Les jours passaient aussi lentement que péniblement. Le corps de Holmes reprenait des forces doucement mais sûrement. Watson ne pouvait que se sentir quelque part soulagé en constatant que sous le traumatisme, la souffrance, abimé, affaibli, détruit, Holmes était là. Il était toujours là. Il le voyait chaque jour tenter de s'arracher à son mal, se débattre pour se débarrasser de ses démons sans y arriver, trop faible. Trop têtu aussi, il refusait de l'accepter, refusait que sa vie se termine ainsi, qu'elle soit détruite par un homme. Il s'accrochait, tenant coûte que coûte.
Plusieurs fois, Watson le vit tenter de se lever de lui même et tomber à terre. Malgré la faiblesse extrême de son corps, malgré les blessures douloureuses de ses jambes, il tentait de se lever, retombant aussi vite mais essayant toujours. Son corps heurtait violemment le sol dans un bruit de chaos, pourtant, plus il fatiguait, plus sa rage grandissait. Le corps tremblant sous l'effort, ses mains brisées, ses bras et ses épaules affreusement douloureux, il continuait à s'accrocher pour tenir sur ses jambes, chaque jour, quelques secondes de plus, même si la chute se révélait de plus en plus difficile et décourageante. Elle réveillait ses blessures autant intérieures qu'extérieures, pourtant il refusait de céder.
Ses nuits étaient pénibles, son repos était hanté de cauchemars atroces, si réels qu'ils sentait presque sa peau se fendre sous les coups et les lames. Chaque nuit, son sommeil le transportait de nouveau dans cette prison silencieuse où personne n'avait jamais pu entendre ses hurlements, jusqu'à ce qu'il se fasse réveiller par Watson, alerté par les cris qu'il poussait dans son sommeil. Il le rassurait et lui disait qu'il devait se rendormir pour reprendre des forces, que les cauchemars cesseraient un jour, qu'il était en sécurité.
Son calvaire se rappelait à lui chaque seconde qu'il vivait, endormi comme éveillé. Il était toujours aveugle. Il gardait sur ses yeux ces bandes de tissus blanc censées les protéger. Chaque fois qu'il avait tenté d'en enlever seulement une couche il sentait déjà ses yeux brûler, le faire souffrir atrocement. Il devait attendre s'il ne voulait pas les perdre pour de bon. Après tout, il avait passé des mois sans vue, il pouvait bien encore tenir quelques jours. Malgré son masque d'aveugle, il tentait, comme à son habitude, de faire le point sur la situation. Il était toujours bel et bien là malgré ses absences, ses peurs enfantines, ses cauchemars. Une partie de lui était brisée mais une autre subsistait, celle qui avait fait de lui Sherlock Holmes. Par instinct de survie, par fierté peut-être, c'était la dernière chose qui lui restait et qu'il avait réussi à garder hors de porté de son tortionnaire. C'était cette chose qui lui permettrait de tout reconstruire.
Cette partie de son âme gardait éveillée en lui une colère, une rage folle. Il se rendait compte de ce qu'il était devenu et se sentait enragé de s'être laissé allé ainsi. Il sentait une furie bouillir dans ses veines, lui donnant une force incommensurable pour son état physique. En voyant qu'il n'avait presque plus le contrôle de son âme et de son corps, il se voyait détruit. Il pensait pouvoir reprendre le contrôle de tout une fois sorti de sa prison mais ce n'était pas aussi facile. Impuissant, il subissait ces peurs qu'il jugeait puériles, ces absences, ces cauchemars, la faiblesse de son corps. Il se sentait ridicule, comme si ce genre de choses ne pouvait, ne devait l'atteindre. Trop fier, orgueilleux, malgré tout ce qu'il avait vécu, il refusait de se voir tomber ainsi, il ne l'accepterait jamais.
Ce qui le rendait plus que tout fou de rage était que, malgré lui, et il ignorait pourquoi, sa voix restait bloquée dans sa gorge. Il lui était impossible de dire un mot. Chaque son mourait avant même de naitre. Les seuls qu'il pouvait émettre étaient des cris, des gémissements, il n'arrivait pas à produire autre chose que ces plaintes. Plusieurs fois, Watson l'avait vu commencer à s'emporter, à serrer les poings comme s'il allait frapper quelque chose ou quelqu'un alors qu'il tentait de produire des paroles, sans succès. Son échec le rendait fou. Il voulait que tout redevienne comme avant, il refusait l'idée que cela soit impossible dans l'immédiat, qu'il fallait du temps comme son ami le lui répétait. Il assistait en spectateur impuissant à la décadence de son corps et de son âme meurtris.
