Tout d'abord : Bonne année 8D!
Ensuite, je tenais à vous donne un conseil pour ce chapitre, il est a lire après (ou avant au choix mais après je pense que c'est mieux ^^) avoir relut le chapitre où Watson va voir Quin dans sa prison. Ces deux chapitre sont très liés :P
Cela faisait des heures que Watson était parti, laissant Holmes dans une solitude qu'à ce moment-là, il aurait aimé être totale. Assis encore une fois à terre, près de la base de ses chaînes, il réfléchissait. Il se demandait comment faire partir définitivement ces démons qui le détruisaient, le tuaient à petit feu. Toujours à l'affût du moindre bruit, du moindre craquement, la maison de campagne grinçante n'avait rien de rassurant, mêlant dangereusement ses illusions à la réalité, les mélangeant au point qu'il lui soit impossible de différencier les sons que son cerveau créait et ceux que le logement répétait inlassablement. Rien n'apparaissait encore à ses yeux mais il sentait cette tension, ce soudain sentiment de faiblesse prendre possession de lui sans qu'il ne puisse faire quoi que ce soit.
Il ferma les yeux en alignant son dos avec le mur derrière lui. Pour la première fois, il retomba volontairement dans ses souvenirs, les investigations qu'il avait menées, les autres victimes de son bourreau. Aucune, aucune à part lui n'avait survécu. Il se revoyait enquêter, il se remémorait les éléments de réponses mais il voyait surtout les corps mutilés de ceux qui le hantaient, ceux qu'il n'avait pas pu sauver. Ceux qu'il fuyait : Les démons de son incapacité. Ils le suivaient comme des fantômes, des âmes qui demandaient juste qu'on les regarde, qu'on les écoute, qu'on se rappelle d'eux, qu'on les venge, qu'on les sauve. Tout ce qu'il s'était promis de faire mais où il avait échoué. L'incarnation cruelle de son incompétence, ses regrets, ses remords, sa culpabilité. Tout ce qui concernait sa seule faiblesse, son seul point faible, une chose qu'il avait toujours gardée au fin fond de lui même, qu'il avait cachée: son regret de n'avoir pu sauver les victimes de ses enquêtes, de ne pas avoir pu user assez utilement de son intelligence, d'avoir laissé faire cela à tous ces corps qu'il avait vu tout au long de sa vie. Un jour, un seul homme avant Quin l'avait mis en garde de cette faiblesse, de cette fragilité qu'il avait pu deviner. Avant Quin, Henri Blackwood avait su voir en lui à quel point cette fragilité capable de lui faire perdre la raison comme cela avait fini par arriver, pouvait parfois affecter son jugement, ses actes. À quel point il était acharné à arrêter les meurtriers avant qu'ils ne mettent leurs plans à exécution.
Pour lui la mort n'était pas une réponse acceptable lorsque la vie d'un enfant, d'une jeune femme, d'un mari et de tant d'autres étaient en jeu. Ces démons de son incapacité lui rappelaient à chaque pas ses erreurs, combien de fois il avait échoué, combien de gens étaient morts par sa faute et uniquement la sienne, même si depuis des années il se tuait à la tâche, de ces nuits blanches entières, tenu éveillé par des drogues diverses plus instables les unes que les autres pour enquêter, comprendre. Et toutes ces actions, ces arrestations qu'il payait en sentant sa vie menacée à chaque instant et qu'il entraînait la seule personne qui comptait réellement à ses yeux. Lorsqu'il ne travaillait pas, il s'isolait dans la pièce la plus noire en tentant les expériences les plus farfelues et compliquées pour tenter de se protéger du monde qui le détruisait. Il n'était pas stupide ou bercé d'illusions, il savait que le monde était cruel et qu'à chaque instant quelqu'un d'autre mourait, il ne se pensait pas capable de changer le monde mais au moins de l'améliorer en mettant sous les verrou ces êtres méprisables qui s'octroyaient le droit de voler la vie d'innocents.
Tous ces démons enchaînés en lui, Quin les avait libérés. Il avait plongé ses mains dans son moi intérieur, avait cherché au plus profond de son âme et les avait extirpés sans pitié pour qu'ils le hantent à chaque instant. Lui rappelant à quel point il pouvait être profondément faible, impuissant, incapable, insignifiant, misérable. Ils lui rappelaient sa simple condition d'être humain, lui qui, auparavant, pouvait être plus fier que le roi des rois.
Une boule nouant sa gorge, ses sentiments premiers amplifiés, il rouvrit les yeux. Il ne sursauta même pas, ni ne sentit son cœur se crisper de peur en voyant s'exposer à ses yeux un nouveau corps mutilé. Il se rappelait de lui aussi, un homme, jeune, une vingtaine d'années tout au plus. Il voyait ce corps, dont le vrai était à présent sous terre, ramper vers lui avec difficulté. Au début, on aurait presque cru qu'il voulait simplement de l'aide. Ses cheveux normalement blonds comme les blés étaient ternis par le sang séché et la saleté. Sa peau était d'un blanc cadavérique translucide, ses veines étaient toutes visibles sous sa peau là où il n'y avait pas de blessures, des endroits rares. Autour de son ventre, il portait des barbelés, c'était ce qu'il l'avait tué. Quin avait fini par découvrir sa faiblesse. Être attaché le paniquait, il aurait tout fait, tout, pour se libérer de ses liens. Pour l'achever, il lui avait enroulé des barbelés sur toute la surface entre ses hanches et sa taille, il avait fini par le regarder se débattre comme un diable pour se libérer, si fort, qu'il avait fini par s'éventrer lui-même avec ces fils de fer tranchants comme des rasoirs.
