[vendredi – début de soirée]

Pacey arrêta son geste, et son doigt n'appuya pas sur la sonnette. Il se trouvait devant la porte de la maison de Gramms, totalement perdu. Sa conversation avec Audrey, ses pensées, ses envies, tout ce qu'il s'était passé dernièrement dans sa vie comme refus et prise de conscience, tout cela tournait en boucle sur le disque dur de son cerveau. Il avait l'impression inexplicable que s'il appuyait sur le bouton de cette sonnette, toute sa vie s'en trouverait irrémédiablement changée. Pour toujours.

Une partie de lui le poussait à aller voir derrière la porte, à enfin peut-être assumer ce qu'il y avait très certainement au fond de lui et qu'il n'avait jamais ressenti avant aujourd'hui. Mais une autre partie, une partie effrayée de lui même, lui intimait l'ordre de partir, de fuir tout cela parce que tout cela allait le tuer. Et pour l'instant, la guerre entre ces deux parties de lui n'était qu'une bataille sanglante et douloureuse dont personne n'était encore sorti vainqueur.

Il sonna.

« Allô ?

- Jen ? C'est Audrey

- Salut Audrey, ça va ?

- Oui, oui ça peut aller

- Que se passe-t-il ? Tu as l'air bouleversée

- Est-ce que l'on pourrait se voir maintenant ?

- Maintenant ? »

Le ton de Jen parut un peu gêné.

« Sauf si je te dérange, Jen

- Non, non, c'est pas ça. C'est juste que je suis à une réunion de paroisse avec Grand-Mère, et que si tu souhaites parler cela risque d'être difficile »

Audrey eut un haussement de sourcils de surprise.

« A une réunion de paroisse ? Attends une seconde jeune fille : comment s'appelle-t-il ? Et ne me réponds pas Dieu, je ne te croirais pas ! »

A l'autre bout de la ligne, Jen se mit à rire. Audrey poursuivit :

« J'en étais sure ! Alors, Jen ? Qui est ce beau garçon qui hante les paroisses de Boston ? Il doit en valoir la peine pour que tu ailles avec ta grand-mère à l'église un vendredi soir !

- Écoute Audrey : pourquoi ne passes-tu pas ? Je trouverais bien dix minutes pour qu'on puisse parler

- Ok, mais dis-moi comment s'appelle-t-il au moins ? Pitié !

- Tu le sauras quand tu seras là. Si t'es sage !

- Bon ! J'arrive ! C'est où exactement ?

- L'église de notre quartier, tu vois où elle se situe ? On passe devant en se rendant chez moi

- Oui je sais où elle se trouve. Bien, je serais là dans vingt minutes environ. D'ici là, ne lui saute pas au cou et reste sage, d'accord ? »

Jen se mit à rire, et lui répondit avant de raccrocher :

« J'essayerais ! A tout de suite, Audrey ! »

0000000000

Sortant du taxi qui venait de stopper devant le Potter B&B, Joey prit le temps de savourer le fait qu'elle était enfin chez elle. Elle qui avait cru qu'elle n'atteindrait jamais la gare et que c'était là un mauvais commencement au week-end, elle maudissait maintenant ce voyage en train dont la durée avait été allongée du double à cause d'un problème technique. Mais tout cela n'avait plus d'importance : elle était arrivée. Et Dawson l'attendait quelque part à l'intérieur. Cette idée la transportait de bonheur.

Elle monta les marches du porche et avança vers l'entrée. Sur la porte, un mot était punaisé. S'en saisissant, elle découvrit un message de sa sœur : Nous sommes chez les Sandler. A tout à l'heure. Bessie. PS : ne fait pas de bruit, un ange dort dans le canapé.

Joey se mit à sourire à la lecture du mot, et le mettant dans sa poche elle murmura :

« Oui, Bessie, tu as raison : Dawson est un ange »

Sur cette pensée émouvante et troublante, elle entra dans la maison, posa son sac derrière la porte et la referma. Une musique, assourdie, à faible volume, vint alors à ses oreilles :

Hope this feeling lasts
For the rest of my life

Une chaleur d'une intensité qu'elle n'avait jamais connue irradia dans sa poitrine et fit chavirer jusqu'à son âme à l' écoute de ces quelques paroles. Elle sentit son amour pour Dawson se démultiplier avec une telle force qu'elle même en fut effrayée. Elle avança à petit pas vers le salon, alors que la pièce se dévoilait petit à petit à son regard, sentant ses sentiments l'envelopper d'une douceur immense et rassurante.

And if you knew how I wanted someone to come along
And change my life the way you've done

Joey revit en souvenirs tout ce qu'elle rattachait à cette chanson, et son trouble intérieur la submergea entièrement: elle compris alors une chose, elle la compris d'une façon dont elle n'aurait su l'expliquer, d'une façon dont jamais plus elle n'éprouverait la sensation de sa vie. Son âme dans tout ce qu'elle avait d'impalpable vibra au diapason de l'Univers. Elle su alors que Dawson était tout. Vraiment tout. Et pour toujours.

It feels like home to me
It feels like I'm all the way back where I belong

Elle découvrit Dawson endormi dans le canapé, tourné sur le côté, les bras croisés sur la poitrine. Il semblait paisible, ainsi allongé dans la demi-obscurité de la pièce, où l'éclairage diffus le rendait plus angélique que jamais. Elle en eut presque les larmes au yeux de bonheur. Joey s'approcha lentement de Dawson et s'agenouilla auprès de lui.

