[le lendemain matin]
Comme chaque nouvelle journée de travail, Pacey s'avançait vers le comptoir du bar du restaurant où se trouvait Danny pour le saluer. Ce dernier le contempla avec un air très étonné.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
Pacey eut un sourire et répondit ironiquement :
« Figures toi que je travaille ici
- Tu n'écoutes jamais ton répondeur ? »
Il haussa les sourcils.
« Comment ça ?
- Parce que si tu le faisais, tu saurais que tu ne travailles pas aujourd'hui
- Quoi ?
- Je t'ai appelé hier soir pour te dire que tu étais en congé »
Pacey, surpris, fixa Danny, et lui demanda :
« En congé ? Mais pourquoi ? »
Danny vint s'accouder au bar, et il lui expliqua :
« J'ai eu hier en fin d'après midi un coup de fil d'un certain Dawson Leery, tu sais, le futur grand réalisateur hollywoodien ? »
Pacey eut un sourire et il pensa que Dawson avait du tout faire pour que son film puisse voir le jour, vraiment tout. Danny poursuivit :
« Bref, il m'a parlé de son projet, et du fait qu'une future grande star comme toi devait pouvoir être libérée pour exercer pleinement son métier
- Il t'as demandé de me rendre disponible ?
- Tout juste, et c'est ce que j'ai fait. Si tu consultais ta messagerie, tu saurais maintenant quels jours tu ne travailles pas, et quels jours tu es attendu en cuisine ici »
Danny termina, moqueur :
« Et tu ne te serais pas levé si tôt ce matin »
Pacey le regarda en souriant, puis il lui tendit la main par dessus le comptoir.
« Merci Danny »
Son boss lui serra la main et lui dit :
« Pas de quoi, gamin ! T'avais des congés en retard de toute façon
- Merci quand même »
Pacey commença à s'éloigner.
« Bon, ben je vais retourner chez moi et voir ce que le futur grand réalisateur hollywoodien attend de moi ! »
Il fit un signe à Danny, se tourna et s'éloigna. Danny lui lança :
« Pacey ? »
Il se retourna.
« Oui ?
- Je veux au minimum un Golden Globe. ça fera bien sur la cheminée du restaurant ! »
Pacey se mit à rire. Il leva un pouce en signe de victoire et d'approbation, puis se dirigea vers la sortie.
En sortant du restaurant, Pacey alluma son portable. Après quelques secondes, consultant sa messagerie, il découvrit effectivement le message de Danny, mais aussi un message de Jen qui lui demandais de la rappeler en vue d'un dîner chez Gramms. Ce qu'il fit immédiatement, espérant qu'elle n'était pas encore en cours et que son mobile était ouvert.
« Allô ?
- Salut Jen, c'est Pacey !
- Salut Pacey, tu vas bien ?
- Plutôt oui : je viens de découvrir que je suis en vacances !
- Cool ! Mais c'était prévu ? Tu ne m'en a pas parlé
- C'est tout frais de ce matin ! Un arrangement de notre ami Dawson avec mon patron. Pour le film, bien sur !
- Sacré Dawson !
- Tu l'as dit ! »
Ils rirent, puis Pacey reprit :
« Je t'appelle suite à ton message pour le repas chez ta grand-mère
- Oui, oui ! Ce serait sympa qu'on puisse faire une petite soirée tous ensemble. Ça fait longtemps que nous ne l'avons pas fait, et j'avais pensé à demain soir
- Ok ! Je cuisine ! »
Jen se mit à rire. Pacey lui demanda :
« Pourquoi ris-tu ?
- Pour rien. C'est juste que tu dis oui si vite !
- La journée a bien commencée pour moi : autant faire que cela se poursuive, même demain ! Puis j'ai envie de vous faire plaisir
- D'accord Pacey »
Il l'entendit faire quelque chose à l'autre bout du fil, comme ramasser un sac, puis elle lui dit :
« Écoute Pacey, j'ai un cours dans cinq minutes là, mais on peut se retrouver dans un café pour en parler vers… »
Elle réfléchit.
« Vers onze heures ?
- Ok. Le Main Road, ça te va ?
- Oui, sans problème ! On reparlera un peu mieux de tout cela
- D'accord ! Alors à tout à l'heure Jen !