Holmes le regarda approcher sans tenter un mouvement de fuite, sans rien dire. Il savait qu'il méritait ce qui allait venir. Lorsque l'adolescent fut assez près, il tendit le bras vers lui pour poser sa main sur son visage mort. Il avait l'impression de toucher de la glace. Il regarda le jeune homme. Il semblait triste, profondément désolé, ses plaintes ressemblaient à des sanglots, à des pleurs. À le voir ainsi, il avait tout d'une bête blessée qui cherchait désespérément de l'aide, un peu de chaleur, de réconfort. Il était mutilé au point d'en devenir effrayant malgré lui, mais il n'était qu'une victime. Encore une des victimes de son incapacité, un de ceux qu'il n'avait pas pu sauver. Il avait échoué, c'était de sa faute et à présent, il subissait le courroux de ces personnes qu'il avait promis de protéger mais il n'en avait pas été capable. Il ignorait s'ils réclamaient vengeance ou lui en voulaient, ils ne disaient jamais rien, ils pleuraient comme s'ils faisaient cela malgré eux. Qu'ils ne voulaient pas lui faire du mal mais que quelqu'un devait payer pour leurs souffrances, que quelqu'un devait regretter pour tout cela. Avant ce moment-là, il avait peur mais à présent ce n'était plus le cas, il semblait accepter. Il leur pardonnait ce qu'ils lui faisaient et il acceptait de subir leurs maux.
C''était sûrement l'un des plus étrange sentiment qu'il puisse exister, mais ce qu'il y avait de plus effrayant chez ces "créatures" n'étaient pas qu'elles pourraient vous torturer, vous mutiler, mais que vous pourriez ressentir de la peine pour elles alors qu'elles le faisaient.
Il sentit une main froide tremblante se poser sur la sienne pour ensuite s'immobiliser avant de lui retourner violemment la main qu'il sentit se déboîter de son poignet. Il serra les dents, étouffant un gémissement. Il ne bougea pas non plus lorsqu'il vit l'autre main de la chose s'armer d'une lame quelconque qu'elle enfonça dans la plissure reliant son bras et son avant bras, pour ensuite glisser le tranchant vers son poignet, découpant sa chair pour y laisser une blessure qui ne laissait aucune autre issue que la mort. Holmes laissa malgré lui échapper plusieurs gémissements de souffrance, la douleur étant insupportable. À bout de souffle, il sentit que l'on lâchait son bras pour prendre l'autre et lui faire subir le même sort. Cette fois-ci, ses gémissements devinrent des cris, il avait mal, il voyait son sang couler hors de son corps rapidement, lui laissant un sentiment de fourmis dans les extrémités ainsi que l'incapacité de bouger ses membres. Il entendit la lame tomber à terre. Il sentit ensuite des mains lui prendre le visage, le caresser. À travers le brouillard de ses pupilles, il put voir encore cette expression de tristesse, de désolation, entendre aussi ces sanglots alors que les mains froides comme la mort agrippaient ses cheveux avec force pour lui éclater le crâne avec violence contre le mur. Holmes gémit, la douleur le désorienta une seconde, il sentait du sang couler dans ses cheveux. Au fil des coups, il sentait sa boite crânienne se fendre dans une succession de bruits macabres et une douleur abominable.
Il lui semblait entendre un bourdonnement étrange qui se répétait et s'amplifiait au fil des secondes. Tout avait commencé par ce cauchemar de souffrance, mais quelque chose, déchira en l'espace d'un instant le voile de cette réalité. La souffrance était partie soudainement, à part une migraine lancinante. Il était toujours à terre. Il avait les yeux fermés, la tête posée contre le mur et ses mains étaient crispées dans ses cheveux. Il percevait aussi une autre paire de mains posées sur les siennes, l'une d'entre elle s'affairait à soutenir sa tête meurtrie. En rouvrant les yeux, il vit le visage paniqué de Watson. Ce bourdonnement qu'il entendait correspondait aux intervalles durant lesquels il ouvrait les lèvres pour lui parler. Il ne comprenait rien à ce qu'il disait, il était presque totalement sourd puis le son revint rapidement alors que son ami le secouait.
« Bon sang Holmes, réagissez! »
Le détective poussa un gémissement en lâchant son crâne douloureux alors que le médecin ne semblait pouvoir se calmer.
« Je savais que je ne devais pas partir, je le savais! Mais qu'est-ce qui vous a pris? »
Holmes adressa un regard absent à son ami en lui adressant la parole d'une voix douloureuse.
« De quoi parlez-vous mon ami?
- De quoi je parle?! Avant même de rentrer dans la maison, j'entendais un bruit répétitif de coups, dès que j'ai eu un pied à l'intérieur je vous ai vu en train de vous fracasser le crâne contre le mur! Qu'est-ce qui vous a pris bon sang?! »
Holmes resta silencieux. Il avait été pris en flagrant délit et ignorait quoi dire. Watson, lui, poussa un soupir désespéré en prenant le visage de son ami dans ses mains.
« Je vous en prie, je vous en supplie, parlez-moi... je ne suis pas un enfant, je suis votre ami, je ne suis pas une personne fragile qui serait détruite au moindre petit mot. Je suis un homme fort et capable, j'en suis convaincu, de vous aider, mais pour cela il faut que vous me parliez. J'ai aussi beaucoup changé durant votre absence. Quand j'ai commencé à vous chercher, je me suis forgé un nouveau caractère plus dur, vous l'aurez remarqué, je suis bien plus fort qu'auparavant. Peut-être que dans le passé, supporter ce genre de situation m'aurait été impossible mais à présent j'en suis capable, je veux savoir ce qui vous ronge, je veux savoir, quoi qu'il m'en coûte, ce qui vous met dans un état pareil. Je peux vous aider, ou du moins je ferai de mon mieux. Je vous le promets... »
Holmes garda encore une fois le silence, pesant le pour et le contre. Il était perdu, il ne savait pas quoi faire, son cœur se serrait à la pensée de risquer de perdre définitivement son ami. Perdre sa confiance puis qu'il décide de fuir même s'il lui promettait le contraire.