Il était fou de voir comme parfois la curiosité pouvait tuer l'âme en ne laissant que la douleur.
Il ne l'aurait jamais avoué à personne, mais il avait peur. Il avait atrocement peur de ne jamais pouvoir ce sortir de cet enfer. Il avait quitté une prison de béton et de métal pour rejoindre celle de son corps, de son âme. Il tentait de s'en sortir, se débattait comme un diable mais il n'y arrivait pas, tout semblait trop lent. Il tentait aussi fort qu'il pouvait mais il n'y arrivait pas. Heureusement, dans sa détresse, son ami était là pour lui dire de se calmer, sa voix douce et rassurante lui répétait qu'il n'y avait pas à se presser, qu'il serait toujours là pour l'aider quoi qu'il lui en coûte.
Le contact de cette peau contre la sienne, ces caresses sur son corps, son visage, si tendres, si douces, si inquiètes lui semblaient si merveilleuses après les tortures qu'il avait subi. Il se sentait ridicule d'aller souvent en quémander mais elles étaient si bonnes... et celui qui les lui donnait ne le ridiculisait jamais, ne le rejetait jamais, ne les lui refusait jamais. Holmes ressentait un besoin presque vital de sentir le corps de Watson à proximité du sien, d'avoir au moins une de ses mains serrée contre le tissus de ses vêtements lorsqu'il ne le touchait pas. Jamais son ami n'avait eu de réactions de dégout, de rejet, jamais. Même pas lorsqu'il touchait son corps qu'il devinait atrocement abîmé ou que lui passait ses mains brisées sur son visage pour en redessiner chaque contour, chaque petit détail avec lenteur et douceur. Il se sentait stupide de chérir à ce point des choses si superflues, si superficielles, des choses qu'il qualifiait d'inutiles. Pourtant, ces petits gestes qu'il pensait si anodins semblaient le tirer chaque fois un peu plus vers le haut, le ramener chaque fois un peu plus vers la lumière. Son mal semblait le quitter un moment. Ces moments de souffrances, ces absences où il replongeait dans ses souvenirs atroces s'estompaient, s'évanouissaient au contact des mains de son ami. La folie dans laquelle il s'était laissé tomber dans sa prison de torture lui avait fait entendre sa voix. C'était sûrement cette voix, même imaginaire, qu'il entendait, qui avait gardé éveillée, sauvée la partie de son âme qui subsistait et qui à présent se battait, soutenue par cette voix à présent réelle tout comme cette douceur.
Chaque jour il serrait un peu plus fort ses retrouvait un peu plus d'agilité, son corps guérissait petit à petit, tout comme son esprit. Il était toujours dans l'incapacité de marcher, après tout, après des mois de mauvais traitements, il était normal que son organisme soit très affaibli, même s'il refusait d'entendre ce mot ou des insinuations qui pouvaient laisser croire cela.
Cet après-midi là, Watson restait encore avec lui. Leurs moyens de communications étaient limités, il ne parvenait pas à lire sur les lèvres et il arrivait que parfois Holmes se renferme soudainement, ne communiquait et ne bougeait plus du tout. Des absences soudaines où il retombait dans ses souvenirs de tortures dont il tentait de le ressortir au plus vite sans grand succès. Il était très difficile de discuter avec quelqu'un d'aveugle et muet, pourtant ils arrivaient à se comprendre la plupart du temps. Leur lien leur permettait sûrement d'appréhender et de comprendre des choses que d'autres n'auraient jamais devinées.
Holmes était allongé dans son lit, Watson assis sur un fauteuil à ses côtés. Un silence régnait dans la pièce depuis plusieurs minutes à présent. Le médecin regardait son ami dans son lit attraper une de ses mèches et poser ses doigts un à un dessus. Il ignorait ce que Holmes était en train de faire mais il le faisait avec conviction. Au bout de deux minutes, il le vit lui faire signe en lui montrant huit doigts. Il rit doucement en voyant que l'esprit de déduction de son ami était resté intact, tout en sentant un léger pincement au coeur en se remémorant les souffrances qu'il avait dû vivre.
