[la même nuit]
Pacey observait Audrey qui se trouvait au loin en train de réfléchir au problème le plus crucial pour elle en cet instant : muffin ou doughnut ? Mais en fait, il la regardait sans la voir, parce que toute son attention était accaparée par ce qu'il se passait en lui, par tout ce qui le rendait complètement perdu à son propre endroit. Pacey ne comprenait pas, ne comprenait plus. Il avait une sensation d'égarement total au fond de lui même, accompagnée d'un sentiment de déjà vu incompréhensible. -Jack ? Moi et… Jack ?- Il ne savait plus, n'avait plus envie de savoir de toute façon. Quelque chose le rassurait dans la présence d'Audrey si proche, et là pour lui si tard dans la nuit, dans ce 7/11 minable toujours ouvert. Mais cette assurance n'était qu'une petite consolation comparée à l'angoisse terrible qui lui enserrait la cage thoracique. Il se rappela soudainement une phrase qu'il avait dite à Dawson lorsque ce dernier lui avait proposé de jouer dans son film -J'ai toujours rêvé d'embrasser un garçon- et, un instant, il eut l'impression de tenir toute l'immensité du problème entre deux de ses doigts. Mais cette impression fugace ne dura pas.
Audrey vint s'asseoir en face de Pacey. Elle posa son muffin et son café sur la table et constata les traits fatigués qui ornaient le visage de son ami. Elle allait lui en faire la remarque lorsqu'il lui dit :
« Ça fait pas grossir ce genre de pâtisserie ? »
Elle se renfrogna.
« Tu as décidé de me faire partir avant même qu'on ai pu discuter ? Je te rappelle que tu m'as appelé en pleine nuit parce que tu voulais qu'on se voit. Il est trois heures trente du matin, je suis là. Mais je peux m'en aller si tu veux… »
Il leva les mains en signe d'excuse.
« Excuse-moi, Audrey
- Pas grave »
Elle s'installa au mieux, puis lui demanda :
« Alors Pacey ? Que se passe-t-il ? »
Il hésita, puis ouvrit la bouche. Mais ne put rien dire, se contentant de la fixer. Audrey attendit quelques secondes, puis elle dit :
« Ok. Apparemment tu as un gros problème, vraiment énorme pour que cela t'empêche de parler !
- Je… »
Elle l'incita à poursuivre, d'un hochement de tête, mais Pacey n'en dit pas plus.
« Pacey ?
- Audrey, je… je me sens mal »
Elle écarta muffin et café devant elle et se pencha vers lui.
« Mal ? C'est à dire ? »
Il prit le temps de peser ce qu'il allait dire, ne voulant pas révéler ce qu'il pensait de lui trop brutalement, surtout à ses propres yeux.
« Tu crois qu'on peut avoir en nous des… des sentiments qu'on n'ose jamais regarder ?
- Des sentiments ? Du genre ? »
Il ne répondit pas, se concentrant dans la contemplation de la table.
« Pacey ! Je t'ai posé une question !
- Je… J'ai la sensation que je découvre une partie de moi, une partie… secrète de moi, et ça me… Disons que ça me…
- Déplait ? »
Il leva des yeux surpris vers elle, avant de dire :
« Dérange »
Audrey prit son café, en avala une gorgée, puis le reposa et demanda à Pacey :
« De qui es-tu amoureux ? »
Il pris une expression ahurie, voire effrayée. Audrey réalisa qu'elle ne l'avais jamais vu aussi perturbé. On aurait dit qu'il se combattait lui même, encore plus depuis ce qu'elle venait juste de dire. La réponse de Pacey fut plutôt sèche :
« Je ne suis pas amoureux ! »
Ils se fixèrent un court instant, avant qu'elle ne reprenne :
« C'est toi qui a parlé de sentiments, Pacey
- Oui, je… C'était plus un état d'esprit, une attitude, un comportement peut-être
- Un comportement ?
