
Lorsque la cuisinière lui avait proposé d'apporter son déjeuner dans la salle à manger ou même dans sa chambre ( la brave matrone n'avait aucune arrière-pensée en faisant cette proposition ), il avait simplement répondu qu'il était aussi un domestique et qu'il n'en avait pas honte. Les autres personnes du domaine le voyaient travailler sans rechigner à la tâche. Aussi André fut-il rapidement respecté par tous.
Ce jour-là, la petite Lison voyait le « maître » bien préoccupé, et cela ne lui disait rien qui vaille. Habituellement, il faisait un peu plus attention à elle. Quelquefois, ils échangeaient quelques mots. La jeune fille posait un regard rancunier sur la missive que lui avait apporté un garçon d'écurie.
Dix fois, vingt fois, cinquante fois il avait pris la lettre entre ses doigts, puis l'avait de nouveau cachée au fond de sa poche ! Malgré les minutes nonchalantes et les heures interminables, la journée tirait à sa fin. André avait mis un point d'honneur à s'occuper des nouveaux arrivants : des bêtes magnifiques ! Dont un étalon d'un gris pommelé, à la fois vif et intelligent, qui avait particulièrement attiré son attention. Malgré lui, il imaginait une amazone aux cheveux de lumière le chevauchant fièrement.
Oscar… Jarjayes… La lettre ! Il n'avait plus de dérobade possible. Il contempla le pli quelques secondes, comme pour réclamer son indulgence. D'où venait cette certitude d'avoir terriblement mal à la lecture de ces quelques nouvelles ? Ce sombre pressentiment qui le faisait trembler, qui l'amena à rechercher un coin tranquille. Avec un sourire mélancolique, il s'était dirigé vers les écuries. Combien de fois Oscar lui avait dit qu'il préférait la compagnie des chevaux à celle des humains !
Inconsciemment, ses pas le portèrent vers le cheval gris pommelé. Il s'adossa à la porte de son box et, le cœur battant à tout rompre, sortit pour la énième fois la lettre de sa poche. Le cheval vint chatouiller le cou de son palefrenier de ses lèvres, recueillant quelques caresses. Après une profonde respiration, il brisa enfin le sceau et déplia la missive.
Mon cher petit,
Le général m'a donné des détails sur les travaux qu'il t'avait confiés. S'occuper d'un élevage de chevaux… J'espère que tu es content, et que tu as remercié le général comme il se doit.
Ici, le domaine parait un peu vide, et mon panier de pommes est curieusement bien rempli.
Madame la comtesse ne va pas bien. Je me demande si elle n'est pas malade. Je presse le général d'appeler le docteur Lassone, mais il me répond que ça passera. Je suis inquiète.
Comme tu t'en doutais, Oscar a mal pris ton départ. Très mal…
Elle semblait complètement perdue.
Elle m'inquiète aussi.
D'autant que, je ne sais comment te l'apprendre sans te faire mal. Oscar va se marier, avec le colonel de Girodelle. Il a fait sa demande et le général a accepté. Je ne sais pas trop pourquoi.
Ma petite Oscar semble complètement résignée. Que c'est triste pour une future mariée !
J'espère que tu vas bien mon petit, même si je ne t'apporte pas de bonnes nouvelles.
Pense à ton nouveau travail. Tu as toujours aimé les chevaux…
Je t'embrasse.
Donne-moi de tes nouvelles s'il te plait. Je m'inquiète pour toi aussi.
Ta grand-mère.
La lettre était relativement brève. Grand-mère n'avait jamais aimé écrire. Elle avait eu la chance d'avoir un minimum d'instruction pour lire, et écrire si le besoin s'en faisait sentir. Mais elle n'aimait pas tenir la plume, car elle savait qu'elle faisait beaucoup de fautes [non retranscrites], et grand-mère aimait faire les choses correctement. Ces quelques lignes émouvaient d'autant plus le jeune homme.