"Oui, vous avez bien disparu pendant huit mois."
Holmes se passa une main dans les cheveux. Cela lui avait semblé bien plus long que huit mois. En triturant de nouveau ses longues mèches, il se dit qu'il aurait bien aimé pouvoir retrouver la vue. Il devait être tout simplement ridicule avec une telle longueur. Il aurait aimé demander à son ami de lui dire de quoi il avait l'air mais il ignorait comment faire. Il sentit de nouveau sa colère et sa frustration monter en lui d'être dans l'incapacité de parler. Soudain, une idée lui vint en tête. Elle semblait si logique qu'il se sentait un imbécile de ne pas y avoir pensé avant. Si elle marchait, il se taperait la tête contre un mur. Watson était médecin, durant son apprentissage et dans les patients qu'il avait eus, il y avait peut-être rencontré quelques sourds et muets, ils n'étaient pas si rare que ça d'en croiser, il connaissait peut-être le langage des signes.
" Est-ce que vous me comprenez ? "(1)
En reconnaissant les signes formés par les mains de son ami, Watson sursauta légèrement. Lui aussi se sentait stupide de ne pas avoir pensé à cela avant. Il ne put s'empêcher de sourire en voyant que la solution à leur problème de communication était si simple et juste devant leur nez depuis tout ce temps. Il se sentait quelque part soulagé d'un poids.
"Oui je vous comprends."
Holmes passa une main sur son visage en se traitant intérieurement de pauvre idiot.
" Quand je pense que c'était si simple... "
- Je n'y avait pas pensé, pas même une seconde.
" J'ai beaucoup de choses à vous demander. "
- Je vous écoute.
" Comment s'est passé l'enquête ? Comment m'avez-vous retrouvé ? "
Watson sentit son coeur se serrer. Il n'avait pas réellement envie de reparler de tout cela mais Holmes était en droit de tout savoir. Peut-être que cela l'aiderait à s'en sortir. Il passa plusieurs dizaines de minutes à lui expliquer en détails l'enquête, les preuves, les recherches, l'arrestation, la manière dont il l'avait trouvé. Il osait à peine regarder Holmes dont le visage s'assombrissait de minutes en minutes. Watson avait honte, atrocement honte. En regardant son ami, il se sentait coupable. Tout cela aurait pu être évité s'il avait mis son orgueil de côté une fois, une seule fois et il aurait repris l'enquête avec Holmes. Leur dispute était si futile qu'il ne se rappelait plus la raison, il se souvenait juste qu'il refusait de s'excuser cette fois, trop fier. Il aurait suffi d'un mot, d'un geste pour que tout cela n'arrive jamais. Il était content quelque part que son ami ne puisse pas voir la tête qu'il faisait. Il se sentait si coupable, si stupide. Pourtant Holmes fut alerté de son silence. Il claqua des doigts pour attirer son attention.
" Ne vous en voulez pas, ce n'est pas votre faute. "
- Vous ne pouvez pas nier que quelque part, ça l'est un peu... pendant ces mois où je vous ai cherché... vous ne pouvez pas savoir combien j'ai pu me sentir coupable et regretté de ne pas avoir mis nos différents de côté, j'aurais pu savoir qui vous suspectiez, j'aurais pu vous aider...
" Vous oubliez que, vous connaissant, si j'étais mort vous auriez cru que je pensais que vous me détestiez et vous auriez craint que je vous déteste en retour. "
Watson adressa un sourire douloureux à son ami. Son jugement était encore une fois le bon, même aveugle, il lisait en lui comme dans un livre ouvert.
"Vous avez raison."
" Bien sûr que j'ai raison. Je vous connais, vous raisonnez comme un enfant. "
- Comme un enfant?
" Sincèrement, réfléchissez un peu. Ce n'est pas parce que nous avons une dispute que je vais croire que vous me détestez, la colère n'est pas toujours synonyme de haine durable. Cela fait des années que je vous connais, je ne pense pas qu'une dispute aussi stupide puisse me conduire à vous haïr ni vous conduire à me haïr. Sinon aucun de nous ne vaudrait la peine d'être connu. "
- Vous avez sans doute raison...
