[Mercredi]

Doug Witter ouvrit les yeux. Il n'avait pas rêvé : on frappait à sa porte. Il tourna la tête vers le radio-réveil et vit qu'il était 2h47. Allumant la lampe de chevet, il se leva, un peu inquiet de savoir qui pouvait venir ainsi en pleine nuit lui rendre visite, et il sortit de sa chambre pour aller directement à la porte d'entrée où l'on frappait à nouveau. Il jeta un rapide coup d'œil par le judas et une expression de surprise vint s'ajouter à l'inquiétude qu'on pouvait lire sur son visage. Doug éclaira la pièce tout en ouvrant.

« Pacey ? »

Son frère se tenait debout devant lui. Il semblait ne pas être dans son état normal, ou bien malade, Doug n'aurait su le dire. En tout cas, ne serait-ce qu'à cause de l'heure tardive, quelque chose n'allait pas.

« Salut Doug… »

La voix de Pacey n'avait aucune consistance. Il l'accompagna d'un pâle sourire.

« Est-ce que je peux entrer ? »

Doug l'observa cherchant à comprendre ce qu'il pouvait bien se passer, puis se mit de côté pour le laisser passer et Pacey entra. Il s'avança vers le canapé tout en enlevant sa veste. Refermant la porte derrière lui, Doug avança dans ses pas et vint se placer derrière lui.

« Alors, p'tit frère ? Qu'est-ce qui se passe encore ? »

Pacey posa sa veste sur le canapé mais ne se retourna pas. Ses épaules semblèrent s'affaisser, et il resta là, immobile. Doug sentit l'inquiétude le tenailler. D'une voix un rien anxieuse, il demanda à nouveau :

« Pacey ? Ça ne va pas ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Il tendit la main vers l'épaule de son frère. Lorsqu'il toucha Pacey, se dernier fit volte-face tellement rapidement que Doug en eut presque peur, peur qu'il ne se retourne contre lui pour une raison inconnue. Mais non : Pacey se retourna vivement pour se précipiter vers son frère et le serrer dans ses bras, en explosant en larmes. Totalement surpris par cette réaction qu'il n'attendait pas, Doug eut une hésitation avant de refermer son étreinte autour de son frère. Pacey le serra plus fort et se mit à être secoué de sanglots qui semblaient incontrôlables.

« Pacey ? Mais qu'est-ce qui t'arrive ? »

Son frère ne lui répondit pas, se contentant de le serrer plus fort et de pleurer contre son épaule, incapable de maîtriser le chagrin qui le faisait trembler. Comprenant que Pacey ne pouvait rien lui dire pour le moment tant la douleur semblait être la plus forte, Doug le tint contre lui et lui dit doucement :

« Ok, Pacey… Vas-y : pleure. Ça te fera du bien. »

Ils restèrent ainsi l'un contre l'autre.

« Ça va aller Pacey, ne t'en fait pas. Ça va aller »

[Quatre heures du matin]

Jack referma la porte. Il leva les yeux vers le haut de l'escalier pour vérifier qu'il n'avait réveillé personne, puis s'avança pour monter les marches. Gramms sorti du salon à ce moment, en robe de chambre. Elle semblait soulagée de le voir, mais Jack comprit qu'elle s'était fait un sang d'encre à l'attendre. Ils se regardèrent en silence, avant qu'elle ne lui dise :

« Où étais-tu ? »

Le ton n'avait rien de reprochant, mais Jack le prit ainsi.

« Je m'excuse, Mme Ryann, je ne voulais pas que vous vous inquiéter

- Je ne pense pas que ces dernières heures tu te soit soucié de mon éventuelle inquiétude à ton sujet, Jack »

Il ne répondit rien. Gramms s'avança jusqu'à être face à lui. Elle prit un moment, puis lui demanda :

« Jack, je t'ai demandé où tu étais.

- Je suis allé chez Pacey. Je voulais… le voir »

La douleur revint : Jack se senti soudainement abandonné, totalement seul. Gramms nota bien qu'il souffrait. Plus douce, elle reprit :

« Et je suppose en voyant ton air misérable que ça ne s'est pas très bien passé.

- Il n'était pas là… Pacey n'est plus là

- Plus là ? Qu'entends-tu par plus là ?

- Son voisin, que j'ai croisé devant chez lui rentrant d'une soirée, m'a dit qu'il était parti »

Jack luttait contre le mal que lui faisait tout ce qu'il venait de dire. Gramms poursuivit :

« Mais combien de temps es-tu resté là bas, Jack ?

- Des heures. Assis sur les marches. Je croyais qu'il repasserait chez lui. Je voulais juste lui parler, juste lui dire… Son voisin m'a dit qu'il l'avait vu, plus tôt dans la soirée, partir avec un sac de voyage, lui disant qu'il s'en allait pour quelques temps

- Ce n'est donc pas une fin en conte de fées pour vous à ce que je vois »

Tout d'un coup, Jack fut frappé de stupeur. Il dévisagea Gramms et lui demanda :

« Comment… ? Comment savez vous de quoi je parle ? »

Gramms eut un sourire pincé et Jack comprit alors comment elle pouvait savoir. Il murmura :

« Jen, bien sur

- Jen, oui. Elle m'a raconté succinctement les derniers évènements en rentrant hier soir

- Elle vous a dit que je l'avais appelé après avoir couru après Pacey ? »

Elle acquiesça d'un hochement de tête. Un léger silence se fit. Puis, hésitante, Gramms demanda à Jack :

« Jack ? Est-ce que ça va aller ?

- Je n'en sais rien, Mme Ryann. J'ai l'impression que ma vie s'est arrêtée aujourd'hui. Et que rien ne sera plus jamais comme avant

- Est-ce que tu aimes vraiment Pacey ? »

Jack senti une tristesse sans bornes envahir et ravager son être. Ses yeux se mouillèrent de larmes et il hocha la tête en murmurant :

« Oui. Je ne l'avais jamais réalisé… »

Il se mit à pleurer en secouant la tête : c'en était trop. Gramms s 'approcha et le prit dans ses bras en lui murmurant :

« Chut Jack, là… »

Entre ses sanglots, il essaya de finir ce qu'il avait commencé :

« Je… Je l'aime depuis longtemps. Il m'aura fallu ce film pour m'en rendre compte. Mais j'avais enterré tout cela au fond de moi. C'était si, si…

- Impossible ? »

Jack approuva d'un mouvement de tête, alors que ses sanglots ne faiblissaient pas. Il parvint à reprendre :

« Pourquoi cela m'arrive-t-il maintenant ? Pourquoi moi ? Pourquoi lui ? »

Il se défit de l'étreinte de Gramms et, la tenant par les épaules, lui demanda :

« Pouvez-vous répondre à cette question, Mme Ryann ?