- Oui, enfin je veux dire… »
Il se tut à nouveau, noyé dans ses explications. Audrey déclara :
« Bon, essayons de mettre tout cela au clair, d'accord ? »
Il acquiesça d'un mouvement de tête. Audrey poursuivit :
« Il s'est passé, ou il se passe, quelque chose dans ta vie qui te rend malade, dans le sens que tu ne pensais pas que toi, Pacey Witter, pouvait en passer par là. Pourtant si. Et ça te dévore rien que d'y penser. Je me trompe ?
- C'est résumé, mais oui, c'est ça
- Ok, ok. Pourquoi vouloir en parler avec moi ? »
Il la dévisagea, surpris.
« Parce qu'on était ensemble, Audrey. Et que tu me connais très bien. »
Elle n'ajouta rien, puis poursuivit :
« Bon. Maintenant, Pacey, si tu ne fais pas l'effort de prendre sur toi et de me dire là, de suite, ce qui te préoccupes à ce point, je ne peux rien pour toi »
Il sembla faire un effort immense, comme si encore une fois il se battait contre lui même. Dans l'esprit de Pacey, un blocage vint se positionner à l'avant de sa conscience, comme un mécanisme de défense. Pourtant, face à lui, c'était Audrey, il pouvait lui dire, lui en parler. Mais mince ! N'étaient-ils pas là pour ça ?
Si. Seulement une partie de lui refusait tout bonnement cette alternative, comme si une fraction de son esprit voulait que la torture se poursuive. Et c'est cette fraction de lui qui lui fit poser la question suivante :
« Crois-tu qu'il y ai encore une chance pour nous, Audrey ? »
Ce fut elle qui tout d'un coup fut frappée de surprise. Un étonnement stupéfait s'imprima sur son visage : jamais elle ne se serait attendue à ça !
« Tu… tu es sérieux ? »
Pacey, sans dessus dessous intérieurement -je suis fou, je suis malade… C'est moi qui vient vraiment de lui demander ça ?- ne quittait pas son regard
« Oui »
Et là, elle vit. Audrey comprit que dans ces grands yeux clairs qu'elle avait tellement aimé, se dissimulait une sentiment de fuite éperdue. Pacey fuyait de toutes ses forces un quelque chose qui était en train de le dévaster, et la meilleure solution qu'il ait trouvé était de se réfugier dans le passé. Quitte à se mentir à lui même et à s'engager dans une relation vide. Cela la blessa, pas autant qu'elle eut cru, mais quand même. Et mettre un nom sur ce qu'il cherchait à fuir ne lui fut pas agréable non plus. Elle prit de courtes secondes pour réfléchir, puis lui demanda :
« C'est Joey, n'est-ce pas ? »
Pacey reçut un choc.
« Quoi ?
- Tu est toujours fou d'elle et cela te rends dingue, dingue au point de…
- Audrey, non je…
- Laisse moi finir ! Cela te rends dingue au point que tu envisages de te remettre avec moi plutôt que de laisser tes sentiments pour elle te faire souffrir
- Audrey ce n'est pas…
- Et tu t'attends peut-être à ce que moi je me laisse aller à te servir de roue de secours, à te regarder dépérir parce que t'émiettant de l'intérieur pour elle, à cause d'elle
- Mais arrêtes Audrey, je…
- A te regarder tourner, et tourner, et tourner encore dans un lit où nous viendrions de faire l'amour, parce qu'incapable de t'avouer que ce n'est pas moi que tu veux mais elle. Permets moi te dire que…
- Tais toi ! »
Il venait de crier. Pacey était maintenant très énervé, le petit discours d'Audrey l'ayant poussé vers ses limites.
« Audrey, je ne suis pas amoureux de Joey !
- Je ne te crois pas
- Je te dis que je ne suis pas amoureux d'elle ! Tu entends ? Je ne l'aime pas !
- Tu es amoureux, Pacey, amoureux
- Non ! Non, non et non ! Je ne suis pas amoureux d'elle !