But I'm all right cuz I have you here with me,
And I can almost see through the dark there is light

Elle tendit lentement la main vers lui, caressa ses cheveux amoureusement, puis se pencha vers lui et déposa un tendre et long baiser d'amour sur son front.

And if you knew how happy you are making me
I never thought that I'd love anyone so much
It feels like home to me
It feels like I'm all the way back where I come from
It feels like home to me
It feels like I'm all the way back where I belong

Elle posa sa joue contre les cheveux de Dawson et murmura d'une voix pleine d'amour:

« Je t'aime Dawson Leery. Je t'aime »

0000000000

Pacey n'en revenait pas : voilà bien un quart d'heure qu'il était avec Jack, et rien de ce qui le tourmentait de l'autre côté de la porte, alors qu'il hésitait à sonner, ne semblait plus vraiment exister. Oh il sentait bien une espèce de petite boule dans sa poitrine qui persistait, mais le simple fait d'être avec Jack avait un pouvoir calmant, apaisant. Jack qu'il l'avait accueilli en souriant, comme si de rien était, comme s'il passait simplement prendre un pot entre amis et qu'il n'était nullement question d'un baiser entre eux, même pour de faux. Il avait en fait l'impression de flotter, de survoler ce moment de sa vie comme s'il n'était plus maître de rien. Mais par dessus tout, le simple fait de ne plus se sentir mal lui faisait se dire que le reste n'avait plus d'importance. Il finit par se demander s'il ne s'était pas mépris sur ce qu'il ressentait depuis quelques semaines.

0000000000

Audrey et Jen s'étaient retrouvées derrière l'église et elles avaient marché jusqu'à un banc où elles s'étaient assises dans la douceur de la nuit quasi installée.

« Alors Audrey, qu'est-ce qui est si important et te trouble à ce point pour que tu veuilles en parler en urgence »

Audrey prit une inspiration pour s'encourager et, tout en regardant son amie dans les yeux, lui dit :

« Je crois que Pacey est amoureux de Jack »

Jen eut un moment de totale hébétude, dévisageant Audrey comme si cette dernière était devenue folle, puis éclata d'un rire bruyant et presque incontrôlé. Audrey fit une grimace :

« Ça va Jen, ça va ! Je suis sérieuse ! »

Jen tenta de se calmer, y parvint une seconde, puis fut secouée de rire à nouveau. Mais devant la mine blessée d'Audrey, elle se ressaisit.

« Excuse-moi, pardon. Pardon Audrey. Mais c'est si…

- Incroyable ?

- Entre autre ! Mais enfin qu'est-ce qui te fais avancer une telle théorie ? Tu n'es pas sérieuse ?

- Ai-je l'air de plaisanter, Jen ? »

Elles fixèrent une seconde, puis Jen reprit :

« Non, tu es sérieuse

- Laisse moi t'expliquer ce que je pense, et ensuite nous en parlerons. Ok ?

- Je t'écoute »

Audrey exposa ses arguments à son amie, ainsi que les déductions qu'elle avait pu tirer de l'analyse du comportement de Pacey : l'entrevue au 7/11, son malaise profond, son incapacité à en parler. Tout les petits détails qu'elle avait pu noter ces dernier temps et qui lui faisaient penser que. Un silence s'ensuivit, avant que Jen ne reprenne la parole :

« Je veux bien admettre que ce que tu me dis est troublant, mais de là à en conclure que Pacey est amoureux de Jack. Voyons Audrey !

- Tu ne me crois pas ?

- Il n'est pas question de croire ou de ne pas croire. Tu me dis que lui même t'as déclaré en face que ce n'était pas vrai. Tu avais des doutes, tu lui as demandé, il t'as répondu non. Qu'est-ce qu'il te faut de plus, Audrey ? »

Audrey fixa Jen intensément :

« De plus ? Ce qu'il me faut de plus ?

- Oui

- L'assurance que Pacey ne ment pas, ce dont je suis persuadée

- Qu'il ne ment pas ?

- Jen, tu m'écoutes ou pas ? »

Les traits de Jen se fermèrent un peu et elle répondit sèchement :

« Je ne fais que cela, mais, et je m'excuse de devoir être un peu brusque, ton raisonnement me paraît un peu loufoque ! »

Audrey encaissa la remarque sans rien montrer. Jen reprit :

« Et quand bien même, ce qui serait étonnant, je ne pense pas que cela nous regarde en quoi que ce soit

- Sauf que lorsqu'un de mes amis souffre, je ne me colle pas des œillères pour ne pas avoir à l'aider »

Audrey se mordit la lèvre immédiatement et ajouta :

« Je suis désolée Jen, mes mots ont dépassé ma pensée

- Ce n'est rien

- Excuse-moi, vraiment

- C'est bon Audrey. Ça me prouve que tu es vraiment inquiète pour lui, ce qui est tout à ton honneur »

Un silence suivit, silence où toutes deux se perdirent dans leurs pensées. Jen relança la conversation :

« Et que comptes-tu faire ?

- Je ne sais pas… L'aider, mais comment aider quelqu'un qui ne veut pas admettre qu'il a un problème ?

