Le crépuscule étendait ses lumières mourantes, faisant trembler les formes inanimées. La silhouette qui avançait ressemblait à un fantôme, mais un fantôme entièrement vêtu de noir. Elle fit quelques pas avant de s'arrêter, hésitante.

Que faisait-elle ici ? Que cherchait-elle en ce lieu ?

La personne reprit sa marche, lente, inexorable. Dans sa poitrine, son cœur battait à tout rompre. Elle n'était pas revenue ici depuis de longues années. Elle n'avait pu s'y résoudre. Chaque année, elle repoussait ce voyage, redoutant la torture que cela représentait. Cette année encore, elle pensait manquer de courage. Mais une promesse est une promesse, quoique cela lui coûte.

Epuisée par les épreuves, grand-mère s'était éteinte doucement. André avait pu arriver avant qu'elle ne s'en aille, pour lui dire « adieu », le ventre noué, la gorge sèche et les yeux humides.

La dernière fois qu'elle était venue le voir dans le domaine dont il s'occupait, c'était pour son mariage. Par son attention constante et désintéressée, Suzanne avait réussi à redonner à André un semblant de goût à la vie. En fin de compte, ils prenaient grand plaisir à discuter ensemble, pour la plus grande joie de Margot qui rêvait de jouer les Cupidon.

Il avait fallu des mois et des mois pour qu'André embrasse la servante. Il comprit alors qu'il appartiendrait toujours à Oscar. Il se sentait fautif de la moindre attention accordé à une autre femme. Pourtant, les circonstances ne cessaient de les pousser l'un vers l'autre. Même l'étalon gris s'était pris d'une curieuse affection pour la jeune fille.

Après avoir encore beaucoup pleuré, André déposa son cœur endolori entre les mains de Suzanne. La vie continuait malgré tout. Oscar avait brulé son existence, il ne lui restait qu'un goût de cendres. Mais ces cendres existaient bel et bien.

Cependant, le jeune homme mit un point d'honneur à parler de son amie, de son merveilleux amour, avec sa fiancée. Il ne voulait pas la tromper. Il pouvait lui jurer fidélité, il n'aurait aucun mal à honorer son engagement. Mais il ne pourrait jamais assurer Suzanne de la première place dans son cœur. Elle avait compris… Elle avait déjà beaucoup souffert elle aussi, dans sa jeune vie. Leurs deux souffrances s'alliaient pour endormir leurs blessures respectives.

De cette union étaient nés une petite fille et un petit garçon, dernières joies de grand-mère, qui avait inondé de ses larmes la nouvelle de chaque naissance. André était venu la voir avec Suzanne et les enfants. Il en avait profité pour présenter au général les comptes du domaine, et fait le point sur leur élevage de chevaux, qui s'annonçait plus que prometteur. Mais il ressentait toujours un malaise profond à Jarjayes. C'est pourquoi Suzanne venait parfois voir grand-mère seule, pour qu'elle connaisse un peu ses arrière-petits-enfants. Ce dont la vieille femme lui avait été profondément reconnaissante.

André avait éclaté de rire lorsqu'un jour, Suzanne était rentrée avec une louche, cadeau de grand-mère. La jeune femme l'avait regardé, bouche bée. C'était la première et seule fois, qu'elle l'entendit rire de la sorte.

Heureusement qu'il était arrivé à temps, il s'en serait voulu s'il avait été absent pour le dernier voyage de celle qui l'avait recueilli, élevé, aimé. Comme pour Oscar… Avec des larmes dans les yeux, grand-mère lui avait demandé de se rendre sur la tombe de cette enfant chérie. André avait baissé la tête. Il ne pouvait pas… Il ne pouvait pas se retrouver devant cette grande croix. Il en était incapable, son cœur d'y refusait, son corps le trahissait. La mourante lui prit la main, avec un sourire serein.

- Va la voir André, tu n'as rien à craindre d'elle, murmura-t-elle d'une voix implorante.

- Grand-mère…

- Ma petite t'aimait tellement. Tellement… Je suis certaine que tu lui manques.

- Je n'ai pas besoin d'aller sur sa tombe pour lui parler grand-mère. J'ai parfois l'impression qu'elle est à côté de moi.

- Va la voir mon petit. Tu as beaucoup pleuré, tu as beaucoup souffert… Je sais que tu souffres encore. Mais tu ne lui as jamais dit adieu…

- Je…

- Tu ne la perdras pas pour autant. Elle ne désertera pas ton cœur. Mais tu seras en paix… et elle aussi. Tu le mérites mon petit. Oscar le mérite également.

