A Jarjayes, les préparatifs du mariage se poursuivaient. Le colonel de Girodelle était venu, peu après le retour de la famille, pour discuter avec Oscar. Il mesurait l'importance du changement que vivait la jeune femme. Il ne voulait pas être taxé d'opportunisme. Certes, la situation lui avait profité. Mais il avait toujours averti sa subordonnée que, si l'occasion s'en présentait, il pourrait aller jusqu'à la demander en mariage. C'est ce qu'il avait fait, par affection et par respect.

Oscar avait écouté attentivement. Elle avait souri en se remémorant toutes ces joutes entre eux, surtout quand elle ne savait pas se défendre. Dans les cas les plus extrêmes, c'est André qui était intervenu. Son chevalier, son ombre… Une voile mélancolique recouvrit ses prunelles, auparavant si vives.

Le colonel ne l'avait jamais vue ainsi, et il en conçut une grande inquiétude. Il discuta ensuite avec le général. Lui aussi se faisait du souci. Dans quelques temps, Girodelle l'emmènerait dans sa nouvelle demeure, et veillerait sur elle. Un sombre pressentiment assaillit le cœur du jeune homme, et c'est douloureusement qu'il salua sa fiancée avant de repartir prendre son service au château de Versailles.

« André… Il était donc plus qu'un ami, sinon pourquoi vous mettre dans cet état ? Pourquoi y perdre votre santé ? Etiez-vous donc à ce point attaché à ce domestique qui savait être si serviable, et si inquiétant aussi ?... Oscar, reprenez-vous ! Vous finirez par l'oublier, je m'y emploierai. Je vous aimerai tant que vous serez comblée. Je vous gâterai au point que vous ne saurez plus que réclamer. Redevenez vous-même ! Boudez, griffez, envoyez-moi au diable ! Mais ne vous laissez pas aller ainsi, je vous en prie… »

Grand-mère ne savait plus où donner de la tête. Oscar n'avait exigé qu'une chose : que ce soit sa vieille nourrice qui fasse sa robe de mariée. Grand-mère avait beau ronchonner, la jeune femme savait que rien ne pouvait lui faire plus plaisir.

D'autant que cela lui permettait de s'étourdir dans une tâche dont elle avait toujours rêvée. Pour oublier le départ de son petit-fils. Pour oublier le mal qu'elle lui avait fait en lui apprenant le mariage de sa chère petite. Car elle avait vu, très tôt, les prémices des sentiments du jeune homme Elle avait essayé de les contenir, en lui rappelant toujours sa condition de domestique… qui lui interdisait tout avenir avec la jeune femme. Mais peut-on brider le cœur ?

Grand-mère essuya une larme du revers de la main. Elle ne devait pas se laisser aller, elle ne devait pas écouter les échos plaintifs de son cœur qui avait déjà trop pleuré. Comme il lui manquait ce garnement ! Comme elle l'aimait ! Ses cheveux, bruns et souples, lui rappelaient tant ceux de son père, ce fils trop tôt parti… Ses yeux d'un bleu-vert si clair étaient semblables à ceux de sa mère, cette belle-fille si douce et aimante.

Grand-mère posa un regard mouillé sur les dentelles arachnéennes. Ce serait un beau mariage, voilà ce à quoi elle devait penser. A rien d'autres ! Oscar serait heureuse et peut-être… Peut-être qu'un jour, André pourrait l'être aussi.

De plus, elle devait s'occuper de la comtesse de Jarjayes. La pauvre madame n'allait pas bien. Elle avait des nerfs fragiles, et ne semblait pas supporter le départ de son enfant. Pourtant, elle avait marié ses autres filles, en se réjouissant même. Avec Oscar, c'était différent… parce qu'elle était différente. Elle était restée à demeure bien plus longtemps que ses sœurs. Sans doute la comtesse s'était-elle attachée à elle plus qu'elle ne le pensait, plus qu'elle ne l'aurait même voulu…

« Pauvre madame… » songea la vieille nourrice, trouvant son réconfort en plaignant les autres. Peut-être était-ce juste une manière de se sentir moins seule dans le malheur, moins meurtrie… En les soulageant, elle espérait soulager également ses blessures, par un effet de miroir.

