Grand-mère était assise devant la page blanche, le mouchoir à la main. Avec une appréhension non dissimulée, elle se saisit de la plume. Elle rajusta ses lunettes, encadrant des yeux rougis par toutes les larmes versées. Elle trempa la plume dans l'encrier, maudissant chaque mot qu'elle déposerait sur le papier.
Pourtant, il fallait bien l'écrire cette lettre. Ce brûlot qui déchirerait le cœur de son destinataire… André devait savoir. Elle avait pensé aller lui rendre visite, pour pleurer avec lui, pour panser leurs blessures respectives. Mais elle renonça aussitôt. Elle devait veiller sa petite Oscar.
D'ailleurs, son petit-fils serait capable de lui reprocher d'être venue le rejoindre. Lui qui avait toujours fait passer le bien-être d'Oscar avant le sien…
Dans cet univers de ténèbres, une pensée amena un sourire aux lèvres tremblantes de la vieille femme. Ainsi, ses deux petits s'étaient aimés. Elle aurait dû être chagrinée par cette révélation. Son garnement de petit-fils, un domestique, avec sa belle petite Oscar, une jeune femme noble ! C'était impensable ! Impossible…
Pourtant, elle remerciait le ciel d'avoir accordé à ces enfants ce précieux moment d'amour. Au moins une fois… Et puisque le Seigneur leur avait accordé cette faveur, qu'on ne vienne pas lui rebattre les oreilles à coups d'immoralité, de trahison, de vices cachés ! Ah ça non ! Ils s'étaient aimés, et c'était la meilleure chose qui pouvait arriver. Voilà ce qu'elle pensait, à travers ses larmes et son envie de crier, à travers la cruelle sensation de solitude !
Elle soupira et sembla se résigner enfin. Allons, elle aurait beau faire l'inventaire de ses souvenirs, gémir, pleurer et se tourmenter, il fallait bien écrire cette maudite lettre. Son chagrin ne l'en dispensait pas. Et elle n'aurait permis à personne d'autre le soin d'avertir André ! Son pauvre petit…
Elle laissa finalement la plume courir sur le papier, le mouillant de quelques larmes. Désespérée, elle savait que chaque mot serait une flèche empoisonnée dans le cœur de son petit-fils, une blessure à jamais ouverte dans son âme.
« Deux âme-sœur, voilà ce qu'ils étaient ! »
Non non, elle ne devait plus penser à cela ! Elle ne voulait plus souffrir de ce silence. Sans les éclats de voix d'Oscar, sans les notes qui s'échappaient de sa chambre lorsqu'elle s'installait à son piano. Une musique qu'André savait si bien décrypter, devinant à travers chaque envolée l'état d'âme de la musicienne…
Sans les sourires narquois du jeune homme, ses éclats de rire francs qui se faisaient plus rares ces derniers temps. Elle comprenait maintenant pourquoi… Et dire qu'elle avait plaint madame la comtesse ! Comment avait-elle osé imposer son désir à un garçon aussi gentil et serviable que son petit André ! Sa voix chaude et grave lui manquait aussi, et la tendresse de ses câlins.
Pourquoi diable le Seigneur lui accordait-il une longue vie si c'était pour l'accabler d'épreuves ?
D'une main fébrile, grand-mère finit par remettre le pli à une servante. Un coursier attendait pour l'amener à son destinataire. Telle était la volonté du général. André devait être prévenu le plus rapidement possible…
C'est la jeune Lison qui avait accueilli le coursier. Elle avait voulu prendre le pli, mais l'homme avait refusé de le lui donner. Il devait le remettre en main propre. La servante jeta un regard courroucé à cette nouvelle lettre.
Encore des nouvelles qui mettraient le maître dans tous ses états ! Il était triste ensuite, et semblait se plonger dans sa tache avec une avidité accrue. Force lui fut d'appeler André. Désemparé, celui-ci contempla le pli sur lequel il reconnaissait l'écriture de sa grand-mère. Pourquoi le général de Jarjayes avait-il commandé un coursier ?
Ce dernier se racla la gorge, embarrassé par l'attitude du jeune homme. Allait-il prendre ce pli ? Gêné, André se saisit de la lettre et remercia le cavalier. Il lui proposa un repas, mais l'autre avait déjà déjeuné dans une auberge non loin de là.
- Monsieur André veut-il que je porte cette lettre sur son bureau ? proposa Lison.
- Non, je crois qu'il vaut mieux que je la lise tout de suite…. Ca doit être important…
Nerveux, André n'avait même pas relevé l'incongruité de la demande. Car la servante, attachée à la cuisine, n'avait rien à faire dans son bureau. Il marcha rapidement jusqu'aux écuries, sella son cheval et partit sans dire un mot, au grand dam de Lison. Il se rendit près d'un petit étang qui lui rappelait un peu le lac de Jarjayes. Il s'assit à l'ombre d'un autre grand chêne.
Il commença à tourner le pli dans tous les sens, et remarqua les traces laissées par les larmes, ce qui l'angoissa fortement. Sa respiration se fit haletante, et ce sont des mains tremblantes qui déplièrent enfin la lettre.
Dès les premiers mots, André laissa tomber le papier à terre, recula en se traînant sur le sol, épouvanté. Un long hurlement s'échappa de ses lèvres. Non ! Ce n'était pas possible ! Pas elle ! Pas elle…
Il resta prostré de longues minutes. « Oscar n'est plus… », ces quelques mots tournaient et retournaient dans sa tête, meurtrissant sa conscience, éveillant des regrets brûlants. Après deux heures, il eut enfin la force de reprendre la lettre, pour la lire complètement.