Le début lui avait arraché un sourire. Bien sûr qu'il avait remercié le général ! Décidément, même à mots couverts, grand-mère savait lui rappeler qu'il n'était qu'un domestique dans une famille noble. Il ne manquait plus que les louches !
Le sourire du jeune homme s'accentua à l'évocation du panier de pommes bien rempli… Piocher inconsidérément dans les réserves lui avait valu quelques remontrances. Etait-ce sa faute s'il adorait croquer dans une pomme bien ferme, acidulée à souhait. Il avait l'eau à la bouche rien que d'y penser. Comme s'il avait lu dans ses pensées, l'étalon s'ébroua.
- Toi aussi tu aimes les pommes camarade ! s'amusa André.
Le sourire du jeune homme s'évanouit à l'évocation de la comtesse. Ainsi, elle le regrettait au point de se rendre malade. Il ne se faisait pas d'illusion. Si le général n'était pas plus inquiet, c'est qu'il connaissait les raisons de sa langueur. Le jeune homme aussi… Ses mâchoires se crispèrent et ses yeux lancèrent des éclairs. Il eut envie de frapper. Un hennissement de surprise devant l'attitude presque menaçante du jeune homme rompit le fil de ses pensées. Il cligna des paupières, comme s'il se réveillait.
« Mon dieu ! Je suis vraiment parti à temps… Avant qu'elle ne me détruise complètement… »
La ligne suivante le frappa de plein fouet. Oscar… Au début, il ne vit que cela : son prénom ! Oscar a mal pris ton départ… Cela ne l'étonnait pas du tout. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle était si passionnée sous ses dehors rigides, si fragile derrière sa force. Il avait l'habitude d'être là, ombre rassurante à ses côtés. Elle ne se rendait même pas compte de la force qui était en elle ! Son Oscar…
Soudain, il avait les larmes aux yeux. Comment pouvait-il en être autrement ? Il était tellement attaché à elle, au-delà de la distance qui les séparait, au-delà des faux-semblants… Son cœur saignait tous les jours un peu plus de l'avoir laissée. Quel autre choix ? Les larmes roulaient silencieusement. Il garderait précieusement de merveilleux souvenirs…
Soudain, il se figea, statue de chair que le sang désertait, dont le cœur refusait d'émettre d'autres battements inutiles. Pourquoi ? Pour souffrir plus qu'il ne pouvait le supporter ? Oscar allait se marier !
Il froissa la lettre, et poussa ce gémissement que les derniers rayons du soleil recueillirent. A genou devant la porte du box, il laissait les sanglots s'échapper de sa poitrine pour nettoyer sa douleur. Pas d'apaisement ! Oscar, mariée…
Il devait être heureux pour elle ! Il devrait… Il le serait, ou du moins arriverait à le faire croire, mais demain… Cette nuit appartenait à sa souffrance, à la détresse infinie, à son amour torturé. S'il avait pu l'aimer moins… Si elle avait été moins digne d'amour…
Il passa une bonne heure ainsi, à genou, terrassé par sa douleur. Puis il reprit la lettre. Se repaissant de cette douleur qui serait désormais sa compagne, il lut et relut le passage. Jusqu'à ce que ses larmes tarissent d'avoir trop coulé.
Le colonel de Girodelle… Tant mieux ! Au moins, ce ne serait pas un courtisan arrogant, fier d'exhiber Oscar comme un trophée, heureux de l'humilier pour la briser. Girodelle n'était pas comme cela !
Oscar résignée, il avait du mal à se l'imaginer. Fallait-il qu'elle soit bouleversée ! S'il y réfléchissait, il y avait de quoi. Le sort avait voulu qu'elle apprenne le départ de celui qu'elle considérait comme son ami d'enfance, son compagnon, pour lequel elle éprouvait des sentiments troubles et qui faisait ressortir les élans féminins de son cœur, et qu'elle apprenne la nouvelle de son mariage en même temps.