- Ni de moi
- Ni de t… »
Il ne termina pas sa phrase, se figeant à l'écoute de cette révélation qu'il venait de faire. Avant de se tasser dans son fauteuil, quasiment anéanti. Audrey le fixait, mal à l'aise. Son stratagème avait marché, pas aussi bien qu'elle aurait voulu. Mais elle pensait l'avoir aidé, ne serait-ce qu'un peu. Après un moment, elle lui fit doucement :
« Je suis désolée Pacey. Il fallait que tu comprennes »
Il la regarda, et lui demanda d'une voix faible :
« Désolée de quoi ?
- D'avoir été obligé de te montrer que tu te trompais »
Elle fit une pause, puis reprit :
« Je ne sais pas se qui te rends si malade au fond de toi, mais ce n'est pas en essayant de le fuir, en te retournant vers ce qui à tes yeux pourrait passer pour rassurant, que cela va s'arranger. Je trouve touchant que tu aies pensé à moi comme… comme refuge, comme une personne secourable. Mais ce n'est absolument pas ce qu'il te faut »
Elle tendit sa main au dessus de la table. Pacey mit quelques secondes pour la saisir.
« Pacey… Parle moi. Mais parle moi vraiment. Dis moi ce qui ne va pas »
Les yeux de Pacey se voilèrent de larmes alors qu'il la fixait.
« Pacey…
- Je… je voudrais juste… être comme avant… »
Audrey, émue par les larmes de Pacey, haussa les sourcils.
« Comme avant ? Comme avant quoi ? »
Il ne répondit pas. Ses yeux se mouillèrent un peu plus. Il serra un peu plus la main d'Audrey également.
« Pacey ? Comme avant quoi ?
- Comme avant… quand j'étais… »
Dans un autre monde, dans l'univers de sa conscience, Pacey revit Jack étendu sur son lit. Pacey revit Jack entouré de papillons. Pacey ne voyait que Jack. Arrêtez… pitié, arrêtez de… m'imposer cela… Une souffrance profonde s'emparait de lui, et une pensée vint affleurer la surface de son conscience, pensée qu'il rejeta avec toutes ses forces -Non ! je ne suis pas… comme ça !- Il souffla plus qu'il ne parla :
« Normal »
Et, inspirant fortement pour réprimer le sanglot douloureux qui l'envahissait, il se leva d'un bond et sorti du café, laissant Audrey désemparée.
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Pacey renta directement chez lui. Une angoisse douloureuse lui dévorait la poitrine depuis qu'il avait essayé de parler avec son ex-petite amie, et il ne voyait qu'un moyen de la supprimer : en buvant. Voilà pourquoi, affalé dans son canapé, Pacey contemplait le verre de Jack Daniel's qu'il tenait dans sa main. Le quatrième déjà ? A même pas cinq heure du matin ? Quelle importance… Aujourd'hui, plus rien n'avait d'importance que le fait d'oublier. Oublier ce qu'il se passait en lui. Oublier ce qui lui faisait tant de mal. Aujourd'hui pas de boulot au restaurant, pas de tournage, rien.
« Aujourd'hui… »
Il sourit en se rendant compte que le nom du whisky était un peu -C'est le même que celui que… Non ! Pas ça ! Je ne veux pas penser à ça ! Je ne veux pas !- le même que celui de la cause de son état.
Il vida le verre d'un trait.
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[le même matin, vers 9h30]
Jack s'avança jusqu'à la table de la bibliothèque du campus où Jen était en train de travailler. S'asseyant promptement, il posa son sac sur ses genoux et fixa son amie. Puis il déclara :
« Avant que tu ne dises quoi que ce soit, je voudrais que tu m'écoutes attentivement s'il te plait »
Surprise par cette arrivée, Jen posa son stylo et invita Jack à poursuivre. Ce qu'il fit.
« J'ai le sentiment que cette histoire avec Pacey est en train d'abîmer notre relation. C'est probablement ridicule, juste un film que je me fais dans ma tête, mais je ne peux pas m'empêcher d'y penser. Te voir bouder ce matin au petit déjeuner n'est pas pour moi une bonne façon de commencer la journée. Alors, pour que tout soit clair, je vais te dire ce qui me perturbe et on en parlera plus, ok ?