- Si Pacey a vraiment ce problème, qui d'ailleurs n'est pas un problème. Mais je ne pense réellement pas qu'il soit gay »

A cet instant, Jen revit mentalement sa conversation d'avec Pacey au Main Road. Mais surtout, elle revit les regards qu'il avait porté sur Jack lors du repas chez Gramms, regards qu'au premier abord elle n'avait pas noté comme… différents. Et elle se rendit compte qu'en fait, au fond d'elle même, tout cela la troublait, un peu trop à son goût.

« Jen ?

- Oui ?

- Tu as l'air… euh…

- Mal à l'aise ? C'est le cas !

- Pourquoi cela ?

- Je viens de me rappeler les regards de Pacey pour Jack lors de la soirée chez ma grand-mère. Et cela donne un nouvel éclairage à ta théorie

- Tu veux dire que… ?

- Je ne veux rien dire. Je pense juste en cet instant que… »

Jen s'interrompit un moment, avant qu'Audrey ne la questionne :

« Tu penses que…

- Que Pacey et Jack sont seuls chez moi ce soir pour répéter, et que subitement, je m'inquiète »

0000000000

« Bon, Pacey… Si on s'y mettait ? »

Il posa sa bière et fixa Jack : ça y était. Le grand moment était face à lui, et il ne pouvait rien faire pour l'éviter, juste attendre qu'il se produise… Et voir. Tu peux toujours t'enfuir… ou lui dire. Pacey hocha la tête et répondit :

« Allons-y ! »

Jack se leva et prit la direction du salon, suivi par Pacey qui tentait de garder le contrôle de lui même, et qui pour l'instant ne s'en tirait pas trop mal. Ils arrivèrent dans la pièce où, découvrant le décor, Pacey fut surpris :

« Mais ? Mais tu as changé les meubles de place ?

- Oui, le salon de Mme Ryann ne correspondait pas trop au décor de la scène que nous devons interpréter : ça ne faisait pas trop bar gay ! »

Jack eut un sourire et un clin d'œil à l'adresse de Pacey, qui lui répondit en souriant lui aussi :

« Oui ! Ça fait moins première page de Maison&Travaux ainsi, c'est vrai !

- Pacey ! »

Jack se mit à rire, accompagné par son ami. Pacey se sentit tout à coup bien, voire même mieux encore. Le rire de Jack lui procurait une émotion plaisante, il aimait le voir rire ainsi, et de savoir que c'était grâce à lui, cela lui réchauffait le cœur. Jack reprit :

« Bon : alors la table contre le mur représente le comptoir du bar, et on va imaginer que le chambranle de la porte fenêtre en face sera le pilier contre lequel je m'adosserai.

- Ok

- Après le décor, la scène telle qu'elle est écrite : tu entres par cette porte qui symbolise l'entrée du bar, tu me vois au loin, tu vas au comptoir commander à boire, tu te retournes et tu me fixes. Ensuite tu avances lentement vers moi. Puis quand tu es en face de moi, après un moment d'observation, tu...euh... m'embrasses. Tu as compris ?

- J'ai lu le script aussi mon vieux

- Je sais. C'est juste pour bien te situer la scène

- C'est clair pour moi »

Un silence tomba sur la pièce. Pacey réalisa alors qu'il allait lui être très difficile de se comporter naturellement : il était à deux doigts de faire ce qu'il le perturbait depuis plusieurs semaines, et il sentait monter en lui une sensation de peur mêlée à un désir qui lui semblait assez énorme pour le renverser et lui faire faire n'importe quoi. Mais il avait envie de le faire. Mieux ! Il devait le faire, sinon une partie de lui ne serait jamais en paix aussi longtemps qu'il vivrait.

« Pacey ?

- Jack ?

- Tu vas bien ?

- Euh… Oui, je pense que oui

- T'es un peu… tu me sembles perturbé soudain

- C'est parce que je vais t'embrasser Jack »

Ce dernier le fixa soudainement d'une autre façon, le regard perplexe.

« Tu veux dire que maintenant qu'on est sur le point de jouer la scène tu as un problème avec ? »

Le ton de Jack était un mélange d'incompréhension et d'énervement, mais Pacey cru y déceler aussi une angoisse, comme si son ami s'inquiétait en découvrant que cela n'allait pas se faire. Jack poursuivit :

« Pacey, je t'ai posé une question

- J'ai entendu

- Donc ta réponse est… ? »

Ils se fixèrent. Pacey eut l'envie folle et dévastatrice de tout lui dire maintenant, quitte à le perdre, mais tout lui dire quand même, ne serait-ce que pour être enfin libéré et se sentir mieux. Il n'en fit rien.

« Jack…

- Oui ?

- Je vais être honnête… »

Ben voyons ! C'est la meilleure celle la !

Pacey vit le regard de Jack se faire plus interrogateur. Plus inquiet également, ce qui lui fit faire un effort encore plus grand pour arriver à s'exprimer clairement.

« Ce n'est pas vraiment que j'ai un problème avec cette scène. Disons plutôt que me retrouver ainsi au pied du mur me fait voir, non, me fait envisager cela sous un autre angle »

Il fut étonné lui même d'avoir pu dire cela sans s'effondrer. Jack avança vers lui -Mon Dieu Jack ne viens pas si près… s'il te plait- et lui demanda :

« Sous un autre angle ? Explique toi, Pacey…

- Si on était deux acteurs ne se connaissant pas, j'aborderais ça plus… sereinement. Mais, primo, nous ne sommes pas des acteurs, et secundo, en tant que très bon amis, on se connaît. C'est très différent : il y a autre chose entre nous qu'une simple scène de cinéma

- Je suis peut-être devenu stupide en quelques secondes, mais je ne vois pas où tu veux en venir Pacey. Essaies-tu de me dire que tu… as peur que ce baiser change les choses entre nous ? »

Pacey acquiesça d'un hochement de tête, incapable d'en rajouter tellement sa gorge était serrée par l'émotion. Il mit toute son énergie d'ailleurs à essayer de reprendre le dessus sur cette émotion qui justement tentait de l'envahir. Jack, pas très à l'aise lui aussi, reprit, hésitant :

« Et… Et qu'est-ce que ça changerait, Pacey ?