- A tout à l'heure Pacey ! »
Jen entra dans le café et vit Pacey attablé dans un coin, vers la baie vitrée donnant sur la rue. Elle lui fit un signe en souriant, puis avança vers le comptoir où elle se commanda un cappuccino. Et elle rejoignit Pacey.
« Ça fait longtemps que tu attends ?
- Même pas cinq minutes, Jen »
Elle posa son sac par terre et s'assit en face de son ami. Puis elle soupira en se plaçant les cheveux à deux mains vers l'arrière. Pacey lui demanda :
« Fatiguée ?
- Ce cours était d'un ennui
- Ça parlait de quoi ? »
Un serveur vint poser le cappuccino de Jen devant elle. Elle le remercia, se saisit de la tasse et, en la portant à ses lèvres, répondit à Pacey dans un sourire ironique :
« Du désir
- Vaste sujet…
- Oui : vaste et intéressant. Seulement notre prof à environ 70 ans, et quand il essaie de rationaliser, d'un point de vue philosophique bien sur, les passions nées du désir de la jeunesse moderne, je me dis que quelque chose ne tourne vraiment plus très rond dans le système éducatif américain de nos jours… Tu m'arrêtes quand tu veux, hein ? »
Pacey lui sourit.
« Je t'écoutais, je t'écoutais
- T'es bien le seul parce que moi même j'ai décroché dans ce que je disais ! »
Ils se mirent à rire. Puis Jen en vint à ce pour quoi ils s'étaient retrouvé.
« Alors, pour demain ?
- Tu as prévenu les autres ?
- J'ai eu le temps d'appeler à peu près tout le monde hier soir, et la tendance générale était que tout le monde semblait partant
- Bien. Repas pour six alors ?
- Ça marche !
- Je passerais chez toi demain vers dix sept heures si ça te va, pour commencer à préparer tout ça
- D'accord. Grand-mère ne sera pas encore partie, elle pourra t'aider
- C'est gentil à elle mais je pense pouvoir… »
Jen l'interrompit, faussement affolée.
« Pitié ! Laisse la t'aider ! Sinon je vais l'avoir sur le dos après ! »
Pacey eut un sourire.
« Ok, ok ! Je lui laisserai faire la sauce !
- Merci pour moi ! »
Le téléphone portable de Jen se mit à sonner à ce moment là, dans la poche intérieure de sa veste. Elle s'en saisit, regarda l'écran pour savoir qui l'appelait. Son visage se rembrunit alors, et après un pincement de lèvres et une hésitation, elle renvoya l'appel vers la messagerie en appuyant sur une touche du clavier. Pacey vit que son amie semblait subitement être mal à l'aise.
« Un problème Jen ? »
Elle le fixa, puis répondit d'un air absent, avec un geste de la main :
« Non, oui… Je sais pas en fait
- C'est à dire ?
- Un petit différent avec Jack »
Pacey fut surpris.
« Petit ? C'est pour cela que tu ne veux pas lui parler ? »
Jen le toisa, et répondit d'un ton sec :
« Monsieur le spécialiste en relation humaine a un commentaire à faire ?
- Jen, c'est pas ce que…
- Je sais Pacey, excuse-moi »
Il lui sourit, puis lui demanda :
« Tu veux m'en parler ? Tu peux si tu veux
- Je… »
Jen prit le temps de réfléchir rapidement, puis reprit :
« Nous avons eu une petite altercation
- A propos de quoi ?
- De qui plutôt
- De qui alors ?
- De toi Pacey »
Il fut surpris, Jen poursuivit :
« Je m'explique : Jack a été… disons troublé, lorsqu'il a su qu'il allait devoir t'embrasser pour le film de Dawson
- Troublé ? Comment cela troublé ? »
Pacey, ou plus exactement une partie de Pacey, une partie enfouie très profondément, éclata comme une bulle dans son cerveau et vint envahir tout son être. Un mélange d'interrogation, mais aussi de plaisir, inexpliqué et inexplicable, lui provoqua une sensation étrange.
Jen répondit à son ami :
« Je pense que dans son esprit, il ne s'attendait pas à ce que tu joues le rôle de Max »
Pacey se pencha vers Jen.
« Tu veux dire qu'il… »
Il ne termina pas sa phrase. Jen poursuivit.
« Qu'il ?
- Euh, je ne sais pas trop comment dire cela en fait
- Tu te demandes si Jack est troublé parce que le garçon qu'il doit embrasser pour le film c'est toi ?