- Grand-mère, cette dentelle est magnifique, murmura Oscar en interrompant le fil des pensées de la vieille femme.

- Oh ! Ma chérie, je ne vous ai pas entendue arriver.

- Tu étais plongée dans tes pensées…

- Oui, tu as raison. Cette dentelle est magnifique. J'ai cherché dans la meilleure boutique de Paris ! Je voulais quelque chose de léger et de simple, quelque chose qui te ressemble.

- Merci grand-mère, répondit la jeune femme en posant sa tête sur l'épaule de sa vieille nourrice.

- Oscar, vous allez bien ? s'alarma cette dernière.

- Oui. Pourquoi me demandes-tu cela ?

- …

- Pourquoi, grand-mère ? insista-t-elle.

- Vous n'êtes guère férue de ces gestes de tendresse, avoua la nourrice en baissant la tête, les joues rosées par ce qui pouvait ressembler à un reproche.

- Il faut croire que je deviens une femme, répliqua la jeune femme avec un rire teinté d'amertume.

- Vous avez toujours été une femme, lui renvoya grand-mère en la regardant dans les yeux, malgré le chagrin qu'elle y lisait.

- Pour toi oui, pour André aussi…

Sa voix chevrotante se brisa. Oscar tendit à la vieille femme un sourire très doux. Comment lui dire ? Que comprendre ? Elle avait aimé être une femme aux yeux d'André… Elle avait aimé l'amour dont il l'entourait… Elle avait aimé l'amour qu'ils avaient fait… Pourtant, elle avait bridé son cœur pour continuer à être le lieutenant de Jarjayes. Non, plutôt pour ne pas se poser de questions. Par lâcheté…

Comme il est facile d'ignorer ce qui fait mal ! Du moins, le croyait-elle… Jusqu'à ce que l'absence révèle vos sentiments, votre faiblesse, votre…trahison.

- Je vais me reposer…

- Ma chérie, vous allez bien ?

- Mais oui grand-mère. Juste un peu fatiguée, à cause de toute cette agitation probablement. Je ne me souvenais pas de tous les préparatifs qu'impose un mariage.

- Tenez, dit simplement grand-mère en lui tendant un mouchoir.

A ce moment seulement, Oscar se rendit compte qu'elle pleurait. Il faudrait qu'elle fasse attention ! Il ne manquerait plus qu'elle dise « oui » avec un visage inondé de larmes.

- Tu crois qu'il viendra ? demanda-t-elle timidement.

- Non ma chérie. Je ne le crois pas.

- Tant mieux…, soupira-t-elle, tiraillée entre l'envie de le revoir coûte que coûte et le déchirement de le savoir présent alors qu'on allait l'unir à un autre homme.

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Dans le salon, Oscar entendit un curieux reniflement. Quelqu'un pleurait en cachette, elle en était certaine. Elle avança lentement, en essayant de ne pas faire de bruit. Curieusement, alors que plus rien ne la touchait, elle aimait être au courant de tout… Comme si tout secret lui faisait dorénavant horreur. Une silhouette se dressa subitement, essuyant rapidement les traces de larmes sur ses joues.

- O… Oscar ? s'étonna la comtesse.

- Mère, pourquoi pleurez-vous ? demanda la jeune femme d'une manière fort abrupte.

- Ce n'est rien…

- Vous avez pleuré. On pleure pour quelque chose… Pourquoi avez-vous pleuré ? insista Oscar.

- Ne vous a-t-on jamais appris à modérer vos propos ? reprocha la comtesse. Peut-être n'ai-je pas envie de vous conter mes peines… La jeune femme que vous êtes devrait le comprendre. C'est gênant.

- Oh, je vous gêne ? Pardonnez-moi mère. Néanmoins, si vous vouliez être moins gênée, peut-être aurait-il fallu m'élever comme une femme. Ou du moins, me donner les rudiments d'une éducation féminine ! J'ai appris à parler comme un homme et non à minauder comme une courtisane !

- Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton Oscar !

- Pardonnez-moi mère, rompit la jeune femme avec un regard condescendant.

Cette attitude détachée, voire hautaine envers elle, mit en rage la comtesse. Comment faisait-elle ? Comment faisait-elle pour vivre après le départ définitif de celui qu'elle disait considérer comme son ami ? Comment faisait-elle pour envisager d'être heureuse dans les bras d'un autre homme ?