- Comment le pourrais-je, Jack ?

- Alors peut-être Dieu le pourrait-il ? »

Gramms fut touchée par la question, encore plus quand elle réalisa qu'il n'y avait aucune réponse à donner. Prenant les mains de Jack dans les siennes, elle tenta de répondre quand même :

« Je ne sais pas, Jack. Si votre histoire fait partie des plans de notre Seigneur, c'est lui seul qui apportera une réponse à cette question

- Dieu ? Prenant soin de deux hommes qui s'aiment ? »

Gramms fronça les sourcils. Son ton se fit plus sec :

« Jack, ne t'égare pas

- Je ne crois pas le faire, Mme Ryann. Pour tout vous dire, je me sens plus abandonné et seul que jamais à cet instant même

- Ne doute pas de ta voie, mais craint de mal faire le chemin. Dieu ne jugera que la façon dont tu as aimé. Et tu aimes. Il sait que tu aimes. Il ne peut pas être insensible à cela, ce n'est pas possible. J'en suis sure »

Elle lui fit un sourire, puis le prit à nouveau dans ses bras alors qu'il essuyait ses larmes. Le serrant fort contre elle, elle lui dit :

« Maintenant, vas te reposer. Prends le temps de dormir, prends le temps de réfléchir

- Je vais essayer

- Et surtout, Jack… »

Elle s'écarta et le fixa intensément, avant de terminer :

« Ne cesse jamais d'espérer »

[Six heures vingt trois]

Joey s'éveilla lentement. Elle se retourna dans le lit et s'aperçut que Dawson n'était plus près d'elle. Se redressant, elle alluma sa lampe de chevet, avant de le chercher dans la pièce, où au final il n'était pas. Elle remarqua alors le mot sur la porte. Joey se leva et en prit connaissance, revenant à son lit : Il est cinq heures. Je ne pouvais pas dormir. Je suis allé prendre l'air sur le toit. PS : j'ai emprunté la chaise d'Audrey.

Joey eut un petit sourire et ramena ses cheveux en arrière. Elle abandonna le mot sur sa table de chevet, et réfléchit un moment. Puis elle se leva, enfila une veste et sorti de la chambre. Quelques instants après, elle retrouvait Dawson sur le toit. Il était assis sur la chaise, les coudes posés sur ses genoux, tenant son portable entre ses mains. Son regard semblait perdu dans la contemplation du ciel ou le jour naissait. Elle s'approcha et posa doucement une main sur son épaule. Dawson tourna son visage vers elle, leva la tête et lui fit un maigre sourire. Joey se pencha et déposa un rapide baiser sur ses lèvres. Puis elle vint s'asseoir sur le sol entre les jambes de son petit ami. Dawson passa ses bras autour du cou de Joey et posa son menton sur sa tête, alors qu'elle lui tint les mains avec les moment passa, avant que Joey ne demande doucement :

« Tu penses à Pacey ? »

Dawson prit une seconde et répondit :

« Oui. A Jack aussi »

Un nouveau silence s'installa, rompu peu après par lui :

« Je viens de laisser un énième message à Pacey sur sa messagerie. J'espère qu'il va vraiment me répondre

- Où penses-tu qu'il soit, Dawson ?

- Je n'en ai aucune idée. Loin, ailleurs, à côté… Je pense surtout qu'il doit ressentir le besoin d'être seul

- Tu crois qu'il… ? »

Joey ne termina pas sa question. Dawson le fit pour elle :

« Tu te demandes s'il est vraiment amoureux de Jack ? Si c'est possible ? »

Elle signifia son accord par un mouvement de tête. Dawson resserra son étreinte et lui répondit :

« Je crois que oui. Aussi surprenant que cela soit. Son malaise semblait si douloureux que je ne vois pas d'autre possibilité »

Nouvel instant sans paroles. Ce fut Joey qui reprit :

« Je n'arrête pas de penser à eux, Dawson

- Eux ?

- Pacey et Jack. Je trouve cela… ahurissant, encore plus parce que Pacey et moi avons eut une relation d'amour intense, mais une partie de moi n'est même pas étonnée. Cette partie qui ose me murmurer qu'ils… comment dire, qu'ils…

- Doivent être ensemble ? »

Elle se tourna vers Dawson, surprise.

« C'est ça. C'est exactement ça ! Comment as-tu deviné ce que j'allais dire ?

- Disons que le stress de la situation que nous vivons depuis hier soir a la faculté de te faire percevoir les choses sous un angle particulier, un angle où la vérité ne peut pas se dissimuler.

- Tu insinues que… ? Qu'ils devaient… ?

- En arriver là ? Qui peut le dire ? Non, je crois que Jack et Pacey ont toujours eut une affinité particulière, mais qu'ils n'ont jamais pris le temps de se pencher sur ce lien eux mêmes. Il me semble de plus que cela transpirait d'eux, et qu'inconsciemment nous le savions.

- Pardon ?

- Joey : je ne crois pas avoir écrit ce rôle pour lui involontairement maintenant que j'y pense. Le personnage de Max, je l'ai écrit pour Pacey, parce que j'étais persuadé, non, intimement persuadé que c'était lui »

Joey appuya sa tête contre la cuisse de Dawson, alors qu'il vint lui caresser tendrement les cheveux. Un moment silencieux s'écoula encore une fois. Elle demanda doucement :

« Tu crois que tout va s'arranger ?

- Pour eux ?

- Oui

- Il va falloir du temps. Beaucoup de temps. Surtout à Pacey »

Le soleil perça l'horizon nuageux et vint éclairer Worthington et le couple d'une douce lueur chaude et orangée. Ils restèrent ainsi dans la journée qui commençait à grandir, sentant justement ce fameux Temps qui passait.