Il imaginait le désespoir de grand-mère, et comprenait les traces de larmes qu'elle n'avait pu ni voulu contenir. Il imaginait la tristesse digne du général, qui perdait une fille ancrée dans son cœur plus encore que ne l'aurait été un fils. Il remarqua que sa grand-mère ne faisait guère mention de la comtesse, si ce n'est pour dire qu'elle ne sortait plus de sa chambre. A travers ces quelques mots, il soupçonnait quelque secret inavouable. Mais il ne voulait pas s'attarder sur le cas de cette femme qu'il avait fuie.
Que s'était-il passé ? Oscar était une cavalière émérite ! Elle devait être bouleversée pour avoir été désarçonnée. Cela ne pouvait s'expliquer autrement. Mais qu'est-ce qui avait pu la bouleverser à ce point ?
Etait-il question de son mariage ? Cependant, grand-mère lui apprenait que c'était le colonel de Girodelle qui avait retrouvé et ramené Oscar, et qu'il était très affecté. Son esprit le ramena invariablement à la comtesse. Pourquoi grand-mère avait-elle été si vague à son sujet ?
- A quoi cela sert-il ? murmura-t-il d'une voix brisée. Mon ange, mon Oscar, cela te ramènerait-il à moi de savoir ce qui s'est passé ? Si seulement… Pardon Oscar, mon amour… Pardonne mon absence… Si tu savais comme je regrette… Peut-être aurais-je pu te raisonner…
Effondré, André s'adossa de nouveau au tronc du chêne. Il resta assis toute la journée, laissant les souvenirs de son amie affluer, sans voir couler les heures. Du plus profond de son cœur, protégé de l'opacité qui avait fondu sur sa vie, il retrouva le chemin de ses trésors : la vision du buste de la jeune fille, ce jour où ils avaient « joué » près du lac, la vision de son corps dénudé que le roi de France avait voulu souiller, l'écho de ses soupirs et de ses mots d'amour lorsqu'ils s'étaient donnés l'un à l'autre.
Des trésors qui le nimbaient d'une lumière pourfendant le temps et l'espace… Oscar serait en lui à jamais ! Cela durerait aussi longtemps qu'il vivrait.
Le soir venu, André entendit des hommes qui l'appelaient. Surpris, il remonta à cheval et alla vers eux. Il s'agissait des palefreniers qui travaillaient avec lui. Ils s'inquiétaient de son absence prolongée. Cette amicale et bienveillante surveillance mit un baume sur son cœur meurtri.
Il rentra avec eux et les réunit au domaine, ainsi que la cuisinière et Lison. Il leur apprit le décès d'Oscar de Jarjayes. Des mots sobres, rares… Chacun comprit que ces quelques mots lui avaient coûté.
Lison aurait volontiers tenté de le consoler, mais la cuisinière l'en empêcha d'une main ferme. André n'avait besoin que de calme et de solitude, certainement pas d'une petite impertinente entre les jambes.
André n'était pas allé à l'enterrement. Ce jour-là, il avait sellé l'étalon gris, sur lequel il s'était plu à imaginer Oscar. Une bête magnifique, intelligente, un peu ombrageuse avec les inconnus… Il avait fait une longue promenade, très longue, en passant par l'étang, dans lequel l'étalon avait pu s'ébattre comme un jeune poulain sous l'œil malgré tout amusé du jeune homme.
Il était resté en contact avec le général. Il avait abordé la question avec lui, lui expliquant qu'il craignait de ne pouvoir soutenir la vue du cercueil d'Oscar. Compréhensif, le général de Jarjayes lui avait proposé de venir sur la tombe de sa fille quand il le souhaiterait, seul s'il le désirait. André fut soulagé. En réalité, non seulement il se refusait à imaginer son amour dans un cercueil, mais il ne tenait pas à croiser la comtesse en de telles circonstances.
Quelques semaines après l'enterrement, il était retourné au domaine pour voir grand-mère, et pour déposer un bouquet de roses sur la tombe de son amie, de son amour, de son ange… Il avait fixé la grande croix d'un air absent. Ce ne pouvait pas être Oscar ! Non, Oscar n'était pas cette…chose. Refoulant ses larmes, il avait déposé ses fleurs et il était reparti. Par contre, il pouvait difficilement rester au domaine de Jarjayes, où tout lui parlait de la jeune femme, où chaque pensée avivait sa douleur et soutirait des larmes. Sa présence était encore tellement palpable qu'elle rendait son absence intolérable.
C'était curieux. Il continuait à vivre, sans espoir, sans attente, mais il n'en continuait pas moins. Il souriait parfois lorsqu'il parlait aux chevaux. Il croyait entendre une voix moqueuse le reprendre. Oscar ? Elle était toujours avec lui, à ses côtés, dans ses rêves, emplissant ses souvenirs d'un parfum de roses subtil.
Lison avait intensifié ses tentatives de séduction, à tel point qu'André fut obligé de se passer de ses services. Seule la cuisinière, décidément une brave femme !, savait le mettre de bonne humeur Il devenait alors plus bavard et facétieux. Finalement, il avait engagé une nouvelle servante, douce et aimable. Ou plutôt il avait laissé Margot s'en charger, et il n'avait pas à s'en plaindre.
Pourtant, il avait failli la renvoyer lorsqu'il l'avait entendue rire pour la première fois. Son rire lui rappelait tellement celui d'Oscar, frais, léger, franc, trop rare. Il s'était retenu. Pauvre Suzanne ! Elle n'avait pas à subir les contrecoups de son chagrin insondable. Un curieux apaisement l'envahit. Oscar n'aurait pas apprécié qu'il devienne injuste à cause d'elle, c'était exactement ce qu'il ressentait. Comme elle lui manquait ! Alors, quand par hasard il entendait ce rire, trop rare, il fermait les yeux et s'imaginait que son amie l'attendait à demeure.