- En gros, c'est cela
- Alors la réponse est oui »
Pacey sembla réfléchir. En fait, au fond de son esprit, une petite voix venait de s'éveiller. Pour l'instant il n'entendait pas ce qu'elle lui disait. Mais il allait avoir tout le temps de l'écouter dans les jours à venir. Il avait juste un sentiment de malaise, comme quand une pensée qu'on ne veut pas regarder en face revient obstinément à l'avant de notre conscience.
« Pacey ?
- Quoi ?
- Tu es avec moi ?
- Oui, oui. Je réfléchissais
- A quoi ?
- Il va falloir que je parle à Jack, bien que je pensais que Dawson s'en était chargé
- Il l'a fait : il lui a dit que si cela lui posait un problème, il pouvait toujours refuser le rôle »
Pacey s'adossa à son fauteuil.
« Je lui parlerais quand même. J'ai pas envie que cela vienne malmener notre amitié
- Pour qu'on se comprenne bien Pacey : Jack n'est pas amoureux de toi, ou n'a pas insinué l'être. Il ne ressent rien pour toi, c'est juste l'idée d'embrasser un de ses meilleurs amis qui le perturbe
- J'ai compris
- Et toi ? »
Pacey haussa les sourcils.
« Quoi, et moi ?
- Tu n'es pas perturbé à l'idée d'embrasser Jack ? »
Il se mit à rire. Très beau rire de défense, Witter. Et il ajouta :
« Je te rappelle que tu as en face de toi un type qui s'est présenté à un concours de beauté pour femme, le visage maquillé en bleu, et qui a chanté 'New York, New York' devant un parterre de gens médusés ! Alors embrasser un homme, pour de faux en plus, je n'en suis plus là, Jen ! »
Elle lui fit un sourire malicieux, puis poursuivit :
« Jack pense la même chose
- Il pense quoi ?
- Que si c'est pour de faux, ça ne veut rien dire
- Ben déjà, on part sur une base essentielle sur laquelle on est d'accord ! Ça devrait bien se passer ! »
Jen termina son café, puis resta silencieuse. Pacey réfléchissait lui aussi. Ce fut lui qui relança la conversation :
« Tu ne pas toujours pas dit vraiment pourquoi vous vous étiez disputé
- Je pense que Jack ment
- Pardon ?
- Je pense que Jack ment
- Oui, ça j'ai compris. Mais à propos de quoi ?
- A propos du fait que ce baiser de cinéma n'est rien pour lui »
Installé devant son PC dans le grenier de Gramms, Dawson peaufinait encore le scénario final de son court métrage. Tout devait être parfait à ses yeux, jusqu'à la moindre virgule. Il se rendit compte qu'un sandwich et un soda attendaient toujours près de l'ordinateur qu'il veuillent bien les consommer. Il tendit la main vers eux, lorsque son portable sonna. Sur l'écran du mobile, le nom qu'il y vit lui imprima un large sourire sur le visage. Il décrocha :
« Allô ?… Salut… Et toi ?… Je suis encore sur le scénario… Oui, mais il y aura plein d'autre soirées… Je sais… »
Il resta un long moment au téléphone, un long moment agréable.
Pacey venait de déposer Jen devant la fac après qu'ils aient mangé ensemble. Il était en train de manœuvrer pour quitter le parking principal du campus, lorsqu'il vit Jack au loin sur le trottoir. En un éclair, il rangea sa voiture sur la première case qu'il trouva, sortit de son véhicule, et il s'élança derrière son ami.
« Jack ! Oh Jack ! »
Ce dernier finit par se retourner, et voyant qui le hélait ainsi, se mit à sourire.
« Pacey ? »
Lorsqu'ils furent cote à cote, Pacey prit un instant pour reprendre son souffle. Jack lui demanda :
« Tu viens t'inscrire à la fac ?
- Très drôle McPhee, très drôle...
- Alors tu viens chercher une de tes conquêtes pour un charmant après midi »
Pacey le fixa, d'un air étrange dont il ne se rendit même pas compte. Quelque chose que Jack venait de dire faisait écho dans son esprit, sans qu'il sache très bien pourquoi. Sans s'en soucier, il répondit à son ami :
« Non plus Jack. Je t'ai vu au loin en passant aussi je me suis arrêté pour te parler de quelque chose
- En passant ?