[Dix heures trente neuf]

Pacey s'éveilla brusquement d'un rêve torturé qu'il oublia instantanément. Le temps de rassembler ses pensées, et il reconnu le lieu où il était : la chambre de son frère Doug. Il s'assit au bord du lit et soupira : pour la première fois de la journée il venait de penser à Jack. Et ça ne fait que commencer, mon grand…

Il se leva et se rendit à la salle de bains où il resta bien une demie-heure sous la douche, comme si l'eau avait eut le pouvoir soudain de le laver jusqu'à l'intérieur de lui. Habillé, il alla ensuite dans la cuisine. Sur le frigo, Doug avait laissé une note lui indiquant à quelle heure il comptait rentrer du travail, et pour lui dire qu'il fasse comme chez lui. Au fond de lui, Pacey eut un moment de totale gratitude pour son frère qui n'avait pas insisté pour en savoir d'avantage lorsqu'il avait débarqué sans prévenir dans la nuit. Il s'en voulait d'ailleurs un peu de cette arrivée impromptue, comme il s'en voulait de s'être effondré en pleurs ainsi. Mais venir chez son frère est ce qui lui avait paru le plus rassurant alors qu'il fuyait Boston.

Il se fit un grand petit déjeuner dont il profita lentement. Dans son esprit, une partie de ses pensées travaillaient à chercher une réponse à la question : et maintenant ? L'autre partie, la plus importante peut-être, travaillait elle à ne lui parler que de Jack. C'est sans doute pour cela qu'il passa du temps à se restaurer.

Pacey sortit ensuite de l'appartement pour se rendre à sa voiture où il récupéra son sac de voyage. Alors qu'il refermait le coffre, il entendit une voix familière, mais qu'il ne reconnu pas de suite, l'interpeller :

« Pacey ? Est-ce que c'est toi ? »

Il se retourna et il vit Gale Leery. Il avait bien entendu une voiture ralentir et s'arrêter, mais sans y prêter plus d'attention que cela. Gale lui souriait. Elle s'approcha et le pris dans ses bras brièvement. Il tenta de faire de même, de lui sourire, mais il se sentait un peu étrange.

« Bonjour, Mme Leery

- Bonjour mon grand ! Je passais par là et… Quelle surprise ! Mais comment vas-tu ? Et que fais-tu ici, à Capeside ? »

Pacey comprit que Dawson ne l'avait certainement pas prévenue de ce qu'il s'était passé la veille à Boston, sinon elle ne se comporterait pas de cette façon avec lui. Il répondit :

« Je vais… bien, merci. Je suis passé voir mon frère. Et vous, comment allez vous ?

- Bien, bien, je te remercie Pacey. C'est toujours la bousculade avec le restaurant, mais je m'en sort pas trop mal.

- Je suis content que le resto marche bien. Mitch et vous le méritiez. Il serait très fier de vous, Mme Leery »

Gale eut un regard ému pour Pacey.

« C'est très gentil de ta part

- C'est sincère »

Ils restèrent silencieux quelques secondes, puis Gale reprit :

« Et alors ? Comment s'est passé ce film ? »

Pacey changea d'expression et son visage se ferma. Gale s'en aperçu et elle demanda de suite :

« Pacey ? Quelque chose ne va pas ?

- Non, disons que… »

Il hésitait, n'osant pas vraiment la fixer dans les yeux. Elle le questionna :

« Disons que… quoi ?

- Je n'ai pas su finir correctement mon travail

- C'est à dire ? »

Pacey se rendit compte qu'il ne voulait pas poursuivre cette conversation parce qu'il ne voulait pas revivre tout cela. Pas encore une fois.

« Je pense que Dawson vous expliquera

- Mon grand, tu m'inquiètes. Que s'est-il passé ?

- Excusez-moi Mme Leery, mais je n'ai pas envie d'en parler »

Il détestait être ainsi, mais il ne voulait pas du tout lui raconter qu'il avait planté tout le monde pour se sauver de ce qui le rongeait. Il ne pouvait pas la regarder en face et lui avouer qu'il aimait Jack, et que cela était tellement insupportable qu'il avait préféré détruire le projet de Dawson, plutôt que d'essayer d'en parler.

« Je suis navré, je dois y aller Mme Leery »

Il ramassa son sac et s'avança ver l'entrée de l'immeuble. Gale l'arrêta :

« Pacey, attends ! »

Il baissa les yeux alors qu'elle poursuivit :

« Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais je suis là si tu as besoin de parler »

Il releva la tête : il avait les yeux embués. D'une vois un peu cassée, il lui dit :

« Merci

- Ne me remercie pas, tu es pratiquement de la famille Pacey. C'est normal »

Il eut une espèce de douleur en pointe qui lui vrilla le cœur et lui fit atrocement mal. La vois tremblante, il ajouta :

« Je ne sais pas si je ferais encore partie de la famille quand Dawson vous aura raconté »

Sur ce, il s'éloigna sous le regard intrigué et inquiet de Gale.

Pacey remonta chez Doug, se sentant très mal au fond de lui. Décidément tout le ramenait à ce qu'il s 'était passé hier. Et par extension, à Jack. Il mettait une grande énergie à ne pas penser à Jack, mais c'était plus fort que lui : c'était impossible. Pacey comprit alors une chose : Jack lui manquait, terriblement. Et qu'il allait lui manquer pour toujours sûrement, moins lorsque le temps aurait un peu émoussé les sentiments, mais pour toujours quand même.

Il avait commencé à déballer quelques affaires tout en pensant à tout cela, lorsqu'il trouva son portable dans le sac. Il le prit en main, ne sachant s'il devait l'allumer ou pas. Mais sa décision fut prise après une hésitation : il le mit en route. S'installant sur un tabouret près du comptoir de la cuisine, il attendit un instant avant que n'apparaisse sur l'écran de son mobile l'icône lui signalant qu'il avait des messages. Pacey hésita : il s'attendait à ce que tout le monde ai essayé de le joindre depuis hier soir, et par tout le monde, il entendait surtout Jack. Et il ne se sentait même pas la force d'écouter sa voix. Pourtant, il appela son répondeur : une voix mécanique lui appris qu'il avait dix sept messages. Le premier était de Jack :

« Pacey… »

La voix brisée de son ami lui fendit le cœur.

