Oscar voulait galoper, sentir le vent sur son visage. Plus rien d'autre n'existait. Le malaise qui l'avait saisi ne la quittait pas. Elle savait ce qu'André avait subi, cette humiliation incessante d'être un objet sexuel entre les mains d'une femme dépravée, mais qui savait néanmoins donner du plaisir… C'était une chose de le savoir et une autre d'être confrontée à la vérité toute crue, de la recevoir en pleine face comme un coup de poing.
Assommée, c'est bien ce qu'elle était ! Assommée de honte face à l'attitude de sa mère… Assommée de compassion à l'égard de son ami qui, malgré ses problèmes personnels, avait toujours été présent pour elle… Assommée surtout par sa propre lâcheté…
Certes, elle s'était posé des questions à plusieurs reprises, et avait assuré André de son amitié indéfectible. Mais qu'avait-elle fait réellement pour l'aider ? Avait-elle seulement essayé de parler avec sa mère ? Non, bien sûr que non ! Cela aurait entériné l'avilissement de cette mère trop souvent absente mais chérie malgré tout. Cela l'aurait confronté à ses propres sentiments envers André, alors qu'elle n'était pas prête à les affronter. Alors, elle n'avait pas fait grand-chose.
Plus vite, plus vite, encore plus vite ! C'est tout ce qu'elle voulait ! Sentir le vent nettoyer son âme comme les larmes pansaient son cœur. Ce ne serait pas suffisant, Oscar le savait bien. Mais pour l'instant, cette course folle lui apportait un peu de réconfort. Alors elle lâcha les rênes et poussa de nouveau son cheval à travers les bois.
Elle ne voulait pas rester sur la route. Elle ne voulait pas rester dans les limites du raisonnable. Elle ne voulait pas risquer de croiser quelqu'un…
Par exemple, le colonel de Girodelle qui l'ayant vue galoper comme si elle avait le diable à ses trousses, sentit son cœur battre la chamade au rythme de l'anxiété. Il était quasiment aux grilles de Jarjayes. Il lança son cheval au galop jusqu'à la cour pour aller aux nouvelles, espérant qu'il s'angoissait pour rien. Le général achevait de seller son cheval…
- Général, que se passe-t-il ? s'alarma Girodelle en voyant l'état de fébrilité du maître des lieux.
- Oscar s'est enfuie. Elle est bouleversée, répondit le général qui, en bon militaire, savait résumer une situation, fut-elle dramatique.
- Je l'ai croisée, s'écria le colonel en faisant volte face. J'essaye de la rattraper !
Lorsque le général lança son cheval, Girodelle était déjà sorti du domaine, et Oscar était bien loin. La jeune femme ne savait même pas où elle allait, ce qui ne facilitait pas la tache de ses poursuivants. Tout ce qu'elle savait, c'est que le vent dans ses cheveux lui faisait du bien. Cette résistance, à la fois amicale et puissante, l'apaisait… et la poussait à la rechercher davantage. Elle entendait son étalon renâcler, elle le sentait s'épuiser, pourtant elle le poussait encore…
André avait toujours aimé la voir chevaucher. Il trouvait qu'elle faisait corps avec le cheval. Lui qui les connaissait si bien, leur parlant souvent, s'occupant d'eux avec bienveillance, se trouvait littéralement absorbé par le spectacle de cette amazone. Combien de fois ne l'avait-elle pas surpris, du coin de d'œil, bouche-bée devant un exercice, ou simplement admiratif devant son style lorsqu'elle galopait pour le plaisir. Naturellement, elle ne lui en avait jamais fait la réflexion… Si, une fois, lorsqu'ils étaient enfants. « Est-ce moi qui te plaît, ou mon cheval ? » l'avait-elle taquiné. Le jeune André avait baissé la tête, confus, ne sachant que dire du haut de ses dix ans.
Voilà ! C'était tout elle ! Tout ce qui était important, elle savait le tourner en dérision. Le regard d'André sur elle… Comme il lui manquait ce regard ! Oscar ferma les yeux, se penchant un peu plus vers l'encolure de son cheval fatigué. Elle s'était épanouie au soleil de ces prunelles aux multiples reflets d'aigue-marine brute.