- Je viens de déposer Jen, on a mangé ensemble »
A l'évocation du nom de Jen, Jack se ferma un peu. Pensant qu'elle avait du parler avec Pacey de leur petit accroc de la veille, il se sentit un peu mal à l'aise. Ce qui fit qu'il demanda d'un ton moins jovial qu'auparavant :
« Jen ? Je suppose alors qu'elle t'a raconté
- Oui, et c'est cela dont je voulais te parler
- C'est à dire ? »
Ce fut au tour de Pacey d'être un peu mal à l'aise, sans raison. Il se trouva subitement un peu ridicule. Non Witter, t'es troublé… aussi. Mais il poursuivit quand même.
« Écoute Jack, si cette histoire de film te pose un problème, aussi minime soit-il, par rapport à moi, et par rapport au fait que nous sommes sensés nous embrasser pour les besoins de l'histoire, je peux me retirer du projet »
Jack fut très surpris.
« Si quelqu'un devait se retirer du projet, je ne pense pas que ce devrait être toi Pacey.
- Et pourquoi pas ?
- Tu es le rôle principal, et je ne pense pas que Dawson accepterait aussi facilement cela que ma défection
- Ta… défection ? Tu veux laisser tomber ? »
Pacey se sentit soudainement inquiet, comme s'il allait perdre quelque chose d'important. Il reprit :
« Jack, tu ne peux pas quitter le film
- C'était un exemple pour te faire comprendre. J'ai dit oui à Dawson, Pacey. Ce qui implique que j'accepte la scène finale
- Ok. Mais je ne veux pas qu'il y ait une gêne entre nous. Tu es plus important à mes yeux que le film de Dawson, aussi je préfère ne pas le faire que de perdre ton amitié pour une broutille »
Jack eut un sourire à cette annonce, ainsi qu'une petite chaleur au fond du cœur. Pacey se mit à sourire aussi, réalisant qu'il venait de -lui faire une déclaration- dire ce qu'il pensait au fond de lui. Ce fut Jack qui parla à nouveau :
« C'est très gentil, Pacey
- C'est sincère
- Je sais »
Ils restèrent silencieux quelques secondes, puis Pacey dit :
« Donc tout va bien ? Pas de problème entre nous sur ce détail ?
- Pour ma part, non. C'est du cinéma Pacey, rien que du cinéma »
La petite voix dans la tête de Pacey vint exprimer le fait que c'était peut-être bien plus que cela, mais il ne l'entendit pas.
Le repas chez Gramms le lendemain fut une excellente soirée. Chaque membre de la bande de Capeside eut l'impression joyeuse de retrouver des amis qu'il n'aurait pas vu depuis des lustres. De rires en souvenirs, de mélancolie en tendresse, ils se rappelèrent le bon vieux temps, avant de parler du présent et de toutes leurs attentes face à l'avenir qui n'est jamais trop loin. Le film de Dawson fut également un des sujets de la soirée, et le réalisateur termina cette journée avec deux assistantes de plus : Audrey et Joey. Tout le monde semblait d'excellente humeur, même Jen et Jack qui paraissaient avoir décidé tous deux de passer un bon moment, loin de leur petit différent.
Pacey passa lui de longs moments dans les méandres de ses pensées, sans réellement s'en rendre compte. Il s'attardait parfois sur Jack, ne comprenant pas ce qu'il se passait au fond de lui - au fond de ton cœur Witter… au fond de ton cœur- s'il ne faisait que simplement le regarder. Il lui semblait le voir sous un autre jour, le découvrir comme il ne l'avait jamais vraiment connu. Tout cela lui paraissait pourtant totalement incompréhensible, et il n'aurait su expliquer clairement ce qu'il ressentait. De plus, il suffisait de détourner son regard de lui, ou bien que sa voisine ne lui parle, pour que son esprit se mette en veille sur ce sujet. En veille jusqu'à ce qu'il le regarde à nouveau.
Jack avait pris une place dans ses pensées, une place que Pacey n'avait jamais soupçonné possible. Cela le dépassait. Mais, et c'était pour lui la chose la plus troublante - ça te dérange carrément, ouais !- qu'il ressentait, cela lui provoquait aussi un plaisir certain, comme si la simple présence de Jack souriant à l'autre bout de la table incarnait tout à coup une des constantes de son univers vital. En fait, à bien y réfléchir, il trouvait rassurant que Jack soit là. Mais sans toujours pouvoir se l'expliquer.