« Pacey je… Je ne sais pas quoi te dire… Pour te dire de m'appeler, mais tu… Tu dois m'appeler. Tu ne peux pas… On ne peut pas rester comme ça… (sanglots) Je t'aime Pacey. Je t'aime vraiment… (pleurs) Pacey… »

S'en était trop : les larmes aux yeux, il coupa la communication et balança son téléphone sur le comptoir. Il se prit la tête entre les mains en poussant un soupir de chagrin et en murmurant :

« Jack… »

[Dix huit heures huit]

Jen sortait d'une librairie où elle venait de s'acheter le dernier Mary Higgins Clark, qu'elle tentait de dissimuler dans un sac plastique, lorsque son portable sonna. Elle le sortit de la poche de sa veste en jeans et resta en arrêt sur le nom de la personne l'appelant qu'elle lut sur l'écran : Pacey.

Après trois seconde d'intense réflexion mentale, elle décrocha :

« Allô ?

- Jen ? C'est Pacey

- Je sais »

Il y eut un silence. Il reprit :

« Je ne sais pas par où commencer en fait

- Pacey où es tu ?

- A Capeside, chez mon frère Doug »

Jen eut un tout petit rire en forme de hoquet.

« Qu'est-ce qu'il y a, Jen ?

- Je suis étonnée que tu me dises où tu te trouves. En fait, je suis plus qu'étonnée que tu m'appelles

- J'avais besoin de te parler »

Jen repéra un banc et vint s'asseoir dessus. Pacey poursuivait :

« Où je suis n'est pas un secret. Vous l'auriez su de toute façon : j'ai croisé la mère de Dawson ce matin

- As-tu téléphoné à Jack, Pacey ? »

Jen perçu un profond soupir à l'autre bout du fil.

« Pacey ?

- Oui, je suis là

- Je répète ma question : as-tu tél…

- Non »

Il reprit après une seconde :

« Je ne peux pas. C'est trop dur

- Tu dois le faire, Pacey. Tu dois appeler Jack. Si tu l'aimes, tu dois le faire

- Oui

- Oui, tu l'aimes, ou oui, tu dois l'appeler ?

- Les deux »

Jen soupira. Au fond d'elle, une joie, stupide en cet instant, se manifesta. Elle reprit :

« Alors promets moi que tu le feras

- Je… te le promets, Jen »

Elle ne savait pas si elle devait le croire, mais elle se contenta de sa promesse.

« De quoi voulais tu me parler, Pacey ?

- Je ne vais pas revenir à Boston

- Hein ?

- S'il te plait écoute-moi, et ensuite je répondrais à tes questions, d'accord ?

- Je t'écoute

- Je ne vais pas revenir à Boston. Je vais partir, où je n'en sais rien, mais je vais partir. J'ai besoin de… faire le point et de me retrouver »

Il lui était difficile de parler, Jen le sentait bien. Mais elle ne dit rien et le laissa s'exprimer.

« Jen, je… Je l'aime. Tu n'as pas idée à quel point je l'aime »

La voix de Pacey se fit chevrotante et Jen sentit des larmes monter à ses propres yeux. Elle continua à l'écouter.

« Mais je n'arrive pas à le supporter. Ça me fait trop mal, parce que ça voudrait dire que je suis… Enfin ça voudrait dire que je suis ce que je ne suis pas prêt à être. Tout ce dont je suis sur aujourd'hui, c'est qu'il me faut du temps

- Du temps ? Alors pourquoi partir ? Tu ne peux pas prendre le temps qu'il te faut à Capeside ?

- C'est trop près… De lui »

Un long silence se fit entre eux. Jen le brisa :

« Pourquoi me dis tu tout cela à moi, Pacey ?

- Parce que quand je serais loin, je sais qu'il me faudra songer à revenir. Et je ne voudrais pas revenir sans rien savoir. Si je pars, je suis parfaitement conscient que je vais manquer des moments entiers de vos vies, et ça me fait mal rien que d'y penser. Mais je dois partir si je veux vivre. Ou du moins me rappeler ce que c'est que de vivre, de la façon dont je l'entends. En attendant ce jour où je reviendrais, Jen, j'aimerais garder un contact avec mon passé pour connaître vos vies telles qu'elles se dérouleront. Et je voudrais que ce contact ce soit toi »

Elle se mit à pleurer doucement. Pacey l'entendit, mais ne dis rien. Elle lui fit alors d'une toute petite voix :

« Pourquoi me fais tu cela, Pacey ? Pourquoi ?

- Tu as le choix de me dire oui ou non, Jen

- Pacey… Comment veux tu que… »

Elle renifla, puis reprit :

« Comment veux tu que je te dises non ? »

Il eut un soupir de soulagement. Tous deux se turent un instant, avant qu'elle ne reprenne :

« Tu vas leur dire ?

- Je n'en sais rien

- Pacey, ils s'inquiètent tous pour toi ! Tu ne peux pas les laisser ainsi dans l'ignorance !

- Je sais, j'en suis désolé, mais ce n'est pas facile : j'ai le sentiment d'avoir déçu certains, trahi d'autres. C'est dur à porter, et j'ai peur qu'on ne me pardonne pas

- Arrête ton mélo, tu veux ? Tous ces gens sont tes amis, et ils t'aiment Pacey ! Ils t'aiment ! Pourquoi serais-je la seule dépositaire de ton pseudo au-revoir et de tes misérables explications ?

- Parce que toi, tu ne me juges pas pour ça, Jen »

Elle en resta sans voix. Seules ses larmes parlaient pour elle. De l'autre côté du téléphone, Pacey retenait les siennes.

« Jen, je vais devoir te laisser

- Oui, bien sur… Fuir n'attends pas

- C'est méchant, ça. Et ça fait mal

- Parce que tu crois que cette conversation me mets en joie, Pacey ?