Le logicien acquiesça lentement en fermant les yeux. Il se sentait accablé d'une vive angoisse causée par ce que ses dires pourraient engendrer. Ils se redressèrent ensemble pour s'asseoir à la table du salon. Pour occuper ses mains et focaliser son esprit sur quelque chose, Holmes se saisit du couteau à cran d'arrêt qui y était posé. Plus tôt, il s'en était servi pour tenter vainement d'ouvrir la serrure du cadenas qui fermait sa chaîne.
Un silence pesant s'était installé entre les deux hommes. Plus les secondes passaient, plus il semblait difficile de le briser. Leur tension et leurs angoisses respectives à l'attente ce qui devait être expliqué scellaient toujours un peu plus leurs lèvres. La seule chose qui perturbait ce silence de mort était le bruit métallique du couteau dont Holmes s'amusait à sortir et entrer la lame. Il s'arrêta soudainement en la repliant une dernière fois. À ce moment-là, Watson ouvrit les lèvres pour dire quelque chose mais il fut interrompu par son ami, plus rapide que lui.
« Venez. »
En prononçant ces mots, Holmes désigna la chaise près de lui, Watson ayant préalablement décidé de lui faire face. Le médecin s'exécuta, aussi curieux qu'anxieux à l'idée de ce qui allait se passer. Une fois assis sur la chaise, Holmes se tourna vers lui, accoudé à la table, le couteau à la lame rétractée en main. Watson, de son côté, se demandait s'il était bien prudent de laisser son ami dans son état actuel avec un tel objet.
« Vous m'avez dit que vous me considériez comme un frère... mais aussi que m'aimiez, n'est-ce pas? »
Watson se tut. Il ne savait pas quoi répondre. Il se rappelait de cette nuit où Holmes était devenu fou de rage et avait perdu tout contrôle de ses actes à ces mots, mais ce qui le troublait le plus était que plus les jours passaient, plus il hésitait sur la signification réelle de ses mots, de ce sentiment qui le troublait de plus en plus.
« N'est-ce pas? »
En déviant son regard du couteau vers les yeux du détective, il se rendit compte à quel point il était sérieux et que ces mots qu'il avait prononcé plus tôt le travaillaient lui aussi. À tel point qu'il avait besoin d'une réponse pour continuer.
« Oui.
- Et est-ce que vous étiez sincère en disant ces choses? »
Watson garda encore le silence quelques secondes, les yeux plongés dans ceux de son ami. Il était troublé, il ne pensait pas avoir à faire immédiatement le point sur ce qu'il pouvait ressentir et donner une réponse directe. Il déglutit et malgré lui, une réponse passa ses lèvres.
« Oui, je l'étais.
- Et est-ce toujours d'actualité?
- Oui. »
Encore une fois, cette réponse avait traversé ses lèvres sans qu'il ne puisse rien contrôler, comme si quelque chose en lui le forçait à les prononcer même s'il pensait ne pas être sûr de lui à ce sujet. Comme si quelque chose en lui, quelque part le savait. Il vit l'expression de Holmes changer légèrement et un léger sourire apparaître sur son visage, disparaissant une seconde plus tard comme un éclair.
« Si vous m'aimez, posez votre main sur la table. »
Le médecin s'exécuta, le regard toujours plongé dans celui de son ami. Sans que leurs yeux ne se décrochent de ceux qui leur faisaient face, Holmes se remit à parler.
« Paume vers le haut. »
Hésitant une seconde, Watson s'exécuta. Il retint un sursaut en voyant son ami ouvrir le couteau d'un geste sec. Holmes baissa les yeux vers la main du médecin. Il changea son couteau de main pour pouvoir s'accouder plus confortablement à la table alors qu'il retraçait les lignes de la paume de son ami du bout de la lame effilée. Sans dévier son attention de sa besogne, il reprit encore une fois la parole.
« Et vous me faites confiance? »
Après une légère inspiration pour se rassurer, Watson donna sa réponse de la voix la plus sûre d'elle possible.
« Oui. »
Holmes poussa un soupir presque imperceptible alors qu'il immobilisait la lame.
« Je pense que vous ne devriez pas. »
Watson serra les dents, retenant un gémissement de douleur en sentant la lame se planter profondément à la base de son pouce. Il retint de justesse un cri lorsqu'il la sentit lui trancher la paume jusqu'à la base de son auriculaire. Tentant de se ressaisir suite au choc et à la souffrance, il vit avec surprise Holmes s'infliger lui-même la même blessure avant d'attraper sa main blessée pour coller leurs entailles l'une à l'autre.
« Maintenant que vous ayez menti ou pas, c'est trop tard. Nous sommes frères à présent, nous partageons tout. »(1)
Watson eut du mal à décrocher ses mâchoire l'une de l'autre, sous l'effet de la douleur et la surprise. Il lui fallut plusieurs secondes pour pouvoir articuler quelques mots sans tenter de reprendre sa main de celle de son ami, serrant même ses doigts autour des siens.
« Je ne pense pas que vous soyez malade ou fou. Je pense que vous avez besoin d'aide... »
Ils restèrent encore une fois silencieux, le regard plongé dans celui de l'autre. Plus les secondes passaient, plus le sang qui coulait de leurs paumes se mêlait l'un à l'autre sur la table et dans leurs veines. Holmes finit par lâcher la main de son ami qui reprit la parole.