« Mon Oscar, tu es courageuse ! Laisse ton cœur faire son deuil de ma présence pour s'ouvrir à un autre… Oh mon Oscar, combien donnerais-je pour pouvoir te consoler ! Mon amour… »
Pour penser à son travail, il y penserait ! Il s'abrutirait même dedans, pour oublier, pour faire face, pour avoir l'illusion de moins souffrir…
Pauvre grand-mère ! Elle devait bien s'inquiéter avec tout cela, elle qui n'aspirait qu'à une vieillesse relativement paisible. Oh bien sûr, courir après de jeunes enfants ( ceux d'Oscar ou ses arrière-petits enfants en particulier ) ne la dérangerait pas ! Combien d'autres épreuves aurait-elle à traverser, après toutes celles qu'elle avait déjà vécues ?
André sentit des courants de tendresse traverser son cœur endolori. Cela lui fit du bien, beaucoup de bien. Il s'assit, laissa courir son regard sur les chevaux calmes et confiants, un peu curieux et étonnés aussi, ferma les yeux et pensa de toutes ses forces à sa grand-mère.
Douleur et tendresse seraient désormais les guides de son existence. Dans ce lieu vierge de mauvais souvenirs, et qui le demeurerait, il abandonnerait tous les souvenirs de la comtesse, même ceux du temps où il la respectait. Il ne voulait plus d'amertume, de haine. Cela l'aidait parfois à surmonter des épreuves, mais cela le détruisait à petit feu. Non ! Il resterait celui qu'Oscar avait connu, en moins insouciant, en plus mélancolique… Si un jour elle avait besoin de lui, vraiment besoin, il serait égal à lui-même. Voilà ! Il se sentait mieux. Il avait toujours aussi mal, mais se sentait mieux.
André se releva et vérifia le bien-être des quatre étalons. S'il avait une préférence pour le gris pommelé, il ne pouvait rester aveugle à la beauté des trois autres, dont un alezan des plus prometteurs. Il accorda attention et caresses à chacun d'eux, avant de les laisser se reposer.
Grand-mère avait raison. Le travail l'étourdirait. Il avait beaucoup de chance de pouvoir travailler ainsi avec les chevaux, en étant son propre maître de surcroit. Vraiment beaucoup de chance !
« Merci général de Jarjayes… » pensa-t-il avec un petit sourire.
Il frissonna. Il sentait bien que son cœur, lui, ne retrouverait pas aussi facilement le repos. La blessure béante serait comme une épine acérée à l'intérieur même de son corps, meurtrissant les moindres traces de bonheur.
Il avait su vivre avec la souillure qui était la sienne, il saurait vivre avec son malheur. Même s'il avait soudain une furieuse envie de se battre contre lui. N'avait-il pas droit au bonheur ? Il croyait en avoir payé le prix !... Mais quel bonheur ? Quelques instants d'intimité avec Oscar, volés aux yeux de tous ? Ce n'était pas ce qu'il souhaitait, et ce n'était surtout pas digne d'elle.
Il regarda la silhouette de la grande bâtisse, qui se profilait sous l'éclat d'une lune d'argent. Il n'avait pas le courage, cette nuit, de faire semblant de rentrer chez lui. Il était confortablement installé, certes. Mais ce n'était pas chez lui, et il savait que cette maison ne serait jamais vraiment « chez lui ».
Il soupira, baissa la tête et afficha un pauvre sourire. Lorsqu'il était triste, il n'était bien qu'à un seul endroit. « Décidément, tu t'entends mieux avec les chevaux qu'avec les hommes » croyait-il entendre. Il prit une couverture et se dirigea vers le tas de foin.
Il pensait qu'il n'arriverait pas à dormir. Mais les émotions eurent raison de lui et il sombra dans un sommeil sans rêve. Au bord de ses cils sombres, seule une larme osa troubler son repos, cherchant son chemin sur la joue rugueuse du jeune homme.