Une idée l'effrayait par contre, et ça, il en était convaincu : le fait qu'il allait devoir l'embrasser. Il en éprouvait comme un crainte irraisonnée, comme si ce baiser à venir allait… allait changer le cours des évènements.
Mon pauvre vieux… Regarde la vérité en face : t'en as envie -de l'embrasser ? Non !- Si, si. Sauf que tu le sais pas encore -on arrête de délirer, d'accord ?- Non, c'est pas ça… C'est pas que tu le sais pas, c'est que tu le sais mais que tu veux pas y penser -Comment pourrais-je avoir envie d'embrasser un garçon ? Je suis pas- Tu n'es pas ce que tu n'oses pas nommer ? Te l'es-tu jamais vraiment demandé ? On peut être tellement plein de gens en nous même, sans jamais en rencontrer la moitié -Oui, mais je ne suis pas- Et puis c'est pas juste un garçon : c'est Jack
[le samedi suivant]
Dawson fixait l'assemblée devant lui : toutes les personnes nécessaires à l'aboutissement de son futur film se trouvaient là, en face de lui. Et, comme lors de sa première réalisation, il éprouvait une fierté et une satisfaction incroyable. Comment ne pas être persuadé alors qu'il n'était fait que pour cela ? C'en était grisant.
« Est-ce que tout le monde a bien saisi ? Tout le monde a bien compris le planning et ce qu'il avait à faire ? »
Un « oui » monta de la petite foule. Pacey leva la main.
« Oui Pacey ? »
Il se leva et lui dit :
« Je crois qu'on a tous compris notre tâche, Dawson. Ne commence pas à t'angoisser à l'avance, ok ? »
Un rire parcouru l'assistance. Dawson sourit à ce murmure joyeux.
« Ça va Pacey, ça va. Que voulais tu demander ?
- Rien. Je voulais juste me lever et applaudir ton professionnalisme »
Et il joignit le geste à la parole, bientôt suivi par tous les gens présents dans la pièce. Une clameur se mit à enfler et résonner dans la salle sous les yeux d'un Dawson subitement très ému. Il finit cependant par lever ses deux mains pour demander à la foule de se calmer.
« Ok, ok ! Merci à tous ! Merci ! Gardez en juste un peu pour le jour de la projection, d'accord ? »
Les applaudissements diminuèrent puis cessèrent, et l'équipe commença à se séparer. Dawson descendit de l'estrade et avança vers Jack.
« Jack ?
- Yep ?
- Je te laisse voir avec Pacey pour vos répétitions.
- D'accord
- Il n'y a pas d'urgence en fait, étant donné que vous n'avez qu'une scène unique de quelques secondes, à la fin.
- J'en parlerai avec lui, et on fera en sorte qu'il passe le plus de temps sur le reste de son rôle
- Ok, très bien ! »
Dawson se tourna ensuite vers Pacey, apparemment en train de draguer une des filles avec qui il aurait une scène de lit. Il s'avança vers eux et, le voyant arriver, la jeune fille s'éloigna en les saluant.
« Pacey…
- Relax Dawson, relax.
- On ne fricote pas avec les actrices, Pacey
- J'essayais juste de faire plus ample connaissance, c'est tout
- Et moi je suis canadien »
Ils se sourirent. Dawson reprit :
« Bon. Merci pour ce petit numéro d'hommage pré-production !
- Tu sais que je t'aime mon grand. Ma façon à moi de te le montrer
- Merci Pacey
- De rien Dawson »
Ils se séparèrent. Jack s'approcha de Pacey qui l'accueillit avec empressement.
« Jack, mon vieux ! Ça va ? »
Jack lui sourit et lui fit :
« Tu m'as l'air bien joyeux Pacey
- Pas toi ? Je trouve tout cela tellement excitant !
- C'est une expérience, c'est certain !
- C'est génial ! Tu voulais me demander quelque chose ?
- Je pensais qu'en ce qui concerne notre scène, on pourrait la répéter chez Mme Ryann deux jours avant le tournage ? »
L'attitude de Pacey changea, et il ne répondit pas de suite, se contentant d'observer Jack. Il eut une sensation étrange, comme une mise en alerte de lui même.
« Pacey ?
- Jack je peux te demander quelque chose moi aussi ?
- Oui, quoi ?
- A propos de notre scène. Ce n'est toujours pas un problème ? »
L'expression de Jack changea : il fut surpris, mais aussitôt après sembla se ressaisir.