« Est-ce que vous êtes décidé à me parler à présent? »
Le médecin se leva, quittant la pièce quelques secondes le temps de trouver deux pièces de tissus pour leur mains. Il en tendit une à Holmes qui l'attrapa automatiquement pour la rouler en boule et la serrer dans son poing blessé. Watson, lui, épongea sa blessure douloureuse avant d'enrouler la bande provisoire autour de sa paume. Holmes garda les yeux plantés dans ceux de son ami, pesant encore une fois le pour et le contre. Il n'avait plus le choix, il se devait de parler, que ce soit pour lui ou pour Watson, tous deux atteignaient leurs limites, l'un en patience, l'autre en forces.
« Ce n'est pas moi qui ai fait ça. »
C'était une voix des plus étrange que le médecin entendit de son ami, une voix peu sûre et faible. Chaque syllabe paraissait plus difficile à prononcer l'une que l'autre comme si les énoncer était un acte atrocement douloureux sur le plan physique et moral. Chaque son devait passer par une boule d'angoisse coincée dans la gorge du détective. Watson déglutit avant d'encourager son ami à parler d'un geste de la main et de quelques paroles d'une voix douce.
« Expliquez-moi ce que vous voulez dire par là. »
Holmes décrocha son regard de celui du médecin. Il en venait au point qu'il n'arrivait même plus à le regarder dans les yeux. Il ressentait une multitude de sentiments différents. De la fatigue, de l'angoisse, de l'anxiété, de la peur, de la honte aussi.
« Vous rappelez-vous de ces sentiments que je vous ai décrits lorsque la vue me faisait défaut?
- Oui. Vous disiez ressentir des présences et... entendre des voix. »
Le médecin avait peur de comprendre ce qu'il se passait et qu'il n'avait pu deviner avant. Holmes reprit la parole au même timbre qu'avant.
« Juste après que j'ai retrouvé la vue, ces sensations n'ont fait qu'empirer... je me suis mis à voir des choses, à avoir des hallucinations atrocement réelles. »
Le médecin déglutit avec difficulté, tentant d'encourager de nouveau son ami à parler.
« Qu'est-ce que vous voyez? »
Holmes repensa soudainement à toutes ses crises hallucinatoires qu'il avait eues, ces sensations, tout cela sembla le vider de tout et le décourager en quelques instants.
« Cela n'a pas d'importance, ils sont morts à présent.
- Je vous en prie Holmes... parlez-moi. »
Lançant un regard à son ami, le logicien vit la lueur de supplique qu'il y avait dans ses yeux. Il lui fallait entendre, il lui fallait savoir coûte que coûte.
« Je voudrais que vous essayiez de me décrire ces crises... »
Holmes serra un peu plus le poing pour tenter de faire sortir les mots de sa gorge serrée.
« Cela commence par des sensations de présences, des bruits. Puis ensuite, une impression de froid glacial dans la tête... cela descend le long de ma colonne vertébrale, dans mon ventre et dans mes mains puis cela finit par mes jambes. Dans ces moments-là, je me sens atrocement faible, j'arrive à peine à bouger. Puis je vois ces... choses, ces... créatures... »
Le logicien se stoppa quelques instants avant de reprendre son récit d'une voix tremblante.
« Ce sont des morts, des victimes de cet homme. Je vois leur corps mutilés, leurs visages... je les vois s'approcher de moi puis lorsqu'ils sont assez près... ils me blessent, me torturent, m'infligent des blessures, non pas uniquement pour me faire souffrir mais dans le but de tuer. Vous ne savez jamais quand ils vont attaquer... vous voyez juste comment... je suis un esprit logique, je sais parfaitement que ces choses n'existent pas, je le sais parfaitement... mais le savoir n'enlève rien à la douleur, à l'horreur que j'éprouve lorsque j'ai ces hallucinations... je le ressens physiquement, je ressens tout, c'est... insupportable. »
À l'entente de ces mots, Watson se figea. Les souvenirs de son entretien avec Quin dans sa cellule refirent surface. Il sentit une nausée violente le prendre en se rendant compte à quel point ce meurtrier savait ce qu'il faisait et atteignait ses objectifs. Il ressentait aussi de la tristesse de voir son ami ainsi torturé. Lui n'avait jamais eu aucune hallucination mais il imaginait à quel point tout cela devait être atroce d'être plongé dans les méandres sombres d'une autre réalité, qui, même si elle illusoire et le résultat de son propre cerveau, est aussi impossible à contrôler et à fuir. Il comprenait à présent pourquoi Holmes essayait de fuir ses démons en allant se battre, la douleur qu'il pourrait éprouver sous les coups d'un autre homme ne serait sûrement pas aussi grande que celle infligée par ses propres démons intérieurs. Et sûrement plus supportable que son sentiment de culpabilité que la douleur réelle lui faisait oublier quelques instants. Il se sentait idiot de n'avoir pu traverser la couche du déni professionnel et relationnel qui avait empêché son ami d'exprimer ses inquiétudes les plus intimes plus tôt. Même si Holmes soutenait le contraire, il savait qu'il avait une grande part de responsabilité dans ce qui lui était arrivé, de droit, de devoir, il se devait de réparer sa faute, de l'aider à s'en sortir.