- Je ne… sais pas

- Moi non plus. Mais si on regarde tout cela de plus près, dans l'absolu, c'est moi qui suis gay, ce serait donc à moi d'avoir peur de ce baiser

- Pardon ? »

L'attention de Pacey se détourna de lui même à cette dernière remarque de Jack. Il demanda :

« Que veux-tu dire par là, Jack ?

- Que si quelqu'un doit s'inquiéter vraiment de ce qu'il se passerait si ce baiser changeait quelque chose, c'est moi, pas toi. Moi, l'homosexuel qui va embrasser un de meilleurs amis. Parce que j'ai beau me dire que c'est du cinéma, pour ma part, je vais quand même t'embrasser, et que je sois gay fait toute la différence »

Pacey eut une révélation : il se rendit compte qu'il ne s'était questionné que sur un des aspects du problème qui le poursuivait depuis un moment. Jamais il ne s'était demandé si Jack lui aussi pouvait avoir d'autres sentiments ou interrogations face à cette scène de cinéma. Et là, en un instant, il renversa la vapeur pour regarder tout cela d'un autre point de vue. Pacey comprit qu'il y avait peut-être plus énorme encore. Et il eut peur de comprendre quoi.

« Jack ?

- Quoi ?

- Tu n'es pas… ? »

Il n'arriva pas à formuler sa question pour Jack, n'étant jamais arrivé à la formuler pour lui. Ce fut son ami qui la posa pour lui :

« Tu veux savoir si je suis amoureux de toi ?

- Jack, non je…

- La réponse est non, Pacey »

Jack paraissait en lutte contre lui même. Il ajouta nerveusement :

« Autre chose ?

- Non

- Bon ! Alors que fait-on ?

- Comment ça que fait-on ?

- Au cas ou tu n'aurais pas été là ces cinq dernières minutes Pacey, l'ambiance vient de prendre une lourdeur désagréable qui me fait me demander si il faut poursuivre cette répétition

- Je crois que nous n'avons pas vraiment le choix, Jack. On ne peut pas abandonner le film maintenant, Dawson nous tuerait

- Moi je peux me retirer

- Non ! »

Ils furent surpris tous les deux par le quasi cri que venait de pousser Pacey. Ce dernier, réalisant qu'il avait peut-être laisser transparaître quelque chose, tenta de rattraper la situation en disant :

« Je veux dire, Jack… »

Pacey chercha ses mots sous le regard d'un Jack un peu trop ahuri à son goût. Il finit par dire :

« Jack, je crois que nous faisons une montagne de rien du tout. Nous devrions aborder ce la tel que c'est : une scène de cinéma. Laissons le reste de côté. Après tout, ce n'est qu'un baiser

- Pacey, tu…

- Je crois que c'est la seule façon d'aborder cela. Oui, j'en suis même sur »

Le plus surprenant était que Pacey croyait vraiment ce qu'il venait de dire et que cela le faisait se sentir libre de toute appréhension face à ce qui pourrait se produire l'instant d'après. Son angoisse s'envola même et il ne sentit plus en lui que l'envie. Il s'approcha de Jack, et la voix mal assurée, lui fit doucement :

« Ce n'est qu'un baiser… Un baiser »

Pacey sentait monter en lui un désir d'une force jamais expérimentée, mais accompagné d'un sentiment d'effroi qui lui procurait une sensation étrange. Étrange mais pas désagréable.

Sous l'œil étrangement inquiet mais désireux de Jack, c'était une évidence, Pacey leva la main droite pour la poser avec hésitation dans le cou de Jack. Ce geste, et le contact de la peau de son ami, augmenta encore le désir en lui. Il sentait la chaleur de Jack dans sa main, ainsi qu'une tension sous cette peau étrangère dont il aurait presque voulu connaître le goût. Son désir enflait encore, nourrissant son envie de passer à l'acte, un désir qui le dévastait avec le délice unique de la première fois… Il fixa Jack dans les yeux, et d'une vois presque inaudible, lui murmura :

« Rien qu'un baiser… »

Pacey inclina sa tête vers Jack et s'approcha de ses lèvres. Jack, lui, tremblant, remonta sa main droite vers la main de Pacey posée dans son cou et s'en saisit doucement au niveau du poignet. D'une voix noyée d'émotion, il murmura juste avant que Pacey ne pose ses lèvres sur les siennes :

« Pacey… Je suis pas contre le pilier… »

Ce dernier eut un sourire avant de poursuivre son mouvement : ils fermèrent les yeux au contact de leurs lèvres, et après une hésitation due a l'attente de savoir ce que l'autre souhaitait, celles ci s'entrouvrirent pour laisser leurs langues se rejoindre.

Ils s'embrassèrent.