« Un problème ? C'est à dire ?
- Est-ce qu'avec recul, cela te provoque… euh… comment dirais-je ?
- Tu veux savoir si cela me procure une forme d'excitation ? »
Pacey fit une mine mi-amusée, mi-surprise.
« Ça, c'est direct !
- Comme ta question. Si tu avais pu la formuler
- Ok, ok… Et donc ? »
Jack fixa avec force son ami et lui déclara :
« J'avoue que l'idée de t'embrasser à quelque chose de séduisant quand on est homosexuel.
- Comment cela ?
- Ben, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, t'es plutôt mignon Pacey !
- Tu me trouves… mignon ? »
Jack eut de nouveau une moue bizarre, comme si une pensée profonde tentait de faire surface, mais qu'il la réprimait.
« Je crois que nous n'allons pas poursuivre cette conversation, cette ridicule conversation. D'accord ?
- Donc ça te pose un problème ?
- Non, non Pacey. Aucun. Oui, je te trouve mignon, mais cela s'arrête là. Ce n'est pas comme aller à un rendez-vous amoureux. Ça n'a rien à voir avec ça. Je vais juste faire comme toi devant la caméra : fermer les yeux, coller mes lèvres sur les tiennes, mimer un baiser de cinéma et hop ! Fini ! »
Pacey le regarda dans le fond des yeux, puis il déclara :
« Ok alors. Content qu'on ai pu en parler ! »
Il ramassa son sac, passa la bandoulière autour de sa tête, et fit un petit signe d'au revoir, accompagné d'un sourire, à l'adresse de Jack, et s'éloigna vers la sortie. Dans son esprit -il m'a dit qu'il me trouvait mignon !- un il ne savait quoi venait de se réveiller. S'il ne savait ce que c'était, cela ne lui semblait pas désagréable.
[le mardi suivant - une semaine avant le tournage de la scène finale]
Alors que la nuit étendait son voile obscur sur Boston, Pacey montait les marches du porche de la maison de Mme Ryann et il sonna à la porte. Peu après, celle ci s'ouvrit et la grand-mère de Jen apparut, en train d'enfiler un manteau.
« Bonsoir Mme Ryann
- Bonsoir Pacey. Mais entre donc ! »
Il pénétra dans le hall et se retourna vers Mme Ryann qui fermait la porte.
« Ne vous inquiétez pas, je ne vous dérangerais pas, d'autant plus que vous me semblez être sur le point de sortir
- En effet, je me rends à une réunion de paroisse retrouver Jennifer. Mais ta visite est toujours une bonne surprise Pacey ! »
Pacey eut un haussement de sourcils amusé.
« Jen ? A une réunion de paroisse ? C'est donc vrai : en passant cette porte (il désigna la porte d'entrée) on change bien de dimension ? »
Mme Ryann fronça les sourcils de façon dubitative, mais également amusée.
« Excusez-moi, ce n'était pas drôle Mme Ryann
- Ce n'est rien Pacey. Que me vaut l'honneur de ta visite ?
- Je voulais savoir si Jack est là ?
- Bien sur, il est dans sa chambre en train d'étudier. Monte, vas-y. Moi je vous laisse
- Merci. Bonne soirée à vous Mme Ryann !
- Merci Pacey ! »
Elle ouvrit la porte et Pacey commença à monter les marches.
« Pacey ? »
Il s'arrêta dans l'escalier et se retourna vers elle.
« Oui ?
- C'est plus pour le jeune homme qui aide notre pasteur que pour notre Seigneur que Jennifer m'accompagne à la paroisse »
Pacey eut un rire amusé. Mme Ryann lui souri et, fermant la porte en sortant, elle termina :
« On ne change jamais de dimension avec ma petite Jennifer ! »
Pacey reprit la montée des marches et il s'avança sur le palier vers la chambre de Jack.
« Jack ? »
La porte était ouverte aux trois quarts, et on devinait un coin du lit dans l'ouverture. S'avançant encore, Pacey découvrit son ami allongé sur le dos, les bras repliés sous sa nuque, un casque de walkman dans les oreilles. Il semblait dormir, et le faible bruit s'échappant du casque distillait une musique douce. Jack était en tenue décontractée : une sorte de bermuda long jusqu'au chevilles, un t-shirt de sport, qui remontait sur son bas ventre du fait de sa position. Il était beau. Pacey se dit qu'un corps qu'on devinait était finalement plus attirant qu'un corps que l'on découvrait.