" J'ai toujours raison. "
Watson adressa un nouveau sourire moins douloureux à son ami. Il vit Holmes tenter un sourire rassurant mais c'était comme si les muscles de son visage se crispaient tous quand il tentait de remonter les coins de ses lèvres. Après quelques minutes, Holmes attira de nouveau l'attention de son ami silencieux en claquant des doigts.
" Cela tombait bien que nous soyons en froid ainsi. "
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
" Je ne tenais pas à ce que vous me suiviez sur cette enquête, je savais que cet homme était beaucoup trop dangereux. Il est cruel, c'est un tortionnaire physique et mental, il est capable de trouver ou de créer une brèche en n'importe qui. Il aurait même pu vous faire du mal pour m'atteindre personnellement et jamais je ne me serais pardonné d'avoir fait de vous une victime, surtout que je n'avais aucun soupçon pour personne, il aurait sûrement eu le temps d'en finir avec vous. J'y serais allé, que vous le vouliez ou non. "
Watson garda le silence. Il ne savait pas quoi dire. Il s'en voulait de ne pas avoir retrouvé Holmes plus tôt. Il le regardait avec admiration, après ces mois de tortures physiques et morales, il avait toujours la force de continuer, de parler de sujets proches de ce qu'il avait vécu. Il avait survécu à la souffrance la plus atroce mais pourtant, il avait toujours la force de tenter de faire comme si cela ne l'atteignait pas. Evidemment il était flagrant qu'il était marqué à vie mais pourtant, il se battait toujours pour garder le tête hors de l'eau. Soudain il vit de nouveau Holmes lui faire signe.
" De quoi ai-je l'air avec une chevelure pareille ? Suis-je aussi ridicule que je le pense ? "
Watson ne put retenir un léger rire.
"Oh j'ai vu pire... c'est juste assez étrange de vous voir ainsi.
" Il faudra que je pense à les couper quand je retrouverai la vue. "
- Je peux m'en charger si vous le désirez.
" Personne d'autre que moi ne touche mes cheveux, c'est sacré. "
- J'ai pu le voir... depuis que je vous connais, je ne les ai jamais vu égaux.
" Ne soyez pas blessant. "
Le médecin sourit de nouveau à son ami. Il était heureux de voir que derrière le traumatisme, la douleur, les cicatrices, il était toujours là et qu'il se battait pour reprendre le contrôle. Il était aussi impressionné qu'admiratif de voir un homme si mutilé et profondément traumatisé montrer une telle force, garder la tête haute, paraitre si puissant alors que même de l'extérieur ainsi affaibli, abîmé, on aurait pu croire qu'il n'était plus qu'une loque et que son âme brisée l'avait quitté. Au contraire, il se montrait plus fort, plus résistant que jamais. Même s'il lui arrivait d'avoir des absences, des crises de panique, des cauchemars et autres désagréments causés malgré lui par son traumatisme, il avait l'air véritablement incroyablement heureux d'être en vie, libre et d'avoir retrouvé son ami. Watson ignorait s'il était ainsi pour le rassurer ou pour se rassurer lui même, se convaincre que tout allait bien. Malgré tout, ses gestes étaient peut-être gauches mais doux, tendres et répétitifs, jamais Holmes n'avait été si proche de lui qu'en cet instant. Il était rare qu'il n'ait pas une main posée sur lui ou fermée sur un de ses habits. Il vit Holmes hésiter avant de lui refaire signe.
" Et mon corps? "
Watson resta silencieux. Il avait presque oublié que Holmes n'avait encore rien vu de ce qu'il était devenu. Il tenta de trouver les mots pour parler en voyant son ami lui refaire signe.
" Dans quel état est mon corps? "
Watson garda encore une fois le silence. Il ne savait pas quoi dire ni comment le dire. Il vit le visage de Holmes s'assombrir.
" Est-ce horrible à ce point ? "
Sous le silence de son ami, l'expression du logicien s'assombrit un peu plus.
" Je veux savoir. "
Le médecin eut besoin de quelques secondes pour parler, une boule se formant dans sa gorge, grandissant à chaque fois qu'il tentait de prononcer un mot.