Dans une fraction de la mémoire de Jack, celle contenant tout ce qu'il avait éprouvé un jour pour Pacey, l'amour se mit à cogner violemment contre la porte de la prison psychique où il l'avait enfermé, si violemment que l'émotion présente aidant, la porte perdit tous ses verrous et l'amour ruissela dans tout son corps. Le cœur de Jack explosa dans sa poitrine d'une façon dont jamais il ne l'avait fait, sans douleur, bien au contraire, emportant Jack dans une sensation qui l'aurait fait vaciller s'il n'avait pas tenu à prolonger ce baiser. Jamais personne ne l'avait embrassé de la sorte. Jack vit des étoiles danser derrière ses yeux et il pria pour que cela ne s'arrête jamais.

Pacey se mit à voler dès qu'il embrassa Jack… A aucun moment de sa vie il n'avait été parcouru par autant de frissons en donnant et recevant un simple baiser. Il lui sembla que la vie elle même se mettait à couler pour la première fois dans ses veines, arrosant chaque partie de lui d'une sensation incroyablement chaude. Ça n'était rien de ce qu'il connaissait : c'était incomparablement mieux. Différent, mais mieux. Son cœur lui sembla soudain trop énorme, prêt à se rompre, et il sentit une émotion immense déferler dans tout son corps. Un mélange de plaisir et de joie vint se fondre à tout ce qu'il ressentait en cet instant précis, faisant de toute cette extraordinaire alchimie une œuvre de totale plénitude.

Pacey vint placer son autre main de l'autre côté du cou de Jack et il accentua l'intensité du baiser. Il sentit en réponse que Jack s'abandonnait un peu plus. Il s'abandonna à son tour…

Mais qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce qu'on est en train de faire ?

Pacey cessa brusquement d'embrasser Jack en reculant son visage, et plongea ses yeux dans ceux de son ami. Il y vit d'abord de la surprise et de la déception : pourquoi arrêter ? Puis il vit autre chose, la même chose que Jack devait probablement lire au même moment dans ses yeux à lui : il vit de l'amour. Mais ne voulu pas le concevoir. Et cela lui provoqua une terreur sans limite. Il enleva ses mains de Jack fit d'une voix qu'il ne reconnu pas :

« Je… Je m'excuse »

Jack, totalement bouleversé, demanda difficilement :

« De… de quoi ? »

Ils étaient tous les deux sous le choc d'avoir du briser le merveilleux moment qu'ils venaient de vivre. Pacey articula :

« Je ne voulais pas… Jack je suis désolé… Si j'ai… »

Jack avait une gêne à parler, et il détourna légèrement son regard.

« Si tu as quoi, Pacey ?

- Si je suis allé trop loin

- Non… Je… Ce n'était… »

L'hésitation de Jack réveilla de vieilles armes de défense en Pacey, celles qui généralement lui permettaient de se protéger contre la douleur que lui infligeait le monde. Et c'est presque instinctivement qu'il s'engagea sur ce terrain familier. Il ajouta :

« Ce n'était qu'un baiser »

Jack éprouva une déception immense, et voyant qu'il ne pouvait plus lire dans les yeux de Pacey, il répondit d'un ton dépité :

« Oui. C'est ça. Juste un baiser… »

D'un ton ironique mal assuré, Pacey lui fit :

« Waow…

- Comment ?

- Je disais waow !

- Je ne comprends pas Pacey…

- On est… On est de sacrés acteurs Jack, non ? »

Jack fut plus que déçu à cet instant : il fut écœuré. Il ignorait que Pacey l'était encore plus de lui même pour avoir dit cela. Mais la dernière question de son ami attendait une réponse qui viendrait approuver son affirmation, et ainsi faire de tout ce qu'il venait de se passer un événement sans suite et inexistant. Alors Jack déclara d'un ton morne :

« De sacrés acteurs, Pacey. Oui, de sacrés 'acteurs' »

Il avait prononcé le dernier mots en insistant volontairement, mais Pacey ne saisit pas l'occasion. En désespoir de cause, Jack essaya un ultime assaut :

« Et que sont les acteurs sinon des menteurs, n'est-ce pas Pacey ? »

Ce dernier le dévisagea, et durant une fraction de seconde Jack crut revoir dans le regard de Pacey ce qu'il y avait vu après le baiser. Mais ce fut vaporeux, et cela se dissipa instantanément. Pacey hocha simplement la tête pour montrer son accord, accompagnant son geste d'un sourire mièvre.

« Je pense que Dawson trouvera cela assez réaliste

- Je pense aussi, Pacey »

Il eut l'air soudain gêné.

« Pacey, est-ce que ça va ?

- Oui, je viens juste de comprendre quelque chose »

Une petite chaleur naquit dans le cœur de Jack. Il lui demanda :

« Je peux savoir quoi ?

- Je pense que depuis le moment où j'ai su que j'allais devoir t'embrasser pour le film de Dawson, je ne m'en croyais pas capable. Je sais maintenant que si ! »

Il fit un sourire à Jack, sourire qui donna envie à ce dernier de le tuer. Comment Pacey pouvait-il résumer ainsi ce qu'il venait de se passer entre eux ? Jack eut une envie furieuse de lui cracher à la figure ce qu'il en pensait, mais il contint son émotion, parce qu'il ne voulait pas se mettre en position de lui révéler ce qu'il pouvait ressentir pour lui. Il lui fit d'un ton acide :

« Je suis content pour toi, Pacey »

Jack regarda sa montre : il en avait assez. De Pacey, de ce qu'il venait de se passer pour rien, de la vie, de tout. Il aurait tout donné pour effacer cette soirée et être ailleurs. Pacey, lui, était en train de réaliser qu'il se rendait détestable. Mais il pensait qu'il valait mieux ça que d'affronter la situation nouvelle entre eux là maintenant. Parce qu'il n'était pas fou : ce baiser fut plus qu'un baiser de cinéma. Et pour eux d'eux. Mais il n'était pas prêt, pas encore.