Il avait aussi peur. Il avait peur que ces hallucinations deviennent de plus en plus violentes, qu'elles soient constantes, que son ami plonge dans un état de démence dont il ne pourrait plus jamais ressortir. Beaucoup de gens avant lui, imposant le silence à leur mal par peur de ne pas pouvoir ne serait-ce que faire confiance à quelqu'un, avaient fini dans cet état. Le problème était que même s'il était médecin, il ignorait comment faire pour que tout cela cesse, à part tenter de calmer son ami et lui redonner confiance ainsi qu'un espoir de guérison. Watson resta silencieux tout comme Holmes. Il finit par prendre sa main dans laquelle il serrait la pauvre boule de tissus qu'il lui fit lâcher. Il la prit pour la retourner, prenant un côté du tissus qui n'avait pas encore été souillé pour éponger doucement la blessure.
« On dit que... plus l'image d'un homme de lui-même est atroce, plus ses démons intérieurs le seront. »
Watson disait cela à voix haute comme s'il venait de se rendre compte à quel point cette phrase pouvait être vraie. Holmes ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de regarder son ami s'occuper encore une fois de ses blessures comme il avait pris l'habitude avec les années de le faire, sans rien dire, sans rien demander en retour. Watson avait l'air grave et inquiet, il fut profondément soulagé de ne voir aucune expression de crainte à son égard.
« C'est sûrement vrai.
- Ce n'était pas de votre faute. Il les aurait eus, que vous soyez là ou non. Dites-vous que sans vous, cet homme aurait continué, vous avez certainement sauvé la vie de beaucoup de personnes.
- Trop sont morts par ma faute.
- Que voulez-vous dire? »
Holmes garda le silence quelques secondes avant de répondre. Il n'avait encore jamais parlé de ce qu'il avait vécu dans sa prison.
« Cet homme avait pris une habitude durant ma captivité. Il ramenait d'autres victimes... chaque fois qu'il en ramenait une, il venait me voir, me la présentait. J'étais aveugle, je ne pouvais qu'imaginer leurs visages et leurs souffrances mais croyez-moi, on est bien plus gêné par ce qu'on ne peut pas voir et juste imaginer malgré nous... il disait que c'était une des innombrables victimes que je n'avais pas pu sauver, qu'il avait choisi celle-ci pour moi. Que je devais savoir qu'elle allait souffrir puis mourir par ma faute. Après cela, il l'emportait dans une autre pièce, une salle de torture. Il m'arrivait parfois d'entendre des cris, mais le reste du temps, c'était un silence des plus total qui régnait. Puis, une durée de temps semblant variante passait et il ramenait son supplicié dans la pièce où j'étais pour qu'il y meurt... après quoi il emportait son cadavre et en ramenait un autre... »
Watson ferma les yeux une seconde, un haut le cœur le reprenant soudainement ainsi qu'une vive colère noire mêlée d'une haine profonde.
« Il me disait aussi que j'étais celui qu'il avait le plus aimé. »
Le médecin déglutit avec difficulté. Il comprenait à présent pourquoi la réaction de son ami lorsqu'il lui avait dit qu'il l'aimait avait été si violente. Jamais il n'aurait soupçonné que ce monstre soit allé aussi loin dans le seul but de voir souffrir Holmes et de le détruire, au point que la plus douce des paroles lui rappelle les plus sombres souvenirs. Il attrapa la main non blessée de son ami pour la serrer doucement, tentant de faire preuve de soutien.
« Comment faisiez-vous pour ne pas avoir peur? Comment avez-vous tenu si longtemps? »
Holmes se tut un instant pour rassembler ses pensées avant de tenter de donner une réponse qui aurait du sens.
« Quand vous êtes dans une prison et quand vous ne croyez plus en rien, la seule solution pour traverser cette nuit interminable est d'avoir un plan. Rester concentré. Rester lucide. Pourtant, il arrive un moment où la douleur psychologique et physique est telle que pour survivre, Il faut se laisser aller... se laisser aller à la folie... à partir de là, vous ne pouvez plus rien contrôler même si vous le vouliez. Personnellement, je ne le voulais pas. Dans cet enfer, ce qui m'a permis de survivre, vous vous moquerez sûrement de moi ou direz que je suis ridicule, était votre voix. J'entendais très souvent votre voix, elle m'accompagnait, et même si ce n'était qu'un mirage que la folie a créé, elle me permettait d'espérer sortir un jour de cette prison glaciale. Votre voix m'a guidé. C'est idiot, cela parait fou, mais cette création, cette folie a réussi à me donner la force de rester en contact avec la réalité et de me rappeler qu'il y avait quelque chose d'autre au-delà de la souffrance, au delà de cette prison. »
Watson resserra un peu sa main autour des doigts de son ami qui commençaient à se crisper légèrement autour des siens. Il ressentait une étrange sensation dans tout son corps, surtout concentré dans son torse, à penser que Holmes avait tenu rien qu'avec l'illusion de sa voix et le simple espoir de le revoir.
« Pourtant, dès que je suis sorti, cette folie qui m'avait permis de tenir s'est mise à me traquer pour me garder et me faire souffrir, me faire payer pour quelque chose... c'est ainsi que, sortant de nulle part, ils firent leur entrée...
- N'y pensez plus à présent. Visiblement quand je suis avec vous, tout se passe bien, vous n'avez pas d'hallucinations.
- Pour combien de temps encore? »
Le médecin se tut. C'était ce que lui aussi craignait, que ces délires hallucinatoires continuent jusqu'à devenir incontrôlables et constants.
« Je l'ignore... mais maintenant que vous m'en avez parlé, nous pouvons chercher ensemble un moyen de minimiser ou vous de vous exorciser de ce problème. Avez-vous... déjà pu stopper une de ces crises?
- Oui, une fois.
- Comment?