Observant Jack, Pacey eut un moment de totale absence, ou des pensées inconnues, et incongrues, se bousculèrent tout d'un coup dans sa tête. Il eut la sensation de… de prendre le temps, oui c'était cela, de prendre le temps de faire quelque chose qu'il n'avait jamais vraiment osé faire. Cette vision de Jack lui provoqua un sentiment indéfinissable. Il s'entendit même murmurer :
« On dirait un ange… »
Sa propre voix le ramena dans la réalité. Mais qu'est-ce que je raconte ? Ça va pas ? Il eut une poussée de culpabilité et de honte énorme, comme une bouffée, qui s'estompa aussi vite qu'elle était venue. Tout comme sa contemplation s'arrêta brusquement.
Pacey frappa alors à la porte.
« Jack ? »
Ce dernier s'éveilla en sursaut, secouant la tête, et fut surpris de voir Pacey au pied de son lit.
« Désolé Jack, je voulais pas te surprendre
- Pacey ? Mais qu'est-ce que tu fais là ? »
Jack se leva et s'approcha de son ami, qui lui répondit :
« Je venais voir si tu pouvais me prêter ton script pour que je puisse répéter ma scène de demain
- Bien sur ! Mais qu'a tu fais du tien ?
- Je l'ai oublié au studio
- Au studio ?
- C'est comme ça qu'on appelle la maison où on tourne
- Ah ? Ok »
Jack avança vers son bureau et saisit son script qu'il tendit à Pacey.
« Tiens.
- Merci Jack
- De rien. Comment se passe le tournage au fait ?
- Bien, bien. Dawson est sur les nerfs tout le temps, il y a plein de problèmes techniques, on a tous des trous de mémoire phénoménaux. Mais à part ça, tout va bien ! »
Jack se mit à rire, et Pacey sourit en le voyant faire. Un ange… vraiment. Il ajouta :
« Mais Dawson adore ça !
- Je veux bien te croire !
- Dommage que tu sois pas là tout le temps pour voir ça
- J'essaie de venir aussi souvent que je peux mais les études, ben c'est les études !
- Je sais Jack, c'est juste que tu me… nous manques »
Ils se fixèrent, tous deux surpris par les mots qui venaient d'être prononcés par Pacey, puis ce dernier baissa le regard vers le script, avant de relever la tête. Il semblait gêné, comme s'il n'osait dire ou faire ce qu'il avait envie de dire ou de faire, à l'intérieur de lui.
« En tous cas merci de me prêter ton scénario
- C'est un script, Pacey, un script !
- Oui, c'est vrai… Dawson ! »
Ils rirent encore, Jack poussant Pacey par l'épaule, puis Pacey -il vaut mieux… que je parte… sinon je vais dire, ou faire… je ne vais rien faire !- s'avança vers la porte.
« Bon, ben à bientôt Jack !
- Bonne soirée Pacey ! »
Il sortit de la chambre sous le regard de Jack.
Jack venait à peine de se coucher lorsqu'on frappa à sa porte. Il se redressa pour s'asseoir dans son lit et alluma sa lampe de chevet ;
« Oui ? »
La porte s'ouvrit et Jen passa la tête dans l'embrasure.
« Jack ? Je peux entrer ?
- Bien sur ! »
Elle s'avança vers le lit et resta debout au pied, fixant Jack, ne disant rien. Au bout d'un moment, un peu surpris, ce dernier lui demanda :
« Je dois deviner ?
- Pardon ?
- Je dois deviner ce qui t'amènes ? Parce que t'es plutôt muette »
Jen se mit à sourire et répondit :
« Il paraît que Pacey est venu te voir ce soir ? »
Jack fit une grimace, avant de lui désigner la porte de la tête et de lui dire :
« Sors, Jen ! Dehors ! »
Elle prit un air de gamine capricieuse et boudeuse pour lui demander :
« Mais je veux savoir ! »
Jack lui montra la porte à nouveau :
« Je t'ai dit de sortir !
- Mais Jack…
- De-hors !
- Jack ! Je veux juste que tu me dises si… »
Il l'interrompit vivement :
« Bon, ok : il est venu, m'a avoué qu'il n'aimait que moi, depuis des années, on a fait l'amour comme des animaux, quatre fois, et il est parti en emportant l'argenterie. Satisfaite ? »
Ils s'observèrent en silence ensuite. Avec un air malicieux, Jen demanda :
« Ah oui ? Vous l'avez fait où ?