- Non, bien sur que non. Je suis désolé »

Il se tut, avant de reprendre :

« Je t'aime, Jen. Je vous aime tous. Ne m'en veuillez pas »

Sa voix se cassa vraiment et il souffla :

« Dis lui… que je l'aime aussi et… qu'il va me manquer plus que tout »

Quelques secondes plus tard, Jen, en pleurs, n'entendait plus que la tonalité de fin de communication à son oreille.

[Dix neuf heures quarante]

Doug s'arrêta devant la porte de son appartement. Il reniflait une bonne odeur de cuisine, et cela venait de chez lui. Après un moment de réflexion, il entra. Il vit que Pacey était aux fourneaux, en tablier de cuisine, son tablier. Sur la table du salon, le couvert était mis attendant que le repas soit servi. Voyant entrer son frère, ce dernier lui fit en souriant :

« Salut, Douggie ! Alors, la journée a été bonne ? »

Doug posa ses affaires de boulot sur le canapé, ôta sa matraque et son revolver de sa ceinture et demanda à son frère :

« Tu joues les fées du logis ?

- Non, Douggie. Je me rends utile, et c'est ma façon à moi de te remercier

- De me remercier ? »

Pacey le fixa une spatule à la main et lui dit :

« Oui, pour ton accueil et pour ne pas avoir insisté sur ce qu'il s'est passé hier soir, ou le pourquoi de ma venue chez toi en pleine nuit »

Doug déboutonna son col en s'avançant vers la cuisinière où il jeta un œil à ce que son frère préparait, avant de tremper un doigt dans la casserole pour goûter.

« Aïe !

- Et oui, Douggie, c'est chaud !

- Arrête de m'appeler Douggie, tu veux bien ?

- D'accord, officier Witter ! »

Il accompagna sa réponse d'un grand sourire, auquel Doug fut obligé de répondre par la même. Pacey reprit :

« Bon, maintenant tu te douches, tu te changes, on passe à table et on parle

- On parle ? On parle de quoi, Pacey ?

- On parle »

Il le regarda avec un regard insistant lui disant : pas maintenant, ok ? Doug n'essaya pas d'en savoir plus. Il parti vers la salle de bains en disant :

« J'espère que ce sera mangeable, p'tit frère

- Aucun doute la dessus… Douglas ! »

[Dix neuf heures cinquante et une]

Les paroles succédèrent aux notes de musique.

Nothing I must do

Nowhere I should be

No one in my life

To answer to but me

Jen referma son livre violemment sur son bureau en soupirant de rage.

« Ça suffit ! »

Elle recule sa chaise avec ses jambes, et, sortant de sa chambre, se dirigea précipitamment vers celle de Jack.

No one to be near

As my heart slowly dies

Entrant en coup de vent sous le regard surpris de son ami, elle avança vers la chaîne stéréo et appuya sur « Pause ». Jack, allongé sur son lit, protesta :

« Hey ! »

Elle se tourna vers lui et lui déclara :

« Jack, mon vieux Jack. Je n'ai rien contre les chanteuses italiennes, surtout si ces dernières font l'effort de chanter en anglais, mais, et comprends bien que cela n'a nullement à voir avec ton état possiblement déprimé du moment, je ne vais pas supporter d'entendre cette chanson 100 fois ! »

Ils se dévisagèrent. Jack saisit la télécommande tout en disant à Jen :

« Une dernière fois… s'il te plait »

Elle hésita devant son air quasi suppliant, mais céda.

« D'accord. Une seule, Jack, une seule »

Il remit la chanson en « Lecture »

If I could hold you one more time

Like in the days where you were mine

I'd look at you 'till I was blind

So you would say

Jen se sentie soudain démunie face à Jack. Elle s'en voulait un peu de cette petite crise, pensant qu'elle aurait du le réconforter plutôt que de l'enguirlander. Ils se fixaient toujours et elle lui fit un sourire.

I'd stop the world if only I

Could hold you one more time

Elle s'approcha du lit et, s'asseyant à côté de Jack, elle posa une main sur la sienne. Il lui sourit avec pâleur en retour, les yeux tristes. Jen s'allongea alors à son tour et pris Jack dans se bras en lui murmurant à l'oreille pendant qu'il enfouissait sa tête dans le creux de son épaule :

« Ne t'en fait pas Jack. Un jour tout ira mieux

- Tu me le promets ? »

Elle revit en pensées sa conversation au téléphone avec Pacey. Il avait dit qu'il reviendrait. D'un ton tendre, mais ferme, elle répondit :

« Je te le jure »

I know your touch by heart

Still lasting your embrace

I dream of where you are

If I could hold you one more time

Like in the days where you were mine

I'd look at you 'till I was blind

So you would say

I'd say a prayer each time you smile

Cradle the moments like a child

I'd stop the world if only I

Could hold you one more time

One more time

One more time

[Vingt heures une]

Audrey entra dans sa chambre du dortoir de Worthington et vit Dawson assis au bureau de Joey en train de travailler sur son ordinateur portable.

« Salut Dawson ! »

Il se retourna vers elle.

« Salut Audrey ! Tu vas bien ?

- Oui, mais encore une journée de perdue sur les bancs de la fac ! »

Il se mit à rire.

« Alors pourquoi y aller, Audrey ? Pourquoi ne pas arrêter de suite tes études et finir, je sais pas, serveuse dans un bar à Los Angeles ?

- Très amusant Dawson. Remarque, je pourrais toujours te faire une ristourne sur les cafés quand tu viendras pleurer au comptoir parce que le studio à refusé ton scénario »

Ils se fixèrent en riant. Dawson reprit :

« On voit notre avenir des plus radieux, Non ?

- Je trouve aussi »

Elle s'assit sur son lit.

« Joey n'est pas là ?

- Elle est allé étudier à la bibliothèque. Elle ne devrait pas tarder je pense

- Tu fais quoi là ? »

Dawson revint à l'écran de l'ordinateur et répondit :

« J'essaie de voir ce que je vais pouvoir faire de ce que j'ai déjà filmé

- Pacey t'as mis dans le pétrin, hein ?

- Je n'en sais rien encore. Je peux peut-être utiliser ce que j'ai, sans la scène finale, ou tourner cette dernière scène avec quelqu'un d'autre, de dos. Je verrai

- C'est incroyable cette histoire entre eux, non ? »

Dawson dévisagea brusquement Audrey.