- Tu n'as pas à…
- Si. J'ai à… »
Il se regardèrent, puis Jack reprit :
« Quand j'ai compris que j'étais gay, après le poème, Pacey était là. Il n'a rien fait de plus que d'être là. Mais à ce moment précis, c'était tout pour moi. Il était un garçon, il n'était pas… dégoûté de ce que j'étais, et il était là. Il m'aimait comme j'étais. »
Jack avala sa salive, comme si tout cela était difficile.
« La première fois que je l'ai vu, Pacey, j'ai pensé que c'était… le plus beau garçon du monde. Évidemment, il n'a rien d'un Brad ou d'un Ben
- Affleck ? »
Ils se sourirent. Jack continua.
« Mais il est plus que cela. Il est… Pacey ! Tant de bonté et d'amour en un seul être humain. Comment ne pas être touché par cela ? Je pense, non je sais, que tout ce qu'il est m'a troublé, au point que, bien qu'ayant conscience que rien n'était possible entre lui et moi, j'ai eu un petit… béguin pour lui. J'avoue avoir parfois envié ma sœur lorsqu'elle et Pacey s'embrassaient. Mais ça n'a pas duré, et mon cœur est finalement passé à autre chose »
Jen sourit à Jack, et lui demanda :
« Et aujourd'hui ? Pourquoi ce malaise ?
- Parce que dans quelques jours il va falloir que je l'embrasse, pour de faux, mais que je l'embrasse quand même. Et cela me…
- Cela te ramène à la période que tu viens de me raconter, à tout ce que tu viens de me confier, et tu t'aperçois que ton cœur n'a pas oublié. »
Jack approuva, un peu triste, un peu soulagé. Jen reprit :
« Et tu as peur
- Oui
- Mais plus que tout envie
- Oh oui »
Il se pencha vers elle et lui demanda, presque comme s'ils devisaient sur un secret d'état :
« Ce n'est pas bien, n'est-ce pas Jen ?
- Jack… Le bien, le mal… Tu sais, il n'y a que le cœur qui sache différencier cela. La question importante pour toi et de savoir si tu attends quelque chose qui n'arrivera pas, jamais
- Je n'attend rien. Du moins aucune relation si c'est ce à quoi tu penses. Juste peut-être la magie de ce baiser unique à venir
- Alors tout va bien ?
- Tout va bien ! »
En souriant, elle se leva et ouvrit ses bras :
« Viens là… »
Jack se leva, et vint prendre Jen dans ses bras. Il restèrent ainsi un moment, partageant leur amitié immense une fois de plus dans la tendresse. Jusqu'à ce que le portable de Jen posé sur la table ne se mette à vibrer. Elle quitta l'étreinte de Jack
« Excuse-moi »
Saisissant son cellulaire dans sa main, elle décrocha :
« Allô ? Oui ? Salut Audrey ! Je … Quoi ? Quoi ? Attends calme toi ! Oui, oui, ok ! J'arrive ! Oui, j'ai compris ! A tout de suite ! »
Elle raccrocha et commença à rassembler ses affaires. Jack l'aida :
« Un problème ?
- Je le saurais quand elle m'aura détaillé le charabia qu'elle vient de vomir au téléphone
- C'est grave ?
- Aucune idée »
Elle mis son sac en bandoulière, et s'approcha de Jack pour lui poser un baiser sur la joue.
« A tout à l'heure, Jack !
- Bye, Jen ! »
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Dawson referma le clapet de son mobile dans sa main. Entre ses dents, il murmura sèchement :
« C'est pas vrai ! »
Il posa le portable sur la table et se passa une main dans les cheveux, tout en soupirant. Une voix lui fit alors :
« Un problème Dawson ? »
Il se tourna vers la porte de l'espèce de réduit dont il avait fait son bureau.
« Joey…
- Qu'est-ce qui se passe ? »
Elle avança vers la table. Dawson se renversa contre le dossier du fauteuil et lui répondit :
« Pacey…
- Quoi Pacey ?