- Nous étions ici, c'était en pleine nuit, je n'arrivais plus à trouver le sommeil. Je me suis rendu dans le salon. C'est à ce moment là que j'ai eu une vision mais j'ai réussi à la réprimer en tirant sur ma chaîne, le bruit du métal m'a en même temps replongé dans le souvenir de ma prison mais a aussi chassé "la chose" qui m'en voulait. Je me suis justement dit à cet instant que votre idée de thérapie du mal par le mal pouvait se révéler être efficace... Mais pour me "soigner", il faudrait aller bien plus loin que tout cela. »
Holmes réfléchit quelques instant, cela faisait un moment déjà que cette idée folle lui trottait dans la tête. Maintenant qu'il avait parlé à Watson, il était temps de mettre ce plan fou à exécution.
« Pourriez-vous faire quelque chose pour moi?
- Tout ce que vous voudrez...
- J'ai eu... l'idée folle, que vous considérerez sûrement comme suicidaire, de vouloir recréer dans un environnement contrôlé ce que cet homme m'a fait subir. Je ne parle pas des tortures physiques, j'en aurais sûrement assez eues... mais uniquement de l'environnement. Vous l'avez dit vous même, si je n'assimile plus ces éléments à ma période d'emprisonnement, il se pourrait que je guérisse. »
Watson considéra son ami un moment. Il semblait sûr de lui soudainement. De son côté, le médecin craignait que cela ne traumatise encore plus Holmes.
« Je ne sais pas si cela est une très bonne idée...
- Il faut au moins que je l'essaye. Vous avez commencé en m'attachant, le résultat a été concluant, il faut donc continuer.
- Holmes, le monde, la santé mentale, les traumatismes ne sont pas que des statistiques.
- Et si cela l'était?
- Tout n'est pas calculable dans ce monde, il y a des choses qui ne peuvent être gardées sous contrôle, vous ne savez pas l'impact que cela peut avoir sur vous.
- Justement, je veux le savoir. Et je veux que vous m'y aidiez. »
Le médecin resta silencieux, le regard de Holmes se faisait de plus en plus insistant. Il semblait avoir retrouvé de l'espoir par le soulagement d'avoir été écouté.
« Je vous en prie... »
Encore une fois Watson se tut. Il ne savait pas quoi dire ou faire. Il avait peur que quelque chose ne se passe mal, que cela puisse empirer son état, mais Holmes semblait si sûr de lui et confiant tout à coup qu'il ne put dire non.
« Bien... je vous y aiderai... mais si vous devez recréer ce genre de situation, je pense que vous aurez besoin de quelque chose. »
Le médecin fit signe à son ami de le suivre jusque dans sa chambre. Il s'assit sur son lit pour ouvrir le tiroir de sa table de chevet pour en sortir un objet enroulé dans un morceau de tissus qu'il déplia. Holmes, debout en face de lui, déglutit avec difficulté en reconnaissant l'objet.
« Je vous avoue que... j'ignore pourquoi je l'ai gardé. »
Le détective saisit dans ses mains l'objet. C'était son ancien masque de fer qui l'avait rendu aveugle durant des mois et qui était sûrement l'élément qui avait le plus contribué à sa folie. Le masque était sale, couvert de sang séché noir, celui qui avait coulé de ses tempes. Il sentait justement celles-ci le brûler aux souvenirs de ce qu'il avait vécu. En regardant dans le morceau de tissus sur les genoux de Watson, il vit les quatre clous qui avaient servi à le maintenir. Il sentit une vague se sensations plus étranges et fortes les unes que les autres monter en lui. Il tendit le masque à son ami qui le prit presque automatiquement.
« Je ne tiens pas à revivre l'expérience de clous se faire enfoncer dans mon crâne. Utilisez une sangle que vous tiendrez avec ces clous, autant qu'ils puissent être utile. »
À ces mots, Holmes quitta la pièce sans rien ajouter. Watson comprenait parfaitement que son ami lui demandait de faire cela sur le champ, il n'avait jamais été un homme du genre à remettre au lendemain ce qui pouvait être fait le jour même.
Holmes, assis dans le salon, attendant, se disait qu'il avait l'étrange, presque amusante de par son ironie, sensation d'avoir franchi les cinq étapes de la mort chez Quin. Le déni lorsqu'il avait refusé l'idée de s'être fait prendre aussi bêtement, il pensait pouvoir se sortir de cette situation sans problèmes tant il en avait vécues d'autres. La colère par orgueil de s'être fait ainsi avoir par un homme, aussi vil ou intelligent pouvait-il être, et de ne pouvoir lui échapper. La négociation lorsqu'il avait tenté de trouver une solution pour se sortir de son enfer, allant même à marchander sa libération avec son bourreau. La dépression lorsqu'il s'était sentit si seul dans cette prison physique et morale, lorsque l'extérieur et son ami lui manquaient atrocement. L'acceptation enfin lorsqu'il s'était laissé aller à la folie. Pourtant il semblait qu'effectivement, quelque chose avait été laissé en plan, qu'il y avait quelque chose à finir.
Holmes resta ainsi silencieux, méditant sur ses pensées qui lui paraissaient aussi futiles que dérangeantes. Il vit son ami arriver avec le masque en main, légèrement modifié. Ensemble, ils prirent un moment pour organiser ce qui devait être fait. La nuit eut le temps de tomber et d'arriver à son point le plus sombre. Holmes retira sa chemise pour se rappeler la sensation de froid constante qu'il avait ressentie dans sa prison. Il détestait le contact de la chaîne épaisse serrée autour de ses hanches contre sa peau. Watson lui tendit le masque pour qu'il puisse le mettre.