« Jack ?

- Quoi ?

- On en reste là ou… ?

- Ou on recommence ? »

Ils se dévisagèrent, puis Jack reprit :

« On en reste là. Je crois que ça vaut mieux

- Pardon ?

- Rien. Ou plutôt je ne pense pas que… »

Il n'acheva pas. Pacey poursuivit la conversation :

« Tu ne pense pas que quoi, Jack ?

- Qu'on ai finalement besoin de plus répéter. Ce baiser était… parfait

- Parfait ? Tu le penses vraiment ? »

Jack ne laissa pas passer son tour sur ce coup ci.

« Oui, et toi aussi, non ? »

Un masque se posa sur le visage de Pacey, et il répondit :

« Oui, enfin… C'était bien joué

- Bien sur »

L'ambiance reprenait une lourdeur qui ne plaisait ni à l'un, ni à l'autre. Ils avaient tous d'eux conscience qu'il fallait écourter la soirée maintenant avant qu'il ne soit trop tard.

« Bon, il n'est de meilleure compagnie qui ne se sépare comme on dit, donc mon vieux Pacey

- Je vais y aller, oui. Je suis content qu'on soit prêt pour la scène de mardi

- Oui, c'est bien »

Jack donnait l'impression de se moquer totalement de ce qu'il se passait en cet instant. Il avança vers la porte d'entrée, qu'il ouvrit, et se retourna vers Pacey. Ce dernier le rejoignit et lui demanda :

« Heu, tu ne veux pas que je t'aide pour ranger les meubles ?

- Je les ai déplacé seul, je pourrais les remettre, Pacey »

Il fut touché et blessé par le ton de Jack, plus que ce qu'il aurait voulu, mais il comprenait. Il aurait voulu, tant voulu pouvoir parler. Mais ce n'était pas possible. Pas maintenant. Il était trop sous le coup de l'émotion du baiser.

« Quelque chose ne va pas Jack ?

- Je déteste les aveugles

- Je te demande pardon ?

- Tu m'as très bien compris, Pacey !

- Jack…

- Bonsoir Pacey

- Jack, écoute moi…

- J'ai dit bonsoir ! On se verra Mardi, au studio !

- Jack !

- Mais quoi à la fin ? »

Pacey se dit alors que c'était maintenant où jamais. Et cette pensée provoqua en lui une pulsion qui le dévasta en un instant. Witter ! Non ! Il claqua la porte sous le regard interloqué de Jack, puis attrapa ce dernier par la nuque, avant de l'embrasser à nouveau, fougueusement. Totalement surpris, Jack se laissa tout d'abord faire, avant de prendre Pacey dans ses bras et de lui rendre son baiser. Ce fut un baiser rapide, mais d'une passion intense jusqu'à ce que Pacey se recule et, tenant Jack par les épaules, ne lui crie presque à bout de souffle :

« Jack non !

- Mais pourquoi ?

- Parce que… »

Ils se dévisagèrent, au comble d'ils ne savaient quoi. Pacey reprit :

« Parce que ce n'est que… physique ! »

Jack haussa les sourcils.

« Mais… Mais tu…

- Non, je ne veux pas te faire de mal, Jack. Jamais ! Est-ce que tu peux comprendre ?

- Pacey, tu ne me…

- Jack, crois moi

- Mais tu en as envie ! »

Pacey regarda le sol, puis Jack à nouveau.

« Je... n'en sais rien. Et je ne veux pas le savoir. Tout ce que je sais c'est que c'est physique -Comment peux-tu le regarder en face et lui dire cela Witter ?- Et tout ce que je sais aussi, c'est que ce n'est pas ce qu'il te faut

- Comment peut-tu savoir ce qu'il me faut, Pacey ?

- Je sais que je ne suis pas un garçon pour toi. Parce que je ne suis pas… comme toi

- Pacey tu…

- Je ne suis pas gay, Jack ! »

Ils se dévisagèrent à nouveau. Une tension extrême régnait entre eux, mais aussi une quantité impressionnante de non-dits. Pacey acheva :

« On va arrêter ce petit jeu

- Ce petit jeu ?

- Laisse moi finir : on va arrêter ce petit jeu parce que ce n'est pas ce qu'il nous faut. A aucun de nous

- Pacey…

- Je n'ai pas fini ! On va attendre Mardi, tourner cette fichue scène, et nous ne parlerons plus de cette soirée qui n'est qu'un égarement, Jack. Un égarement »

Jack fut ahuri.

« Un égarement ? Tu m'embrasses pour de vrai et tu appelles cela un égarement ?

- Jack…

- Ah non ! Là, c'est toi qui va m'écouter! »

Jack semblait soudain hors de lui. Il poursuivit :

« Tu ne peux pas… Tu ne peux pas te comporter comme cela et me dire ce que je dois faire, ou bien ce qui est bon pour moi, Pacey ! Tu n'as pas le droit !

- Jack, ce n'est pas…

- Tu m'as embrassé ! Deux fois ! Ne viens pas me dire que c'est pour savoir ce que ça te ferais !