"Vous avez perdu beaucoup de poids mais c'est évidemment curable. Vous avez... beaucoup de blessures, des cicatrices sur tout le corps à part sur le visage. Je... malheureusement, elles sont définitives... il m'est impossible de les faire disparaitre ou les réduire. Je suis désolé..."
Holmes soupira bruyamment. Il savait parfaitement qu'il portait sur lui, gravés dans sa peau, les témoignages des tortures qu'il avait subi. Il tentait sûrement de se "rassurer" lui même en tentant d'avoir une idée de l'ampleur des dégâts par les yeux de son ami.
" Quoi qu'il en soit, il vous faudra me rajouter quelques cicatrices, que vous le vouliez ou non. "
Après avoir formé ces signes, il montra à Watson ses poignets toujours entravés par ses menottes qui emprisonnaient près de la moitié de ses avant-bras. Il lui avait expliqué la situation et promis de les lui retirer quand il aurait repris quelques forces. A voir comme il déglutissait d'anxiété, Watson comprit qu'il voulait qu'il les lui enlève maintenant, qu'il pensait pouvoir supporter la procédure. Cela faisait presque deux semaines qu'il l'avait ramené, il avait déjà repris un peu de poids, semblait légèrement mieux, ses blessures étaient presque toutes cicatrisées. Watson savait que c'était important pour Holmes qu'il le libère de ses dernières entraves, cela le rapprocherait un peu plus de la fin de son emprisonnement, celui-ci se finirait lorsqu'il aurait retrouvé la vue et la parole. Watson lui dit qu'il acceptait de l'opérer. Il alla dans son cabinet pour le préparer à cette occasion. En revenant voir son ami, il le prévint qu'il allait devoir l'assommer à l'Ether pour qu'il ne sente rien durant la procédure. Avant de placer un morceau de tissus imbibé de l'anesthésiant, il retira la chemise de Holmes pour ne pas avoir à le faire lorsqu'il serait endormi. Après avoir vérifié qu'il était inconscient, il souleva le corps de son ami pour l'emporter.
Il l'allongea sur la table pour l'observer quelques minutes. Il se rappelait de cette nuit où il l'avait découvert. Lorsqu'il l'avait ramené dans son cabinet pour l'allonger sur cette même table. Lorsqu'il se tordait de douleur, au bord de la mort. Lorsqu'il lui avait retiré son masque, le sang et ses cris. Il ferma les yeux un instant pour avaler sa salive et chasser de son esprit ces atroces images. Holmes était là, bien vivant et il fallait qu'il lui retire ses dernières chaînes. Il releva ses manches pour se mettre au travail.
Avec tous les instruments qu'il dut utiliser, il avait la désagréable sensation d'être un médecin légiste. Les chaines étaient épaisses, il fut contraint d'utiliser plusieurs scies à métaux pour les faire céder tout en faisant attention de ne pas aller trop fort, un geste non voulu pouvait trop vite arriver et sectionner sans qu'il ne le veuille le poignet de son ami. Et pourtant, ce n'était que la partie la plus facile. Comme il l'avait prédit, la peau et la chaire des poignets de Holmes avaient fondu sous les soudures. Il craint de ne pouvoir sauver ses mains durant quelques instant. A force de réfléchir, il ne trouva pour unique solution que de devoir pratiquer la manœuvre délicate d'écorcher ses poignets. Il n'avait pas le choix, pour faire partir ses menottes, il devait aussi retirer la peau qu'elles recouvraient. Il ferma les yeux encore une fois un instant en se rappelant de cette salle qu'il avait découvert, de ces instruments qui étaient prêts à faire subir ce sort à vif à tout son corps. Pour tout finir, il lui fallut plusieurs heures, il faisait attention à chaque millimètre, craignant de sectionner une veine importante. Toute les demie-heures, il assommait de nouveau son ami avec de l'Ether juste en prévention, il ne tenait pas réellement à ce qu'il se réveille alors qu'il opérait.