- Il a des heures de retard et je n'arrive pas à le joindre
- Tu as essayé d'appeler…
- J'ai tout essayé ! Audrey, Jen et Jack sont en cours, donc injoignables, et Pacey ne répond pas sur son portable, ni d'ailleurs à son travail où j'ai essayé au cas ou »
Le ton de Dawson était agacé. Joey comprit que voir son planning ainsi chamboulé n'était pas pour améliorer son humeur. Elle posa alors une main sur celle de son ami pour lui exprimer son soutient. Dawson leva les yeux vers elle, surpris, puis son regard fit un crochet vif vers la porte ouverte, avant de se reposer dans les yeux de Joey.
« Joey ? Mais… »
Elle le regarda en souriant tendrement.
« Quoi Dawson ?
- Ils ne… »
Il n'acheva pas et retira sa main de la pression de celle de Joey, en souriant lui aussi. Ils se mirent à rire ensemble.
« Dawson ? »
Leurs rires s'interrompirent brusquement, et ils se tournèrent vivement vers la porte pour y découvrir James, l'assistant réalisateur, qui les observaient tous les deux. Dawson se leva et s'avança vers lui.
« James ? Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je voulais savoir ce qu'on fait maintenant. On attend toujours Pacey ? Ou on commence autre chose, comme les extras dont tu parlais ? »
Dawson le fixa un court instant, réfléchissant, puis il retourna vers le fauteuil où il saisit sa veste. L'enfilant, il dit à son assistant :
« Bon ! Je vais voir si il est chez lui au cas ou son portable ne fonctionnerait pas, et si je le trouve, je le ramène. En attendant, tu vas faire préparer le plateau pour les extras, d'accord ?
- Ok, Dawson »
Il se retourna et sortit de la petite pièce. Dawson se tourna vers Joey. Elle lui fit en riant :
« Et ramène le par les oreilles ce vilain garçon ! »
Dawson éclata de rire, avant de reprendre très vite son sérieux. Joey enchaîna :
« Relax, M. le Réalisateur ! Ça va aller !
- Oui, quand je l'aurais tué !
- Tu ne peux pas le tuer Dawson, c'est ta star principale
- Attends la fin du film, et tu verras ! »
Ils rirent à nouveau tous les deux. Leurs regards se firent plus profonds. Joey fit un pas vers son ami, et quelque chose se…
« A tout à l'heure Joey »
Il sortit rapidement. Joey resta un instant dans la pièce à contempler l'ouverture de la porte. Le brouhaha du plateau lui parvenait assourdi, elle était seule…
« A tout à l'heure Dawson. A tout à l'heure. »
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Dans les profondeurs de son sommeil, un martèlement sourd vrillait l'esprit de Pacey. Quelque chose essayait de l'extirper de là où il se trouvait : et ce n'était pas très plaisant. Puis une voix vint se mêler au martèlement. Et il ouvrit les yeux.
Quelqu'un tambourinait à sa porte en criant son nom. Il releva la tête et fut instantanément assailli par une nausée violente, accompagnée d'une douleur sourde sous le cuir chevelu. Il se rallongea, et trouva la force de dire :
« Ouais, ouais ! Je viens ! »
L'impression d'avoir en bouche du carton pâte, d'une bouche entièrement tapissée de papier mâché, lui rappela vaguement qu'il avait du boire. Un peu trop peut-être. Et cette idée lui fut confirmée lorsqu'il vit la bouteille de whisky quasiment vide sur la table basse du salon.
« Pacey ! Ouvre-moi ! Je sais que tu es là ! J'ai vu ta voiture ! »
Il reconnu la voix de Dawson. Dawson ? Bon sang ! Le tournage ! Merde ! Mais quelle heure peut-il être ? Il rassembla ses forces, essaya de contrôler toutes les réactions de son corps qui auraient pu le trahir, puis s'assit sur le canapé lentement.
« Je… J'arrive, une seconde ! »
Pacey prit un petit moment, puis il se leva, et une fois son équilibre assuré, il avança vers la porte d'entrée. Un fois près d'elle, il appuya un poing contre, l'autre sur le chambranle, et, baissant la tête, soupira en murmurant :
« Ok Dawson… Massacre moi, je l'ai sûrement mérité »
Pacey ouvrit la porte. Il vit son ami, une expression furieuse sur le visage et dans le regard, la bouche entre-ouverte prête à déverser de la rage. Il ne vit cela qu'une seconde. Parce que lorsque Dawson vit l'allure que Pacey avait, toute colère disparue et laissa place à une surprise anxieuse.