- Peut-être que si… »

Cette fois ci, Jack fut plus que blessé. La dernière phrase de son ami lui trancha le cœur comme un couteau affûté à l'extrême : et cela lui fit mal, trop mal. Il se referma sur lui même et recula en fixant Pacey d'un regard noir. D'une voix pleine de colère, il lui déclara :

« Tu n'es qu'un salaud, Pacey…

- Je…

- Tire-toi ! »

Jack ouvrit la porte au moment où des larmes venaient à ses yeux. Il fixa Pacey, un Pacey qui n'était plus que peine et désolation à l'intérieur de lui, réalisant trop tard ce qu'il avait dit :

« On se verra Mardi parce que Dawson compte sur moi. Et, oui, je le ferais. Pour lui.

- Jack…

- Quant à nous… Je crois que tu peux oublier mon adresse, mon téléphone, et notre amitié »

Pacey ne rajouta rien, et il sortit la tête basse. Jack claqua violemment la porte derrière lui. Lorsqu'il fut dans sa voiture, il s'écroula dans le siège et sur le volant, en hurlant après lui même :

« Je ne suis qu'un connard ! »

A l'intérieur de la maison de Gramms, Jack était en pleurs assis sur les marches de l'escalier, la tête entre les mains.

0000000000

Pacey passa son week-end à travailler quatorze heures par jour au Civilization, tentant d'oublier tout ce qu'il venait de ficher en l'air dans sa vie. Il ne dormait que très peu la nuit, ses cauchemars et ses rêves ne lui parlant que de Jack. Sa seule crainte fut de voir arriver son ami à un moment ou à un autre, et peut-être d'avoir un scandale à affronter. Mais cela n'arriva pas. Son boss, lassé de le voir s'épuiser au travail, lui ordonna le lundi après-midi de rentrer chez lui et de se reposer. Pacey le fit, à contre cœur, mais s'endormit à peine installé dans son lit où il pensait faire simplement la sieste. Il ne se réveilla que le lendemain vers six heures du matin.

Jack ne parla quasiment pas du week-end si ce n'est pour les civilités d'usage en société. Il ne voulu même pas raconter à Jen ce qu'il s'était passé lors des répétions. Il ne lui parla de rien d'ailleurs. Au fond de lui, il se sentait inexplicablement trahi par Pacey. La vie venait de se colorer en gris pour Jack : il n'en n'était qu'à peine surpris.

Jen et Audrey se téléphonèrent souvent durant ces deux jours, pour parler de ce que Pacey et Jack ne leur disaient pas. Sans se le confier, elles se sentaient inquiètes, même si leurs amis ne restaient qu'évasifs, leur assurant que tout allait bien.

Dawson et Joey passèrent un excellent week-end. Ils s'aimaient… Se tenir la main en se baladant le soir au bord de la crique, apprécier un sandwich sous le porche de la maison Leery, aller au cinéma. Tout leur paraissait nouveau parce qu'ils étaient libres. Ils firent l'amour dans la chambre de Joey, illuminés par plusieurs bougies, oubliant le temps qui les avait séparés si longtemps, oubliant le temps alors qu'ils s'aimaient.

Le week-end passa. Pour tous. D'une manière ou d'une autre. Puis le lundi. Et vint le mardi.

Le jour où tout changea pour Pacey.

0000000000

[mardi – début d'après midi]

Pacey était sur le point de se rendre au studio. Mais sa conscience ne cessait de lui rappeler que cela voulait dire revoir Jack. Dans quelques heures, même pas, il allait devoir embrasser ce garçon a qui il avait sciemment menti en ne lui révélant pas que oui, c'était plus que physique, et qu'en l'embrassant il avait réalisé qu'il l'aimait, mais aussi compris que dans le même temps tout cela n'était pas possible. Il ne voulait pas changer l'univers et détruire tout l'équilibre fragile de sa vie. N'est-il pas trop tard pour ce genre de considération, Witter ? Pacey ne savait pas de quoi demain serait vraiment fait, mais il lui semblait que l'avenir n'avait plus rien de charmant… Il aimait Jack, mais lui avait signifié le contraire. Et ça, à ses yeux, c'était pire que tout. Il n'avait pas supporté de tomber amoureux de Jack, à un point tel qu'il avait préféré tout balancer aux quatre vents plutôt que d'admettre ce qui pour lui n'était pas envisageable.

Mais il aimait Jack. De cela, il en était sur désormais. Et il n'avait plus peur de se le dire. L'avouer, c'était pour l'instant autre chose.

Il aimait Jack. Comme jamais dans sa vie il n'avait aimé un être humain.

0000000000

[mardi – sur le tournage]

« Voyons Pacey, c'est juste un baiser… »

C'en fut trop pour Pacey : trop à supporter, trop à contenir, trop à affronter comme déferlement de lui même sur sa conscience. Ce n'est pas juste un baiser ! C'est… Je suis… Il faut que… Ses yeux s'embuèrent rapidement et il fit des efforts désespérés pour ne pas pleurer. Dawson se sentit envahit par une inquiétude, Joey également. Quant à Jen et Audrey, elles se doutaient qu'un moment comme cela viendrait et elles se sentaient impuissantes devant la détresse de leur ami.