- C'est… entendu, parvint-il à articuler, désemparé face à toutes les émotions qui l'agitaient.

Adieu à Oscar, cela lui paraissait toujours aussi inconcevable. Oscar était un symbole de vie, de passion contenue, d'innocence ingénue. Comment lui dire adieu ? Où trouver la force de le faire ?

Pourtant, grand-mère avait fini par lui soutirer cette promesse, avant de s'éteindre paisiblement. André lui envia soudain ce sourire serein qui étira dès lors les lèvres de la vieille nourrice.

Il faisait froid en ce soir de Noël. Il avait longuement hésité… C'était un jour de fête. Mais il ne pouvait rendre visite à Oscar qu'un 25 décembre, pour son anniversaire. Jusqu'au décès de la jeune femme, cette date avait avant tout marqué son anniversaire, plus que le jour de Noël. Il DEVAIT venir un 25 décembre. D'ailleurs, Suzanne avait compris et n'avait pas cherché à le dissuader, bien au contraire.

La nuit accrochait dorénavant son manteau sombre aux branches des arbres. La lune tentait de percer de sa lumière d'argent le voile qui la recouvrait. L'ombre fantasmagorique s'arrêta devant une grande croix. Celle sur laquelle il n'avait jamais osé lever les yeux depuis leur première et unique rencontre.

Les larmes coulaient sur les joues de l'homme. Sa poitrine se soulevait au rythme d'une respiration totalement désordonnée. Malgré ses vêtements chauds, il sentait un froid glacial s'insinuer dans chaque fibre de son être.

- Ca va papa ? demanda soudain une petite voix.

- …

- Papa ?

André baissa le regard fixé depuis trop longtemps sur la grande croix de bois. Ses yeux le brûlaient. Son jeune fils avait quitté l'abri protecteur de la grande cape en laine noire de son père, pour lever vers lui un regard inquiet. Malgré les cadeaux et la bonne odeur des beignets qui emplissaient le domaine, il avait refusé de laisser son père partir tout seul. André avait voulu se fâcher, mais Suzanne avait simplement apporté des vêtements chauds pour habiller son fils. Ils partirent donc ensemble, et c'est ensemble qu'ils se retrouvaient devant cette croix qui l'appelait et le terrifiait en même temps.

- Tout va bien, murmura-t-il d'une voix étouffée par les sanglots retenus.

- C'est la dame merveilleuse que tu as aimée ? demanda le petit garçon avec toute la candeur de l'enfance.

- Que… Qui t'a dit cela ? s'étonna André.

- Maman. Elle a dit que tu avais eu la chance d'aimer une dame merveilleuse… Et c'est pour ça que tu ne riais plus, même si tu nous aimes aussi.

- Oui, répondit André d'une voix étranglée en laissant couler ses larmes. C'est la dame merveilleuse que j'ai aimée. Elle repose ici…

« Oscar, mon Oscar… Mon amour ! Pourrais-je un jour trouver les mots pour te dire à quel point tu me manques ? A quel point tu m'as manqué chaque jour de ma vie ?... »

Il s'avança, ombre solitaire parmi les ombres, et déposa au pied de la croix une rose blanche entourée de houx.

- Viens, il nous faut rentrer à la maison.

- Oui papa…. Au revoir madame, dit-il en s'adressant à la tombe de cette « dame merveilleuse » alors qu'un rayon de lune effleurait la rose….Tu as vu papa ? s'exclama l'enfant, fasciné. La dame… Elle a appelé la lumière !

- Elle a ce pouvoir, répondit André avec un sourire entremêlant tendresse et tourment. Elle était une lumière. Viens…

- Au revoir madame, répéta l'enfant affectueux avant de cacher son fin minois et ses prunelles pervenche sous la cape chaude de son père.

- Adieu… Oscar, mon amour. Je te rejoindrai un jour et nul ne pourra plus nous séparer, souffla André avec un dernier regard déchirant.


C'était le dernier chapitre de cette histoire.

Je remercie celles et ceux qui l'ont lue, les personnes qui ont laissé des commentaires ( grand merci ! ).

J'exprime mes regrets pour celles et ceux qui attendaient une fin plus...heureuse, mais il s'agissait bel et bien d'une fic "noire".

Je vais chercher dans mes tiroirs une autre fic plus légère, plus gaie. ^^

Bon dimanche, bonne semaine, bonne lecture, bonne continuation... Bref, plein de bonnes choses ! :-)

La Lionne