« Non. Je voudrais que ce soit vous qui le mettiez. Quand vous aurez fini, utilisez la chaîne pour aussi entraver mes poignets. »
Sans poser de question ni résister, le médecin s'exécuta. Il plaça le masque sur les tempes de son ami qui recula violemment sur le coup. Son esprit lui avait imposé l'image de son bourreau lui immobilisant la tête pour le lui poser sur ses yeux avant de l'immobiliser en enfonçant les clous épais dans son crâne.
« Êtes-vous sûr que vous allez bien? Nous pouvons encore tout arrêter.
- Non... allez-y... »
Hésitant une seconde, Watson obéit, remettant le masque sur son visage, le privant de sa vue. Il le ferma ensuite, serrant la sangle à un point désagréable, causant une certaine douleur à son porteur. Holmes commença à sentir une désagréable sensation de déjà vu en sentant son ami serrer une partie de la longueur de sa chaîne autour de ses poignets. Le logicien lui fit vaguement signe d'aller s'asseoir plus loin. Il sentait une tension monter en lui de plus en plus grande, commençant à retrouver les sensations de son ancienne prison. Le silence total de la campagne hivernale amplifiait ce sentiment de malaise, lui rappelant le silence total entre les cris de souffrances qu'il lui semblait entendre résonner entre ses oreilles. Il recommençait à avoir cette sensation de froid le reprendre.
« Parlez...
- Pardon?
- Parlez! Dites ce que vous voulez mais parlez... »
Ainsi brusqué, Watson mit quelques secondes à pouvoir user de sa voix. Il tenta de rassurer Holmes de paroles douces pour l'aider, il lui semblait qu'il soit logique qu'il puisse vouloir entendre ce genre de choses. Soudain, sans prévenir, une coupure de courant le déstabilisa, le faisant se taire quelques instants. Le logicien se pétrifia, il sentait la légère chaleur dégagée par les lampes disparaître, les plongeant dans une pénombre ainsi qu'un froid total et brusque qui empira le malaise qu'il ressentait déjà. Par instinct, il trouva où son ami était assis. Il rampa jusque-là, agrippant ensuite de ses bras la jambe du médecin pour s'imprégner de sa chaleur et tenter de garder contact avec la réalité.
« Je vous en prie, n'arrêtez pas... »
Watson continua donc de parler sans s'interrompre. Il proposa plusieurs fois à Holmes d'arrêter mais celui-ci ne voulait rien entendre et refusait de le lâcher pour qu'il puisse se lever. Plus les secondes puis les minutes passaient, moins il semblait l'entendre. Il entendait Holmes commencer à pousser des gémissements douloureux, plusieurs fois il lui demanda ce qui n'allait pas mais il n'avait aucune réponse, il ne semblait plus l'entendre.
Plus les secondes passaient, plus Holmes souffrait. Il avait l'impression que ce qu'il ressentait était bien pire encore que tout ce qu'il avait pu vivre dans toute sa vie. Il avait aussi l'impression de ressentir toutes les douleurs et toutes les souffrances des personnes auxquelles il avait fait du mal, tout au long de sa vie. Ses gémissements devinrent des cris, alors qu'il lui semblait que tous les os de son corps se brisaient et se reprisaient, il avait l'impression de brûler vif. Puis cela se calma légèrement un instant pour recommencer. Il se crut revivre en quelques minutes ce qu'il avait vécu en huit mois d'emprisonnement. Tout s'empira ensuite. Il perdit tout contact avec la réalité. Il n'entendait plus la voix de Watson, il n'avait plus la sensation qu'il le tenait.
Plongé dans une autre réalité, il avait l'impression que tout ce qu'il avait vécu avec Watson ces dernières semaines n'avaient été qu'une illusion, qu'il était toujours dans sa prison. Il toucha son masque sur ses tempes, s'effondrant en sentant les clous enfoncés. Il n'avait plus la chaîne autour de ses hanches, il avait retrouvé ses menottes soudées à ses poignets. Puis il entendit le grincement de la porte. Il savait ce que cela voulait dire, il savait qui l'avait franchie. Il sentit qu'on coupait ses chaînes puis qu'on attrapait sa mâchoire puis cette voix qui avait été sa seule compagne hors des cris, du silence puis de la folie.
« Il reste encore une étape. »
Il était épuisé, à bout de forces. Il ne pouvait plus bouger, il ignorait même s'il en avait envie. Son corps entier le faisait souffrir, son cœur aussi, n'arrivant pas à croire que tout cela, que ces semaines n'avaient été qu'un mirage. Si cela était le cas, c'était la chose la plus belle mais aussi la plus cruelle qu'il ait jamais endurée. Il sentit qu'on soulevait son corps presque avec tendresse, sans geste brusque, sans coup. Puis qu'on le sortait de sa pièce pour entrer dans une autre. Il sentait qu'on l'allongeait sur le ventre, sur une table inconfortable, une barre de fer lui appuyait désagréablement contre le ventre. Puis on tira un de ses bras pour emprisonner son poignet déjà enchaîné dans une autre entrave de métal, l'autre bras subit le même sort puis ce fut le tour de ses chevilles. Il tenta de bouger une fois mais il était totalement bloqué, il ne se débattit pas plus. Il sentit une main gantée le caresser le long de la colonne vertébrale jusqu'au creux de ses reins. Il était si épuisé qu'il ne put crier lorsqu'il sentit une lame entailler profondément sa chair contre cet os sur une petite longueur.