- Dans ton lit, rien que pour voir ta tête quand tu me le demanderais ! »
Ils éclatèrent de rire aussitôt. Puis Jack finit par dire :
« Il est juste passé prendre le script parce qu'il avait oublié le sien au studio
- C'est tout ? »
Jack soupira :
« Jen… Je voudrais qu'on arrête avec cette idiotie de possible romance entre lui et moi, d'accord ? Pacey est hétérosexuel. Quoique j'en pense au fond de moi, il n'y a rien de possible dans cette vie entre nous
- Quoique… quoi ? Tu veux dire que… ?
- Je ne veux rien dire, c'est une façon de parler »
Il s'allongea et fixa le plafond :
« Maintenant, j'aimerais bien pouvoir dormir, Jen »
Elle ouvrit la bouche, mais ne dit rien. Après un silence, elle retourna vers la porte et sorti sur un « bonne nuit » rapide.
Mais qu'est-ce que c'est que cet endroit ? D'où sortent tous ces arbres ? Où suis-je ? Mais ? Mais qui est là-bas ? Hey ! Ho hé ! Mais… mais… Doug ? C'est toi Douggie ? Mais où est-on ? Et c'est quoi dans tes… sur tes mains ? Hein ? Je ne t'entends pas… Des ? Des papillons ? C'est ça : des papillons ? Que je quoi ? Que j'aille où ? Pourquoi ? Une surprise… J'aime pas les surprises… Quoi ? un ange ? quel ange ? D'accord : j'y vais, j'y vais… Oui ! J'ai compris : derrière le grand chêne… C'est un rêve, c'est pas possible autrement… C'est juste un rêve… Qu'est-ce qu'il pourrait bien se trouver derrière cet arbre de si important pour moi ? Qu'est-ce qu'il… OH MON DIEU ! JACK ?
Pacey se réveilla en sursaut. Il s'était endormi sur son canapé, la tête posée sur le script de Jack qui était maintenant un peu froissé. Désorienté, il s'assit dans le canapé, se frotta le visage, avant de se lever et d'aller à la salle de bains pour se passer la tête sous l'eau froide, histoire de remettre ses idées au clair, de se laver l'esprit… Alors qu'il fermait les yeux pour mieux sentir l'eau s'écouler dans ses cheveux, une image lui vint, d'une soudaineté et d'une netteté totale : celle de Jack dans une forêt entouré d'une multitude de papillons. Il releva la tête avec rapidité et se regarda dans la glace.
« Bon sang ! Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ? »
Retournant au salon, une serviette sur les cheveux, il se rassit sur la table basse. Et se mit à réfléchir, la tête entre ses mains :
Pacey, mon vieux, y a quelque chose qui tourne pas rond. Tu ne peux pas… penser à lui -à Jack- de cette façon. Tu ne peux pas ! Parce que ton truc c'est -l'amour- les filles et que tu n'es pas -homo- ce genre de garçon, ok ? Tu n'es pas -attiré par Jack. Non !- ce genre de garçon ! Tu ne le seras jamais, c'est impossible, tu aimes -Jack – non, tais toi ! – si, si – tais toi !- les filles ! Penses à Joey, penses à Audrey, penses à Andie… Oui, rappelle toi Andie -et son frère Jack- Rappelle toi comme tout était simple alors. Rien n'a changé, hein ? Tu es toujours ce gars, le même qu'à l'époque. Rien n'a changé Pacey -si, le poème… ça a tout changé-
Il se rendit compte que ses pensées étaient trop désordonnées pour qu'il puisse vraiment avoir une conversation avec lui même. La sensation de bien être, si cela en avait était vraiment une, ressentie lorsque Jack lui avait avoué qu'il le trouvait mignon -ça m'a vraiment fait plaisir ?- n'existait plus. Du tout. Il ne comprenait pas qu'un tel foutoir puisse prendre le pas sur lui ainsi. Ce qui lui arrivait était impossible. Pas à lui.
« Alors pourquoi je n'arrête pas d'y penser ? »
Ôtant la serviette de sa tête, il vit son portable sur la table. Après l'avoir observé une court instant, il s'en saisit et composa un numéro. Il était tard, très tard, mais il fallait qu'il parle à quelqu'un.