« Qu'est-ce… ? Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ?
- Pardon ?
- Tu as vu ta tête ? »
Pacey ne bougea pas, puis il se retourna et, mal assuré, alla vers la salle de bains. Le miroir lui renvoya une image qu'il détesta : cheveux ébouriffés, traits tirés, visage pale, cernes sous les yeux… Et des vêtements chiffonnés au plus haut point. Une pensée lui vint, amère :
« C'est pas moi, ça… C'est pas moi. C'est plus moi »
Pacey revint dans le salon où Dawson se trouvait. Ils se fixèrent en silence, puis Dawson, toujours en proie à l'inquiétude, lui demanda :
« Pacey dit moi ce qu'il se passe »
Pacey se contenta de le fixer un moment. Puis il lui dit :
« Je suis désolé d'avoir manqué le tournage, Dawson
- Dis moi plutôt pourquoi tu te mets dans un état pareil la journée »
Pacey éluda la question.
« Écoute Dawson, donne moi un quart d'heure : j'me douche et on y va. Comme ça tu perdras pas une journée entière à cause de moi
- Pacey, oublies le film un moment tu veux bien ? »
Dawson fit un pas vers son ami.
« Si tu as des problèmes, si je peux t'aider, dis moi ce que…
- Dawson… »
Pacey lui fit un sourire forcé. Il pensa que tant qu'il ne lui aurait pas dit -menti- ce qui le perturbait, Dawson le questionnerait. Mais il ne pouvait pas lui dire. A ce moment, Pacey constata avec surprise qu'il n'était plus autant contrarié par tout cela, qu'une partie du poids et de la souffrance qu'il avait quelques heures avant semblait s'être envolé. Il dit alors :
« J'ai… quelques problèmes. Quelques problèmes personnels. Rien qui ne soit irréparable. Je vais tout faire pour que cela s'arrange, et surtout tout faire pour que cela n'intervienne plus dans ma vie. Désolé de t'avoir déçu aujourd'hui, mon grand
- Pacey… »
Dawson l'observait, ne sachant s'il fallait se contenter de ces explications évasives, ou bien insister. Pacey reprit.
« Ne t'inquiètes pas, ça va aller, ok ?
- Comment en être sur ?
- Dawson, je t'assure que ça va aller. Je m'en veux juste de t'avoir déçu, et je m'en excuse
- Pacey, arrête de t'excuser. Tu es plus important à mes yeux que le film. Je cherche simplement à t'aider, c'est tout
- Je sais. Et je t'en remercie. Mais je te dis que ça va aller, ok ? C'était un… un égarement passager, c'est fini, on passe à autre chose d'accord ? »
Dawson fixait Pacey dans les yeux, essayant en vain d'y trouver une réponse autre que les phrases et les mots prononcés par son meilleur ami. Dawson dit alors :
« Se saouler dès le matin est ta façon de passer à autre chose ?
- Dawson, arrête…
- Je suis désolé Pacey, mais depuis quand les bras rassurant de ce bon vieux Jack sont devenus ton refuge en cas de problème ? »
Pacey connu un moment d'effroi d'une violence inouïe. Rarement dans sa vie il avait eut l'impression d'avoir ainsi été mis à nu instantanément, avec une telle sensation d'agression envers lui même. Durant quelques secondes, il ne fut plus qu'un homme sans défense et quasi détruit. Il ne ressentait plus rien, plus rien d'habituel, simplement une sensation de vide absolu, où aucun des sentiments humains ne semblaient exister. Comment… comment a-t-il deviné ? Comment Dawson sait-il ? Pacey se dit qu'il était fini.
Dawson quant à lui ne comprit pas l'expression soudaine sur le visage de Pacey. C'était tellement surprenant et inattendu qu'il ne sut plus quoi ajouter ou bien demander.