« Incroyable ?

- Je veux dire que Jack et Pacey se découvrant amoureux à l'occasion de ton film, c'est dingue, non ?

- Je ne sais pas si on peut imputer cela au film, mais oui, c'est en effet surprenant »

Un silence se fit. Puis Dawson ferma son PC et demanda à Audrey :

« Tu n'as pas envie de manger, Audrey ?

- Pas spécialement

- Moi je meure de faim. Tu m'accompagnes chercher un en-cas ?

- Si tu veux, mais Joey ?

- Je vais l'appeler pour la prévenir »

Quelques instants plus tard, ils marchaient dans les allées du campus.

« Dawson ?

- Oui ?

- Je peux te demander quelque chose ? Quelque chose de personnel ?

- Poses ta question et je verrais si j'y réponds

- Est-ce que tu perçois Pacey différemment maintenant ?

- Différemment ? Comment cela différemment ?

- C'était ton meilleur ami, quelqu'un avec qui tu as partagé tellement de choses, et du jour au lendemain tu découvres qu'il est gay. Ce n'est pas trop perturbant ? »

Dawson réfléchit quelques secondes, puis il répondit :

« D'abord Pacey est toujours mon meilleur ami. Ensuite, est-il gay vraiment ? Quelque soit la réponse à cette question, cela ne changera pas ce qu'il est pour moi. Ce qu'il sera toujours pour moi. Et je ne suis pas perturbé, non, à l'idée que peut-être toutes ces années il n'était pas lui même. Pacey doit souffrir énormément en cet instant et si quelque chose me perturbe, c'est le fait de ne pas être près de lui pour pouvoir l'aider »

Audrey ne rajouta rien. Ce fut Dawson qui poursuivit la conversation :

« Mais, et toi, Audrey ?

- Quoi moi ?

- Ton ex-petit ami amoureux d'un homme ? Ce n'est pas perturbant aussi ?

- Non, pas vraiment. Je vois plus les choses sous l'angle de l'amour, pas du sexe. Pour moi, peu importe qui tu aimes tant que tu aimes

- Belle philosophie, Audrey

- Merci, Dawson. J'essaie de la vendre au monde entier, mais pour l'instant il n'y a pas preneur ! »

Ils se mirent à rire. Audrey demanda ensuite :

« Comment Joey le prend-t-elle ?

- Un peu comme moi : avec un sentiment que ça devait arriver. Elle se sent aussi impuissante.

- Je crois qu'on l'est tous un peu. J'espère que cette situation s'arrangera, en bien, et pour tout le monde

- Amen ! »

Ils continuèrent d'avancer vers la cafétéria.

[vingt heures sept]

Pacey posa l'assiette de hors d'œuvres devant son frère, puis la sienne à sa place et il s'assit. Au fond de lui, il n'était pas bien, cherchant le moyen de dire à Doug ce qu'il avait décidé de lui dire. Il ne voyait juste pas comment faire. Son frère posait sur lui un regard qui semblait dire à la fois « c'est quand tu veux » mais aussi « qu'est-ce que tu me racontes? », alors qu'il n'avait encore rien dit. Comment lui avouer qu'il avait des sentiments pour un homme ? Comment ne pas être sur la défensive à l'avance, en regard de toutes ces vannes idiotes qu'il lui avait balancé en moquerie sur sa prétendue homosexualité ? Pacey n'était plus à l'aise, plus du tout. Il pensa un instant qu'il n'aurait jamais du venir ici, mais juste continuer sa route, jusqu'à ce qu'il trouve un endroit où personne ne le connaissait et où personne ne lui aurait posé de question. Doug plongea sa fourchette dans son assiette et dit à l'intention de son frère :

« Bien, alors bon appétit ! »

Pacey le regarda mettre la fourchette à sa bouche.

« Doug, je suis amoureux de Jack McPhee »

Un silence se fit, ni plus ni moins pesant que celui d'avant. Doug planta son regard dans celui de son frère, un regard neutre ou nageait une émotion que Pacey ne sut pas lire. Il eut la désagréable sensation que Doug lisait en lui de cette manière. Pacey soupira, reprenant en fait sa respiration qui s'était suspendue, puis il lui dit :

« Sens toi libre de rire, de te moquer ou bien de crier quand tu veux, ok ? »

Son frère continuait à le fixer, et à manger. Après un long moment où rien ne se passa, Pacey lui fit d'un ton énervé :

« Dis quelque chose, Doug ! »

Il vit son frère poser sa fourchette, s'essuyer la bouche avec sa serviette, saisir son verre et boire une grande rasade, avant de lui demander simplement :

« Amoureux ? »

Une partie de l'esprit de Pacey fut soulagée de ne pas voir Doug exploser ou se mettre à crier. Il se rendit compte qu'en fait il s'attendait à ça : pour lui, quiconque serait désormais au courant ne pourrait avoir qu'une réaction violente, et de rejet. Il réfléchit à la question de son frère, puis lui répondit :

« Oui. Je crois même que je l'aime »

Nouveau silence. Doug reprit son repas, ce qui exaspéra un peu Pacey.

« Mais bon sang, Doug ! Je suis en train de te confier une chose qui me détruit intérieurement, et tout ce que tu peux faire c'est manger ? Tu as compris ce que je t'ai dit ? Je suis amoureux d'un homme ! J'aime Jack ! Ça mérite pas que tu oublies ton estomac un moment ? »

Son frère ne sourcilla pas, mais lui demanda simplement :

« Tu l'aimes comme tu as aimé sa sœur ? Ou Joey ? Ou Audrey ? »

Quelque chose de douloureux, comme une pelote pleine d'épines tranchantes, se mit à tournoyer dans le cœur de Pacey. Il ne s'était jamais posé cette question , mais surtout ne s'attendait pas à ce que la réponse soit aussi directe dans son esprit : je l'aime infiniment plus.

« Pacey ?

- Oui, j'ai entendu »

Il sentit des larmes lui monter aux yeux et détourna son regard de celui de Doug. Doucement, comme un murmure, il répondit :

« C'est… différent

- C'est à dire Pacey

- Je… C'est différent, je sais pas comment te dire

- C'est plus fort ?