Après des heures de bataille, il poussa un long soupir en retirant sa dernière menotte à Holmes. Alors qu'il allait bander son bras gauche, il l'examina d'un peu plus près. Il avait déjà vu que, près de son épaule, son bras avait subi une fracture importante mal ossifiée, il remarqua que son poignet, lui aussi, avait subi d'une fracture importante, cachée par les chaines, ainsi qu'une dernière près de son coude. Son bras droit, lui, n'avait aucune cassure, il portait "juste" des cicatrices en tous genres. Watson eut un petit sourire douloureux en se disant que Holmes serait méthodique jusqu'à la fin, il avait sacrifié son bras gauche pour se protéger des coups les plus violents, gardant le droit, dont il était plus agile, sûrement pour tenter une riposte inespérée qui pourrait s'offrir à lui.
Il savait que ces mauvaises ossifications pouvaient être douloureuses mais aussi qu'elles étaient curables. Il attrapa le bras de son ami inconscient, serrant ses mains en se concentrant, puis dans un geste de torsion sec et un bruit macabre, le brisa net à l'endroit où il s'était cassé puis soudé, pour le remettre correctement en place. Il fit de même avec les deux autres avant de les bander avec son poignet aux muscles mis à vif. Il lui fit ensuite une écharpe médicale pour que son bras brisé reste le plus immobile possible.
Il s'assit ensuite pour prendre un repos mérité. Ses yeux se posèrent sur son ami. Durant de longues minutes, il le regarda dormir. Il semblait si paisible en cet instant. Pourtant tant de choses venaient gâcher ce tableau. Ces cicatrices qui recouvraient son corps trop mince, ces bandages, surtout celui qui cachait ses yeux. Il partait de la moitié de son front et recouvrait presque tout son nez. Il se devait de porter plusieurs couches de tissus larges car il devait protéger ses yeux de tout contact avec la lumière tant qu'ils n'étaient pas en état d'être mis à découvert. Holmes avait plusieurs fois essayé de retirer son masque de bandages lorsqu'il avait le dos tourné, Watson s'en rendait compte car lorsqu'il venait de le faire, il cachait son visage dans ses mains ou son bras à cause de la douleur et de la gêne engendrée, la lumière étant encore trop agressive pour ses yeux fragiles mais pourtant il lui arrivait de s'entêter à vouloir essayer de soulever une des bandes de tissus.
Watson se leva pour s'approcher de Holmes allongé sur son lit. Il posa une main sur sa mâchoire, laissant courir ses doigts jusqu'à la limite de tissus blanc, les glissant légèrement en dessous pour la relever sur ses yeux puis son front, jusqu'à la limite de ses cheveux. Il sentit son coeur se réchauffer, se gonfler de chaleur et accélérer lorsqu'il put regarder le visage de son ami en entier. Intact. Exactement comme il était lorsqu'ils s'étaient quittés il y avait plus de huit mois de cela. Il poussa un soupir de soulagement, comme si toutes les cicatrices du corps de Holmes avaient disparu, comme si rien n'était jamais arrivé. Il avait l'impression qu'on lui ôtait un poids des épaules rien qu'à regarder ce visage qu'il n'avait vu que quelques secondes en presque un an, le temps de lui nouer ces bandages autour des yeux pour le protéger de la lumière qui l'aveuglait après ces mois passés dans l'ombre. Cette fois, son faciès était détendu, juste endormi, exactement comme si rien n'était jamais arrivé. Il laissa ses doigts caresser le front, les tempes, les sourcils, puis les paupières, les pommettes, le nez et les joues de son ami pour redécouvrir son visage de ses doigts, comme lui le faisait avec le sien. Il se pencha pour serrer d'un bras la tête de son ami en poussant un soupir de soulagement, posant ensuite un baiser dans ses cheveux puis sa tempe puis son front, ses pommettes et ses paupières avant de baisser de nouveau, à regret, les bandages vitaux à ses yeux avant de se rasseoir à ses côtés, attendant patiemment qu'il se réveille, libéré de ses dernières chaînes de métal qui l'avaient emprisonnées pendant si longtemps. Pour continuer petit à petit de briser celles impalpables qui l'enserraient dans sa prison intérieure.
(1) Je marquerais lorsque le langage des signes est utilisé de cette manière.
Voilà, j'ai commencé à mettre mes idées en place, c'est allé plus vite que je pensais ^^. J'espère que ce chapitre vous a plu, merci encore de me lire, laissez-moi vos avis :)