Alors qu'elle-même promenait sa douleur sans pouvoir y échapper, cruelle et inépuisable torture. Quand son cœur sombrait dans les affres de la souffrance à chaque souvenir de lui… et il y en avait tant à Jarjayes. Elle haïssait cette blessure. Cependant, elle ne faisait rien pour en guérir. Souffrir par lui, c'était encore avoir un peu de lui !

- Comment pouvez-vous être aussi insensible ? enragea la comtesse en dardant ses prunelles enfiévrées sur le dos de sa fille, qui s'arrêta aussitôt.

- Insensible… Parce que je ne passe pas mon temps à regretter de ne plus exercer un pouvoir écoeurant ? Mais madame, André et moi n'avions pas ce genre de relation, dit-elle en frappant chaque syllabe. Entre nous, il n'y avait pas de boue !

- Bien sûr ! Vous êtes un ange ! gronda la comtesse, d'autant plus furieuse que sa fille utilisait l'arme la plus meurtrière contre elle : sa honte.

- Je n'ai pas cette prétention.

- N'est-ce pas ainsi qu'il vous appelait parfois ?

- Il y donnait un sens que vous ne pouvez sans doute plus comprendre.

- Petite garce ! vitupéra la comtesse qui ne se maîtrisait plus, aiguillonnée par la jalousie trop longtemps contenue. Vous ne pleurez pas parce que vous n'avez pas perdu grand-chose, dit-elle en souriant, ravie de voir Oscar pâlir. Un ami ! Ha, vous en trouverez d'autres ! Vous ne pleurez pas parce que vous allez vous divertir entre les bras de votre brave petit colonel !

- Il suffit madame ! cria Oscar, plus pâle que jamais et pourtant bouillante de colère. Si vous étiez un homme, je vous aurai demandé réparation…

- Réparation ! renchérit la comtesse. Mais vous êtes une femme ! Que voulez-vous donc réparer ? Le mal que vous avez fait ?

- Que j'ai fait ? répéta Oscar, hébétée d'incrédulité.

- Vous n'êtes qu'une sainte-nitouche, incapable de donner du plaisir à un homme… Vous ne comprenez rien ! Vous n'êtes pas une femme !

Alertée par les éclats de voix, grand-mère arrivait sur le seuil du bureau. Atterrée, elle houspilla les domestiques qui, sous un prétexte ou un autre, ne perdait pas une miette de cet échange verbal savoureux. Le général allait rentrer. Qu'allait-il trouver en arrivant ? Sa femme et sa fille s'invectivant, pour un domestique… Que le ciel les protège !

Mais comment faire cesser cette dispute ? Grand-mère eut beau appeler, crier… Il semblait que ces mots soient sans effet dans le cas présent. Elle eut peur et ne put qu'assister, impuissante, au duel de ces deux femmes qui se déchiraient.

- Détrompez-vous ! Je suis bel et bien une femme, et c'est ainsi qu'André m'a toujours vue ! Par contre, votre attitude a démontré que je n'étais pas le genre de… femmes auquel vous appartenez.

Cette légère hésitation fut une humiliation cuisante pour la comtesse. Elle n'avait plus sa fille cadette face à elle. Elle n'avait qu'une garce qui accaparait André sous prétexte d'amitié, pour le soustraire aux autres femmes, ses rivales.

- Moi au moins, je suis une femme capable de donner du plaisir…

- De prendre du plaisir, la corrigea impitoyablement Oscar. Par la contrainte si nécessaire ! Et elle fut nécessaire bien trop souvent. J'aurais dû avoir le courage d'arrêter votre petit manège méprisable.

- Oh ne jouez pas les saintes ! Vous qui ne savez même pas ce qu'est l'amour…

- Parce que vous le savez ? rétorqua Oscar en ricanant.

- Si je ne lui avais pas donné de plaisir, pourquoi André m'aurait-il rejointe dans ma chambre, en pleine nuit, pour me donner les draps commandés à cette peste de Rosalie ? C'est du plaisir qu'il est venu chercher, de son plein gré !