Il lui avait appris à être forte, assez forte pour se passer de lui… Mais il ne lui avait pas appris à vivre sans lui.
- Oh André… André…
Un hennissement épouvanté… L'animal épuisé avait fait un écart en sautant par-dessus les racines d'un arbre. Il s'était finalement rétabli, mais…
Girodelle avait lancé son cheval autant qu'il le pouvait. Il savait que cela ne serait pas suffisant, car Oscar semblait pousser le sien au-delà de ses limites. Que cherchait-elle à faire ? Il l'avait vue s'enfoncer dans les bois. Aussi prit-il ce chemin, en priant pour qu'elle ralentisse, pour qu'elle devienne raisonnable, pour qu'il la rattrape enfin !
« Bouleversée », le général avait dit qu'elle était bouleversée. « C'est peu de le dire… » pensa-t-il en étudiant l'attitude de son lieutenant. Mais qu'est-ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état. Alors qu'il se posait la question, la réponse lui apparut comme une évidence. André… Un pincement vint chatouiller son cœur et son orgueil. Pincement dont il se gourmanda aussitôt. Ce n'était certes pas le moment d'être jaloux !
Il s'apercevait avec effarement qu'il était profondément attaché à cette femme hors du commun, son lieutenant aux allures de poupée et au caractère volcanique. Plus profondément qu'il ne le pensait en vérité… Victor de Girodelle, amoureux fou d'une travestie ! Les courtisanes en feraient des gorges chaudes, et les courtisans seraient choqués ou offusqués. Il n'en avait cure. Ses prunelles gris-vert cherchaient à percer le secret des ramures, des bosquets, des clairières qui s'ouvraient devant lui, pour la retrouver.
Le général, quant à lui, avait aperçu au loin le colonel foncer sous le couvert des arbres. Il se doutait qu'il avait vu Oscar s'y engager. Néanmoins, il préféra rester sur la route. Mieux valait couvrir le plus de terrain possible pour retrouver sa bouillonnante enfant. Tôt ou tard, elle rejoindrait sûrement la route… Tôt ou tard, elle rentrerait probablement à la maison…
Les regrets pesaient sur ses épaules et dans son regard inquiet. Quelle folie l'avait poussé à élever sa cadette comme un homme ? Pourtant, il n'arrivait pas à le regretter totalement. Peut-être parce que cette décision contre-nature lui avait permis d'être plus proche d'Oscar qu'il ne l'avait été de ses autres filles. Pour être honnête, il ne s'était jamais beaucoup intéressé à ses autres filles. Certes, elles avaient une place dans son cœur et il aimait énormément ses petits-enfants. Mais il leur avait accordé bien peu d'attentions. Il en fut tout autrement avec Oscar, si fine, si délicate, si belle…
Le général crispa les mâchoires. Ses regrets portaient également sur sa démission. Non, il n'avait pas été aveugle. Au début, il ne s'était douté de rien. Mais au bout d'un certain temps, il avait noté des changements dans le comportement de son épouse. Préférant voir la vérité en face tout en se cachant derrière le poids des conventions, il avait épié son épouse… jusqu'à la surprendre lors d'une scène avec André, auquel elle s'accrochait sans la moindre retenue. Il était reparti sans bruit, écœuré. Il avait compris les incohérences dans l'attitude de la comtesse. Il avait aussi compris pourquoi le jeune homme, jusqu'alors très doux et enjoué, devenait parfois sombre et mélancolique. Il n'avait rien fait ! Il n'avait rien dit ! Et Oscar en payait le prix…
Insensible à la fatigue, muselant leur angoisse, les deux hommes cherchaient méthodiquement, voulant se persuader que la jeune femme reviendrait à la raison. Du moins, son cheval l'obligerait à revenir à la raison… Elle ne pourrait pas mener aussi grand train bien longtemps.
Girodelle l'imaginait, recroquevillée au pied d'un tronc d'arbre, cherchant à refouler ses larmes dans un sursaut d'orgueil.
Le général l'imaginait revenant au pas, impassible et digne, femme-soldat qui ne rendrait jamais les armes.