- Mais enfin où veux tu en venir Doug ? »

Le ton montait, mais Doug ne semblait pas s'en formaliser. Il poursuivit :

« Inutile de t'énerver, Pacey

- Je ne m'énerve pas ! Je ne comprends pas ce que tu cherches à savoir, c'est tout ! »

Doug croisa les bras en s'appuyant sur le dossier de la chaise.

« Bon, c'est différent donc... En quoi ? »

Pacey ne comprenait plus rien : il venait de révéler à son frère quelque chose d'énorme à ses yeux, et tout ce que Doug voulait savoir était apparemment la dimension de ses sentiments pour Jack.

« Mais enfin Doug, quel intérêt ? En quoi la façon dont je pourrais l'aimer lui est d'une importance tellement grande à tes yeux ?

- Mais parce que c'est là toute l'importance de ce qui te ronge, p'tit frère

- Pardon ? »

Pacey ouvrit de grand yeux surpris. Doug expliqua :

« La force avec laquelle tu l'aimes est peut-être la clef de ce qui te ronge et te fais débarquer chez moi en pleine nuit, en pleine fuite

- Je ne comprends pas

- Pacey, es-tu gay ? »

Pacey fut touché directement au point le plus sensible : il se leva brusquement en murmurant rageusement entre ses dents, et emporta son assiette dans la cuisine. Doug soupira, puis se leva à son tour et le suivi.

« Pacey, écoutes moi

- Je n'ai plus envie de parler, là !

- Bien sur : on est sur le nœud du problème, ce que tu n'oses pas affronter. C'est tellement plus simple de ne pas le regarder en face

- C'est à dire, Dr Freud ? »

Il toisait Doug, comme s'il était sur d'avoir raison. Son frère reprit :

« Tu veux savoir ce qu'il t'arrive, Pacey ?

- Parce que tu le sais, toi ?

- Tu es en train de comprendre qui tu es au fond de toi même, et cette révélation est si insupportable de vérité, que tu préfèrerais vivre dans la peine et la douleur toute ta vie plutôt que d'admettre qu'il te faille changer tout ton univers si rassurant d'hétérosexuel »

Pacey ne put pas retenir toutes ses larmes, et une ou deux dévalèrent ses joues. D'une voix chargée de douleur sourde, il dit à son frère :

« Je… ne suis pas… gay ! »

Doug lui posa une main sur l'épaule en compatissant, et lui dit doucement :

« Soit. Ne met pas de nom à ce qui t'arrive, à ce que tu es. Tu peux être qui tu veux et aimer Jack si c'est ce que tu veux au fond de toi. Personne n'a le droit de te le reprocher, Pacey »

Son frère se mit à pleurer silencieusement, alors qu'une lueur intense de gratitude et d'amour fraternel flambait dans ses yeux. Doug le prit dans ses bras en le serrant très fort, étreinte que Pacey partagea, comme si elle était vitale. Doug lui dit :

« Tu es un garçon qui aime un garçon. Où est le mal ? Ce n'est que de l'amour, p'tit frère »

Leur embrassade dura encore un peu, puis Pacey s'écarta en s'essuyant les yeux.

« Merci, Doug. Vraiment »

Son frère lui fit un sourire, puis répondit en lui posant une main derrière la nuque :

« De rien, Pacey, c'est normal. Je ne te le montre pas, ni te le dis pas, mais… je t'aime »

Puis il lança un regard vers le salon en disant :

« Bon. Si on allait faire honneur à ta cuisine ?

- On peut essayer, oui

- Alors allons-y ! Et après le repas, je te parlerais de quelque chose

- Tu me parleras de quoi ?

- Tu verras. On va en garder un peu pour tout à l'heure, je t'ai assez remué pour le moment »

Doug lui fit un sourire et s'en retourna vers le salon. Pacey récupéra son assiette et suivi son frère.

[Vingt et une heures trente trois]

Jack referma son PC : il venait de faire un très long mail à sa sœur en Italie, ne sachant pas très bien si ce qu'il y avait écrit était assez explicatif. Mais Jack n'arrivait même pas à comprendre ce par quoi il passait depuis hier soir. Au fond de son cœur, une tristesse sans limites visibles et un espoir infini se combattaient en permanence, le rendant très confus s'il se mettait à réfléchir à tout ça.

Penser à Pacey était un déchirement. Jack avait l'impression que s'il libérait tous les sentiments réels qu'il avait pour lui, il mourait instantanément de chagrin. A moins que ce ne soit ce qu'il soit en train de se passer.

Il se leva de son fauteuil de bureau et se dirigea vers son armoire qu'il ouvrit. Sur une étagère, il prit une chemise cartonnée qu'il ouvrit pour en extraire une feuille de papier. Ses yeux parcoururent le texte imprimée sur la feuille, avant qu'il ne les ferme. Jack se mit à réciter a voix haute :

« Today. Today was a day. The world got smaller, darker. I grew more afraid. Not of what I am but of what... I grew more afraid. Not of what I am but of what I could be. I loosen my collar to take a breath. My eyes fade. And I see... Him. The image of perfection. His frame strong. His lips smooth. And I keep thinking. What am I so scared of... I wish I could escape the pain, but these thoughts invade my head. Bound to my memory, they're like shackles of guilt. Oh God, please set me free... »

Il ouvrit les yeux et répéta dans un souffle:

« Oh God, please set me free… »

[Vingt deux heures trente]

Doug tendit une mug de café à son frère installé dans le canapé. Pacey s'en saisit en le remerciant et la porta à ses lèvres. Doug s'installa dans le fauteuil face à lui et fit de même.

Un moment silencieux s'écoula avant que Doug ne prenne la parole :

« Merci pour cet excellent repas, p'tit frère !

- Être cuistot ne m'a pas desservit finalement !

- Non, c'est vrai !Tu vas continuer ? »

Pacey leva un sourcil.

« Continuer ?

- A travailler dans la restauration ? »

Il ne répondit pas, réfléchissant. Doug reprit :

« Pacey, as-tu réfléchi à ce que tu vas faire demain ? Et les autres jours ?