Oscar accusa le coup. Elle comprenait tout à coup la profondeur du désespoir de son ami… Comment avait-elle pu être aussi aveugle ?

Grand-mère sursauta, les mains sur sa bouche, les yeux écarquillés. Le général était arrivé, il était à côté d'elle, et ne disait rien.

- Quel titre de gloire madame ! Pour toutes les fois où vous ne lui avez pas laissé le choix, vous m'opposez une visite de son plein gré…

- Il n'y en a pas eu qu'une ! rugit la comtesse avec un sourire triomphal.

- Comment avez-vous osé lui infliger cela ?

- Pensez-vous donc être tellement mieux que moi ? Vous vous réfugiez derrière votre amitié pour l'éloigner des autres femmes, pour l'aliéner sans pour autant faire son bonheur. Vous n'êtes qu'une ridicule petite garce !

- Ce que vous appelez « amour » n'était qu'un répugnant besoin de sexe ! Pour ma part, j'aime mieux être une garce qu'une putain ! hurla Oscar, dont le cœur lâchait les mots qu'elle avait retenus jusqu'à présent.

- Petite vierge naîve ! essaya de l'humilier la comtesse.

- Non madame, la reprit Oscar.

- …

- L'aliéner sans faire son bonheur ? Eh bien, j'ai le plaisir de vous apprendre que votre candide petite fille n'est plus vierge. Qu'elle a aimé un homme, qu'elle lui a tout donné et en a tout reçu ! Qu'elle n'a pas eu besoin de forcer qui que ce soit ! Que c'était merveilleux, magique, unique… Le bonheur ? Moi je l'ai vu briller dans son regard !

- Non ! hurla la comtesse, terrassée d'amertume. Ce n'est pas possible !

- Si ! Je me suis donnée à lui et il s'est donné à moi, et vous n'y changerez rien ! Vous, vous n'avez fait que son malheur…

La comtesse leva vers sa fille un regard chargé de haine. Un regard qui impressionna la vieille nourrice et même le général, mais qui n'effraya pas Oscar.

- Idiote ! Pauvre petite imbécile ! André vous aimait trop, et il savait bien que son amour était impossible. Vous n'aviez pas le droit de l'aimer ! Il n'a pas eu d'autres choix que de partir !

- Vous divaguez, se défendit Oscar qui sentait le sang se glacer dans ses veines.

- Tant que vous étiez inaccessible, il pouvait rester parmi nous. Pour avoir écarté vos jolies cuisses, il s'est condamné à partir. C'est vous qui l'avez chassé !

- Non !

- Vous avez chassé André !

- C'est faux !

- Il suffit madame, intervint enfin le général en s'avançant vers son épouse.

Mais celle-ci n'avait plus peur de rien. Elle avait tout perdu ! Tout ! Ainsi, André avait pu aimer Oscar, de tout son cœur, de toute son âme, de tout son corps… Il ne lui restait plus rien !

- Il savait qu'il ne pourrait jamais vous aimer au grand jour, et il savait qu'il ne pourrait supporter de vous savoir à un autre… C'est vous qui l'avez chassé, Oscar !

- Je n'ai fait que l'aimer ! s'époumona la jeune femme, étouffée par cet amour qui vaste qu'il ne pouvait plus rester enfermé dans le carcan de la résignation.

Le général avait attrapé son épouse par le bras, lui intimant l'ordre de se taire. Malgré sa rage, sa haine, sa souffrance, sa honte, la voix vibrante de son mari la fit frissonner. Un timbre tellement froid malgré le courroux qu'on devinait en lui… Cette rage froide effraya la comtesse plus qu'un éclat.

Sentant son être se briser, Oscar s'enfuit sans un regard derrière elle. Elle se moquait d'entendre le rire de sa mère, de provoquer la fureur de son père par sa lâcheté… Pourtant, sa mère ne riait pas, et le général était plus soucieux que furieux.

La jeune femme se dirigea vers l'écurie. Heureusement, son cheval était prêt, car elle comptait faire une promenade. Lorsque le général ouvrit la porte de l'écurie, il se recula précipitamment.

- Oscaaaaaaaaar ! hurla-t-il en voyant sa fille partir au galop, poussant son cheval comme elle ne l'avait jamais fait auparavant.