Pacey reprit la parole. Et autant l'assaut qu'il ressenti envers lui fut violent, autant sa réponse le fut également.
« Qu'est-ce que tu as dit ? »
Dawson eut presque un mouvement de recul devant le ton féroce de Pacey. Ce dernier, chez qui la colère venait d'entamer sa croissance, enchaîna, sur un ton à peine radoucit :
« Mais qu'est-ce que tu insinues, Dawson ?
- Je… »
Dawson saisit la bouteille de whisky sur la table.
« Je parle de ça, Pacey »
S'il n'avait pas été subitement au bord de lui même, prêt à se casser en morceau, Pacey aurait éclaté de rire en comprenant son erreur. Il parlait de la bouteille ! De la bouteille ! Il songea qu'au fond -Bonté ! J'ai failli me… mettre à jour… pour une bouteille !- tout n'était peut-être pas aussi apaisé que cela dans son esprit. Il avança vers Dawson, et lui sourit :
« Excuse moi… Bon, Dawson, je vais me doucher, me changer, et nous allons profiter du reste de la journée pour travailler.
- Pacey, je…
- Et nous pourrons reparler de tout cela plus tard, ok ? »
Ils se fixèrent en silence. Dawson ne semblait pas comprendre comment son ami pouvait être capable de tels éclats, et l'instant d'après tout relativiser. Pacey reprit :
« Ok ? »
Dawson hocha la tête.
« Ok Pacey… Tu es trop têtu pour moi. Alors fais comme tu veux !
- Merci ! »
Pacey se retourna et avança vers la salle de bains. Dawson lui cria :
« Mais on en reparlera ! »
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« Ok ! Merci tout le monde ! C'est bon pour aujourd'hui ! Merci encore ! A demain et bonne fin de soirée à tous ! »
Dawson venait de signifier la fin de la journée de tournage. Une journée somme toute excellente malgré le retard de Pacey. Il était satisfait : le planning était respecté et il voyait enfin se profiler le montage. Il y pensait déjà d'ailleurs. Tout s'était bien passé jusque là, et il était même étonné de l'excellence du travail de toute l'équipe. Même Pacey, en mauvais point ce midi, semblait s'être transformé tout au long de l'après midi, et il n'avait quasiment fait aucune erreur de jeu, toutes ses prises ayant presque été bonnes dès la première.
Dawson pris le temps de penser quelques instants à Pacey justement : il avait toujours trouvé ce garçon incroyablement capable. Quand il voulait s'en donner la peine, ou simplement y croire. A bien y réfléchir, rien n'avait jamais semblé l'arrêter, même au plus noir de ses heures noires. Dawson pensait que c'est cela qui avait conduit Joey à l'aimer si fort. Mais ce qu'il avait vu ce matin le dépassait un peu. Parce que c'était sans signe d'appel, soudain, sans raisons apparentes. Et il demeurait persuadé que tout cela reviendrait dans la conversation à un moment ou à un autre. Comme il était persuadé que quelque chose de sérieux arrivait à son meilleur ami : on ne devient pas livide et méchant à l'évocation d'une beuverie au whisky. Il y avait autre chose.
Dawson observa autour de lui : il vit l'équipe technique occupée à ranger et préparer déjà le lendemain, il vit Joey et Jen en train de parler de quelque chose ayant rapport avec le script, puisque Jen pointait une des lignes du doigt en la montrant à Joey, il vit Pacey ramassant ses affaires, semblant plus détendu et content de rentrer, il vit Audrey et Jack rire d'il ne savait quel plaisanterie puisqu'il n'entendait pas de là où il était. Il vit tout ce petit monde qui était le sien, et cela lui procura une sensation de bonheur intense. Rien ne pouvait être mieux qu'en cet instant.
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Jen et Jack était en chemin pour rentrer chez Gramms. Dans la voiture, la radio diffusait une douce musique. Aucun des deux ne parlaient : Jack était concentré sur sa conduite et Jen perdue dans ses pensées. Ce fut elle cependant qui demanda au bout d'un moment :
« Dis moi Jack…
- Mmh ?