- J'y pense. Je t'en parlerai quand j'aurais décidé

- Tu as une idée ?

- Oui : m'en aller. Loin »

Doug posa sa tasse et se pencha vers son frère.

« Tu vas fuir toute ta vie ?

- Je vais me mettre au vert un moment, Doug »

Un silence s'installa pendant lequel il s'entre regardèrent. Pacey reprit la parole :

« Doug, crois moi, si je pouvais, je foncerais à Boston le cœur plein d'espoir que tout le monde puisse me pardonner et je reprendrai une vie normale

- Ta vie ne sera plus jamais normale, Pacey

- Merci de me le rappeler

- Oh tu sais, pour une fois que celui qui possède toute la collection de cd de Barbra Steisand n'est pas l'homo de service, autant le mettre en avant, non ? »

Ils se fixèrent, avant d'éclater de rire, des éclats qui durèrent longtemps et firent du bien à Pacey. Puis il redevinrent sérieux, et Doug demanda :

« Il te manque ? »

Pacey eut un petit choc, revenir ainsi dans le vif du sujet le déstabilisant. Mais il répondit :

« Aussi étrange que cela soit, même à mes propres yeux, oui

- Étrange ? Comment cela, étrange ?

- Nous n'avons pas vraiment eu de relation, juste deux baisers »

Pacey but à son tour une gorgée de café, puis il enchaîna :

« Je vais répondre à ce que tu m'as demandé tout à l'heure, Doug. Je l'aime. Oui, je l'aime, je l'aime d'une façon qui n'a rien a voir avec celle dont j'ai pu aimer avant. C'est plus fort, plus grand, et j'ai l'impression que c'est tout ce que j'appellerais aimer vraiment »

Il but à nouveau, fixant son frère dans les yeux. Doug lui demanda alors :

« Pacey te rappelles-tu les vacances au Lac Shoakshosnowak ? »

Son frère lui jeta un œil curieux.

« Pardon ?

- T'en rappelles-tu ?

- Euh… Laisse-moi réfléchir… Ah oui ! C'était pas dans ce chalet que papa avait loué à un collègue rencontré en formation ?

- Excellente mémoire, Pacey

- Ça remonte loin ! J'avais treize ans je crois

- Douze

- Si tu le dis. Mais pourquoi me parles tu de ça, Doug ?

- Si tu te souviens de ces vacances, tu dois te rappeler aussi de Kenneth Grant. Tu sais, Kenny… »

Dans la mémoire de Pacey, quelque chose explosa et un souvenir vint s'imposer avec force, supplantant toute sa conscience. Il revit ces vacances. Et ce qu'il avait oublié à ce sujet lui revint aussi. Ce qui fit qu'un malaise se répandit en lui.

« Je vois à la tête que tu fais que ta mémoire se réveille, Pacey »

Il se rappelait, oui. Il se rappelait de son amitié particulière pour ce gamin de son âge, qui un soir derrière le chalet de vacances l'avait mis au défi de l'embrasser, pour rire. Ça ne s'était pas fait vraiment, juste un baiser d'une seconde, lèvres contre lèvres, mais l'envie avait été là, plus qu'énorme : elle avait été totale. Pacey se souvint de ces vacances comme peut-être les meilleures de sa vie. Comment avait-il pu oublier cela ? C'était ahurissant.

« Tu le savais, Doug ?

- Je vous ai vu, derrière la maison

- Tu le savais et tu ne m'en as jamais parlé ?

- Je ne me suis jamais trouvé en position de le faire, p'tit frère. Jusqu'à aujourd'hui »

Un silence pesant plana sur la pièce, rompu par Pacey :

« C'est à ça que tu faisais allusion tout à l'heure en disant que tu voulais me parler d'autre chose ?

- En partie

- Ah bon ? Il y a mieux ? Ou pire ? »

Doug se bascula dans le fauteuil et poursuivi :

« Quand tu es sorti avec Andie

- Allons bon !

- Laisse moi parler, ok ? Quand tu es sorti avec Andie, tu t'es transformé. Cette fille a eu sur toi une influence incroyable qui t'as poussé à donner le meilleur de toi même. Elle t'as appris à ne pas avoir peur de vivre

- Et que si on tombe le plus dur n'est pas de se relever, mais d'accepter qu'on est tombé

- Exactement. Mais quand tu es sortie avec elle, il s'est aussi passé autre chose dans ta vie

- Autre chose ?

- Jack »

Pacey observa son frère. Une partie non consciente de lui, sur laquelle il n'avait aucune espèce d'autorité, était en train d'assembler à toute vitesse les pièces du puzzle. Pacey se sentait emporté par un vertige : en apprendre autant sur soi, c'était dévastateur. Mais, et il devait bien l'admettre, soulageant. Il fit :

« Tu insinues que… qu'être avec Andie était un moyen pour d'être près de Jack ?

- Pas au début peut-être, mais après sûrement

- C'est n'importe quoi, Doug !

- Non : tu as changé à nouveau en étant avec elle, sans t'en apercevoir

- Mais quand ça ?

- Quand Jack a lu son poème devant toute la classe »

Ce fut là que tout en Pacey s'affaissa, et il lui sembla qu'il allait défaillir dans la seconde suivante.

C'était donc ça ? Tous ces petits moments les uns avec les autres ainsi assemblés et il comprenait enfin. Oh Mon Dieu ! J'ai toujours été… comme ça ? Doug poursuivit :

« C'est à partir de ce moment là que tu t'es mis à prononcer son nom dans ton sommeil, que tu as demandé à Andie une copie du poème de Jack, à partir de ce moment là que ce qui dormait en toi s'est réveillé. Mais il aura fallu des années pour que tu le comprennes, Pacey »

Il fixa Doug horrifié, incapable de parler, en proie à une terrible sensation : il venait de réaliser qu'il s'était trompé lui même pendant trop longtemps. Une émotion entière et immense le fit chavirer de l'intérieur et des larmes embuèrent ses yeux. Hésitant, il parvint à dire à Doug en le fixant :

« Je suis… Oh Mon Dieu ! Je suis… »

Il avala sa salive difficilement et souffla :

« Gay »