Dawson était sur le point de reprendre la parole lorsque Pacey lança comme un cri sourd entre deux sanglots :

« Pas pour moi… »

Dawson se figea, Joey pareillement. Plus personne ne fit aucun geste après la déclaration incroyable de Pacey. Un incroyable moment de stupéfaction totale se répandit sur le lieu. Et il laissa le temps en suspens un long moment. Jusqu'à ce qu'une voix dise :

« Pacey ? »

Instantanément tous les visages se retournèrent vers… Jack. Il s'avança vers la scène qui se jouait là devant lui et s'arrêta proche d'Audrey et de Jen. Son visage n'exprimait rien. Ou plutôt un tel mélange d'émotions que cela le rendait impassible. Il demanda d'une voix nouée :

« Est-ce que… c'est vrai ? »

Pacey pleurait. Il ne tentait plus rien pour arrêter ses larmes, ni pour stopper ce qui le dévastait à l'intérieur, parce qu'il était trop tard. Rien de ce qu'il avait connu comme univers familier n'existerait plus jamais. Par sa faute. C'est ma faute… pardon… Il avait envie de disparaître, pour toujours. Après ce qui lui sembla une éternité, de peine et d'humiliation, il trouva la force de se tourner vers Jack. Pardonne-moi ! Pardonne-moi ! Et quand il le vit, son âme elle même se déchira. La douleur fut telle qu'une énergie nouvelle submergea Pacey Et, soudainement, comme mu par une incroyable force, comme s'il allait vraiment mourir en restant là à ne rien faire, et que cette force était salvatrice, Pacey s'enfuit en courant sous le regard encore choqué de tout le monde.

Pacey courrait. Il courrait à en perdre haleine. Il lui fallait s'enfuir d'ici, fuir tout ce qu'il venait de pulvériser en une seconde. Fuir sa vie. Fuir sa douleur. Mais surtout fuir son amour impossible pour Jack. Il courrait dans la rue, ne cherchant même pas à retrouver sa voiture. Il voulait partir, loin, toujours plus loin, encore plus loin…

« Pacey ! »

Il ne s'arrêta pas, reconnaissant la voix de Jack, essayant de ne pas s'embuer à nouveau les yeux de larmes, tentant de contenir l'immense douleur qui lui enserrait le cœur.

« Pacey ! Attends ! »

Une main lui agrippa le bras et il fut obligé de s'arrêter. Tu pensais distancer un sportif comme lui, Witter ? Pacey n'osa pas se retourner et regarder Jack. Il ne pouvait pas le regarder, non.

« Pacey… regarde-moi »

Il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui.

« Pacey, regarde-moi s'il te plait. S'il te plait… »

Il ne pouvait pas, mais pourtant il le fit. Et il vit Jack, en pleurs, comme lui.

« Pacey… Je… »

Jack se rua contre lui et le prit dans ses bras, le serrant contre lui avec force, incapable de parler. Pacey le serra à son tour et lui dit en sanglotant :

« Je suis désolé, Jack, tellement désolé !

- Pacey… chut…

- Je suis désolé de t'avoir menti, pardonne-moi, pardonne-moi Jack ! »

Jack défit son étreinte et, essuyant ses yeux, fixa Pacey.

« De quoi parles-tu ? »

Pacey lui caressa la joue, amoureusement, et Jack posa sa main tendrement sur la sienne. Entre deux larmes roulant sur ses joues, Pacey esquissa un pâle sourire, puis il se pencha vers Jack et l'embrassa furtivement.

« Je t'aime Jack »

Pacey se mit à pleurer de nouveau, tout comme Jack, qui s'approcha de lui et l'embrassa à son tour, plus intensément. Ils se serrèrent l'un dans les bras de l'autre. Et c'est à ce moment que Pacey lui murmura à l'oreille :

« Mais je dois partir… »

Jack tourna la tête et fixa Pacey.

« Comment ça… partir ?

- Notre histoire… nous, ce n'est pas possible Jack

- Mais pourquoi, Pacey ? Pourquoi ?

- Je… Je ne… Je ne peux pas ! »

Il s'écarta en reculant, s'essuya les yeux. Jack le dévisageait incrédule. Il lui dit d'une voix cassée :

« Je ne suis pas… Ou je ne veux pas être… Tu vois… »

Il sanglota de plus belle et ajouta :

« Tu vois, j'arrive même pas à le dire, Jack !

- Ce n'est pas grave, Pacey, pas grave. On prendra le temps qu'il faut »

Pacey recula encore, secouant la tête de droite à gauche, pleurant. Jack le regardait, tétanisé.

« Pacey ! Non, ne pars pas. Ne me laisse pas »

Ils se faisaient face et on pouvait presque palper toute la douleur de leur amour entre eux. Jack murmura :

« Je t'aime aussi. Ne t'en vas pas ! S'il te plait, ne t'en vas pas ! »

Pacey lui fit un sourire d'une tristesse merveilleusement émue. Puis il se tourna et reprit sa course éperdue vers son destin. Jack ne bougea pas, anéanti par la souffrance de cet amour naissant déjà mort. Il le regarda s'éloigner, incapable de pleurer plus.

Ils s'aimaient. Il n'y avait d'ailleurs que ça.

Et rien d'autre.

0000000000

[Plus tard…]

Pacey contemplait la route qui défilait devant sa voiture, dans la lumière des phares. Il pensait à demain. Et à tout ce que demain ne lui apporterait pas.

Dans une rue de Boston, Jack errait seul, les mains dans les poches. Il pensait à lui, à celui qui avait été dans sa vie si longtemps. Et qui était Dieu sait où maintenant.