- Tu as parlé avec Pacey ce soir ? »
Jack lui lança un regard avant de reposer ses yeux sur la route.
« Parlé ? Qu'entends tu par parlé ?
- Est-ce que tu lui as parlé ? Avez vous simplement discuté ?
- Oui, on a discuté. De tout et de rien »
Jen baissa le volume de la radio et questionna Jack :
« Et il ne t'a pas paru bizarre ?
- Bizarre ? »
Jack eut cette fois ci un regard appuyé pour son amie.
« Comment ça bizarre ? »
Jen fixa Jack, puis lui dit :
« Audrey pense que Pacey ne va pas bien »
Elle prit deux secondes avant d'ajouter :
« Pas bien du tout »
Ils se regardèrent en silence, alors que Jack stoppait la voiture à un feu rouge. Ce fut lui qui reprit la conversation :
« Et là j'attends que tu veuilles bien me dire ce qu'il en est, ou bien je t'extirpe les vers du nez ?
- Audrey a vu Pacey la nuit dernière
- La nuit dernière ?
- Oui, il l'a appelée vers trois heures du matin. Il se sentait apparemment mal et il avait besoin de quelqu'un pour en parler »
Jack haussa les sourcils, puis dit :
« Et ensuite ?
- C'est vert
- Quoi ?
- Le feu est vert, Jack »
Il relança la voiture. Jen poursuivit :
« En fait, Audrey ne sait pas trop quoi en penser. Pacey lui a semblé très confus
- C'est à dire ?
- D'après elle, il n'arrivait pas à exprimer ce qui le mettait aussi mal à l'aise parce que cela semblait trop douloureux. Il n'a fait que lui dire qu'on pouvait changer, en découvrant des choses sur soi, mais n'a jamais clairement expliqué ce qui le rongeait »
Jack réfléchit un instant, puis il dit :
« Joey ?
- Non. Audrey y a pensé aussi, mais elle n'a pas pu le mettre au pied du mur la dessus. Elle pense d'ailleurs que cela n'a rien à voir avec Joey. Le malaise de Pacey lui a parut plus profond
- Il lui est peut-être arrivé quelque chose dont nous ne sommes pas au courant. Après tout, Pacey est parfois très secret à propos de ce qui peut l'atteindre
- Oui, mais là, ça doit réellement l'atteindre ! Prendre une cuite au whisky tôt le matin pour oublier c'est vraiment vouloir fuir ce qui nous fait mal ! »
Jack eut une expression de surprise.
« Il a… Quoi ? C'est pour cela qu'il…
- Était en retard aujourd'hui ? Oui. Dawson l'a trouvé avachi dans son canapé, une bouteille quasi vide sur la table
- Et il n'a rien dit à Dawson ?
- Si, bien sur
- Il lui a dit quoi ?
- Qu'ils en reparleraient »
Un silence se fit. Jack reprit ensuite :
« Je ne sais pas quoi en penser. Je ne l'ai pas trouvé différent aujourd'hui. C'était le Pacey habituel
- Oui, celui capable de cacher tellement au fond de lui, que même lui en oublie ce qu'il y cache »
Jen fit une grimace et ajouta :
« Jusqu'au jour où tout lui saute à la gorge
- Tu penses qu'il va si mal ?
- Je ne sais pas. Mais Audrey, qui le connaît quand même très bien, pense que oui. Il lui confié qu'il aimerait qu'il aimerait être comme avant
- Ce qui veut dire ? »
Jen eut un sourire ironique.
« Ça mon vieux Jack, c'est la question à 100 000 dollars ! »
Il arrivèrent devant chez Gramms. Jack parqua la voiture et ils en descendirent. Alors qu'il avançaient vers la maison, Jack dit à Jen :
« J'essaierai d'en savoir plus
- Comment cela ?
- Lors des répétitions de notre scène. J'essaierai de trouver un moyen ou un moment pour parler avec lui
- Ah oui ! C'est vrai que Roméo et… Roméo vont s'embrasser ! »
Ils se mirent à rire.