« Cela ne fera mal qu'un instant. »
Il sentit le métal froid d'un instrument qu'il reconnut aisément comme étant des ciseaux se glisser dans la fente laissée par la lame puis découper sa peau avec patience jusqu'à sa nuque, laissant des flots de sang couler sur ses flancs pour s'écraser à terre dans un clapotement irrégulier. Il n'eut la force que de pousser quelques gémissements, étourdi par la douleur si atroce qu'elle lui donnait la nausée. Il sembla que pendant des heures, il sentit les ciseaux découper chaque parcelle de sa peau pour la détacher ensuite de chacun de ses muscles. Plus les secondes passaient, plus il souffrait puis, comme un homme qui meurt, il sentit son corps atteindre le paroxysme de la détresse physique. Tout ce qui s'en suivit ensuite, il n'y avait pas de mot dans le langage humain pour le décrire, du moins pas à ce moment-là.
Au même instant, cela faisait plusieurs minutes que Watson appelait son ami, sans succès. Il ne répondait à aucun de ses appels puis soudain il sentit tout le corps de Holmes se raidir, se crisper plusieurs minutes avant de se relâcher complètement, tombant à terre dans un bruit sourd. Encore une fois, Watson appela son ami sans qu'il ne réponde. Il tâtonna pour trouver son corps, il ne réagissait plus. Trouvant son visage dans les ténèbres, il lui arracha son masque de malheur puis se précipita hors de la pièce, suspectant que la panne vienne d'un fusible qui avait sauté. Il se rendit compte qu'il ne s'était pas trompé, il lui fallut quelques secondes pour rallumer la lumière. Il se rua ensuite dans la pièce pour voir dans quel état était son ami.
Il ne put retenir un hurlement de surprise, de stupéfaction en voyant Holmes à terre. Son expression, ses yeux, il n'avait jamais rien vu de tel. Sur le coup, il craignit le pire, une mort subite, mais il vit rapidement qu'il était vivant. Son expression était totalement relâchée, ses yeux ne clignaient plus, ils étaient immobiles, rivés sur un point fixe. Watson se mit à genoux à ses côtés. Il ignorait ce qui se passait, jamais il n'avait rien vu de tel. Holmes était vivant mais dans un état qu'il définirait de transe. Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien, ne ressentait plus rien de ce qui l'entourait. Il tenta de le faire réagir, tester ses réflexes, sans succès, il n'avait aucune réponse. Ses pupilles ne réagissaient même plus à la lumière, elles étaient si dilatées qu'elles semblaient faire son iris entier.
Plusieurs fois, il tenta de le réveiller sans y arriver, quoi qu'il fasse, il lui était impossible de le faire revenir à lui. Il lui répéta plusieurs fois que si c'était une plaisanterie, elle n'avait rien de drôle, qu'il avait peur et qu'il fallait qu'il se réveille. Il sentait la panique, l'angoisse monter en lui. Il quitta la pièce quelques secondes encore, le temps de sortir la clef du cadenas de sa cachette pour le libérer, dénouant ses poignets au passage, lui disant que si c'était cela qu'il voulait, il avait gagné. Lui faire ressentir une telle peur uniquement pour cela était stupide et cruel.
Watson posa sa main sur le torse de son ami, son cœur battait lentement mais régulièrement, sa respiration avait adopté le même rythme. Il sentit des larmes de peur que cet état soit définitif monter dans ses yeux. Il attrapa la main blessée de son ami dans la sienne qui portait la même entaille, retirant la bande autour de sa main pour garder leurs blessures jumelles en contact dans l'espoir fou que cela le ferait réagir. Durant un temps, il le supplia de se réveiller puis il attendit, il n'y avait plus que cela à faire: attendre. Et espérer.
Il fallut près de trois heures pour que Holmes ait une inspiration plus profonde que les autres et qu'il cligne des yeux, ses pupilles reprenant soudainement une taille normale. À peine eut-il commencé à réagir que son ami posa sa main sur sa joue pour tenir son visage. Il tenta de hurler une menace à Holmes pour le mettre en garde de lui refaire une peur pareille mais il s'effondra alors que sa voix mourait dans sa gorge et que des larmes coulaient sur ses joues. Le logicien était calme, si calme et paisible en cet instant qu'il paraissait méconnaissable. Il glissa sa main dans la nuque de Watson pour plonger son visage humide dans son torse. Sa main remonta pour caresser doucement ses cheveux alors qu'il lui murmurait quelques mots à l'oreille.
« Tout ira bien à présent... »
(1) J'ai lu qu'à cette époque, une "légende" courait sur le fait que la folie se transmettait par le sang. C'est évidemment faux mais beaucoup de médecins, surtout en Angleterre, soutenaient cette thèse. Le fait aussi de mêler son sang à celui de quelqu'un d'autre par une blessure était "courant" les deux personnes devenaient alors "frères de sang", partageaient tout. On était conscient à l'époque que les maladies se transmettaient par le sang, c'était donc un acte de grande confiance et à haut risque.
Voilà pour ce chapitre, j'espère qu'il vous à plut, ça fait un moment que j'attendais de l'écrire ;P. Je pense que vous avez remarqué que j'ai parlé de Henri Blackwood. Dans l'adaptation de Guy Ritchie, j'ai relevé que Blackwood analysait de manière pertinente (du moins je le pense), le caractère de Holmes lorsqu'il est venu le voir dans sa prison, lui disant qu'il voyait en lui une fragilité inquiètante, qu'il pourrait finir perdre la raison sous la culpabilité car il serait dans l'incapacité de sauver les victimes à venir.
On se rapproche de la fin mais on y est pas encore :D. Je sais, j'ai des idées de gars complètement cinglé et incompréhensibles mais ça va s'éclaircir avec le temps, j'espère quand même que cela vous a plut :D
J'ai mal aux yeux, je vois des lettres partout, s'il y a des petites incohérences et des fautes, vous m'excuserez, je corrigerais ça plus tard, là, j'ai pas le courage, désolé x'D...