Tout à coup, Girodelle immobilisa sa monture. Statufié, il regardait s'avancer vers lui le magnifique étalon blanc d'Oscar… sans sa cavalière ! Cette selle vide le remplit d'effroi. Aussitôt, il tenta de se raisonner. Peut-être était-elle encore bouleversée, et avait-elle tout simplement oublié d'attacher son cheval… En tout cas, elle ne devait pas être très loin !
Le colonel descendit lentement de sa monture et attrapa les rênes de l'étalon blanc qui, docile, s'arrêta. Il cherchait des yeux un indice lorsque le cheval tourna l'encolure vers la droite. Girodelle prit soin d'attacher les deux chevaux, et se dirigea dans la direction indiquée.
Il marcha une trentaine de mètres, dans un coin où la forêt touffue semblait rejeter la présence humaine. C'est alors qu'il la vit…
Elle était allongée sur le dos, derrière une grosse souche. Il s'agenouilla doucement à côté d'elle. Un fin sourire étirait ses lèvres, malgré les larmes qui mouillaient ses joues et ses tempes. Elle le regardait comme si elle fouillait au fond de son âme, avec une douceur et une douleur entremêlées à tout jamais. Pourtant, elle ne le voyait pas. Ses beaux yeux de saphir, si purs et limpides, étaient ouverts sur un ailleurs dont il n'avait pas le sésame.
Déboussolé, désespéré, cherchant une autre explication à cette immobilité parfaite, cette impassibilité figée, cette absence de vie, il passa la main sous ses omoplates pour la redresser, la serrer contre lui. Il comprit alors… Sa nuque… Il trouva quelques morceaux de bois dans ses cheveux, et des cheveux sur un côté de la souche. Il terrassa l'arbre criminel d'un regard brisé de chagrin et de hargne, et se mit à pleurer.
Après s'être épanché, il avait délicatement recouvert les épaules d'Oscar de sa veste et l'avait ramenée à Jarjayes, blottie contre lui. A son arrivée, grand-mère, qui s'était précipitée au devant de lui, s'était mise à hurler, avant de s'évanouir. Des domestiques étaient accourus pour s'occuper d'elle, tandis que Girodelle entrait pour déposer la belle jeune femme sur son lit.
- Belle pour l'éternité, murmura-t-il, peinant à retenir les sanglots qui menaçaient.
Sur le seuil de la chambre, la comtesse, écrasée par le poids de sa culpabilité, restait immobile. Pas de cri, pas de larme, pas d'évanouissement… Elle aurait pu être une statue. Croyant être à l'origine de ce retrait, Girodelle s'écarta. Mais la comtesse ne cilla même pas, fixant sa fille avec des prunelles d'une insondable détresse.
L'atmosphère se tendait, le malaise devenait palpable. Jusqu'à ce que grand-mère revienne… se précipitant au chevet de cette enfant qu'elle avait tant aimée. Pleurant, implorant, suppliant pour qu'on lui rende sa petite Oscar…Aucune force n'aurait pu l'empêcher de veiller son corps. Aucune !
Le général arriva enfin. Exsangue, il contemplait le visage de son enfant chéri. Comme elle avait l'air apaisé ! Après quelques minutes, où il sembla plus mort que vif, il s'approcha, s'agenouillant auprès d'Oscar pour baiser sa main une dernière fois. En se retournant, il vit son épouse, toujours immobile.
Il était responsable du travestissement d'Oscar par sa volonté d'avoir un fils. Il était en partie responsable du départ d'André pour avoir fermé les yeux sur des agissements coupables et indignes. Mais elle…
- Sortez madame, murmura-t-il d'une voix chargée d'émotions contradictoires. Vos dernières paroles auront été de traiter votre fille de « garce »…
Soudain, comme frappée de plein fouet par ce souvenir, la comtesse se plia en deux. Après un gémissement vibrant de larmes, elle se précipita hors de la chambre de sa fille pour se réfugier dans ses appartements.
C'est une femme d'un âge mûr qui y était entré, c'est une femme prématurément vieillie qui en ressortirait pour l'enterrement.
