Après les événements de ce soir-là, tous deux s'étaient soutenus pour s'allonger dans l'un de leur lit, sans regarder lequel, le plus proche, c'est tout ce qu'ils savaient. Ils étaient exténués autant l'un que l'autre. L'un épuisé par son stress, l'autre par ses hallucinations et son état catatonique. À peine eut-il la tête allongée sur le lit que Watson s'endormit, partant dans un sommeil aussi lourd que profond, il en avait atrocement besoin avec tout ce qu'il s'était passé.

Le lendemain, il se fit réveiller par l'appel répétitif et irritant de son nom. Ouvrant les yeux à moitié, il vit juste en face de son visage, celui de son ami. Cette vision à laquelle il ne s'attendait pas au réveil le fit sursauter légèrement, ajoutant du désagréable à la pénible besogne de se réveiller. Il remarqua que Holmes était accroupi à terre, les bras croisés sur le bord du lit, le menton posé dessus et le regardait, amusé. Une fois qu'il fut un peu éveillé et que les souvenirs de la veille lui revinrent brutalement en mémoire, il tourna la tête vers son ami pour lui demander comment il allait. Avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, il fut coupé dans son élan par Holmes, se relevant pour écarter d'un coup sec les rideaux, déployant une violente lumière qui agressa momentanément les yeux du médecin à peine sorti du lit. Rien que ce geste ne ressemblait en rien au détective. Holmes était plus du genre à les fermer pour s'isoler dans une pièce plongée dans la pénombre la plus complète qu'au contraire les ouvrir.

« C'est une magnifique journée! Vous ne devriez pas dormir durant celle-ci, ce serait gâcher. »

Watson fixa son ami, il fut aussi surpris et ravi que choqué et désemparé de voir s'exposer à ses yeux un Holmes de bonne humeur, plein d'entrain, tout bonnement rayonnant. D'ailleurs, il nota que c'était sûrement l'une des seules fois qu'il était debout avant lui, il était très rare que ce soit lui qui attende qu'il se lève et encore moins le réveille. Il se demandait combien de temps il avait pu rester ainsi à l'observer dormir.

« Vous avez l'air... radieux. Est-ce que vous êtes sûr que vous allez bien? »

Le détective eut un petit rire amusé en s'approchant du lit pour s'allonger à ses côté, dos posé contre le mur, les bras croisés derrière sa nuque.

« Quelle question paradoxale. Je me sens... parfaitement bien. Vivant, libéré. L'une des raisons est sûrement que vous avez enfin décidé de me retirer cette satanée chaîne. »

Étrangement, même s'il était soulagé et ravi, cet état euphorique inquiétait plus Watson qu'il ne le rassurait. Il se demandait comment et pourquoi il était dans cet état. Holmes le regardait fixement, il avait l'air véritablement amusé de l'inquiétude inutile de son ami.

« Détendez-vous docteur, vous n'avez plus à vous inquiéter de rien, je me sens aussi bien et enthousiaste qu'un jeune imbécile de vingt ans. »

Watson garda le silence un instant. Il était complètement déboussolé, il ne comprenait plus rien. La veille au soir, son ami était littéralement au bord du gouffre et le voilà ce matin revigoré, comme si on lui avait insufflé une nouvelle vie.

« Je devine que je devrais m'en réjouir mais étrangement... êtes-vous sûr que vous allez bien?

- Encore une fois, oui. Je me sens réellement en pleine forme. »

En voyant la sincérité dans le regard et le sourire de Holmes, Watson ne put que le croire et espérer que cette fois, il ne se trompait pas. Il lui semblait impossible qu'un être humain puisse simuler une telle joie de vivre, un tel bonheur. Le médecin le vit se lever pour quitter la pièce en lâchant quelques mots avant de prendre sa pipe entre ses lèvres.

« Debout, vous êtes déjà un médecin médiocre, par pitié, ne rajoutez pas paresseux. »

Toujours perplexe mais surtout déboussolé et totalement perdu, Watson se leva pour se préparer et rejoindre son ami qui fumait sa pipe en l'attendant, assis dans un fauteuil du salon. Il s'approcha pour prendre place dans celui à ses côtés. Il sursauta en sentant Holmes saisir son poignet. Il le vit retourner sa main douloureuse, dévoilant que l'estafilade de sa paume recommençait à saigner sans qu'il ne s'en soit rendu compte, il avait aussi oublié de la bander.

« Qu'est-ce que je disais? Tellement médiocre qu'il ne peut même pas prendre soin de lui-même. »

Légèrement agacé par ses critiques, le médecin tenta de reprendre sa main mais Holmes ne lui en laissa pas l'occasion.

« Je devine que vous avez pris votre mallette avec vous, vous la traînez partout. Je peux peut-être vous raccommoder. Il est déjà dur de recoudre d'une main mais si en plus vous n'êtes pas gaucher, vous n'avez aucune chance d'y arriver. »

Soupirant un instant, Watson indiqua l'endroit où était sa mallette. Le détective alla la prendre pour la ramener aux côté du médecin blessé. Il l'ouvrit pour prendre du fil et une aiguille chirurgicale.

« Est-ce que vous savez au moins ce que vous faites? »

Holmes planta l'aiguille dans la paume du médecin avant même de répondre. Watson poussa un léger soupir de surprise et de douleur au picotement qu'il ressentit.

« Vous les Londoniens, petits hommes fragiles du sud... toujours à vous inquiéter de tout. D'où je viens, on se soigne comme on peut, on ne va pas chercher à broder joliment la peau comme une bonne femme. »

Watson sentit une chaire de poule d'irritation se former sur sa peau. Il détestait quand Holmes prenait un accent Écossais ainsi dans le seul but de l'irriter, cela lui hérissait le poil de manière très désagréable. Plongeant dans la provocation, il prit une voix et un air hautain digne du pire aristocrate britannique.

« Vous me faites rire très cher... n'est-ce pas dans votre... pays que les hommes portent des jupes? Et vous me parlez de broder comme une femme, c'est un comble... moi je ne me travestis pas. »

Holmes releva les yeux vers ceux de son ami. Il fut légèrement surpris de voir l'air fier de lui et empli de défi du médecin. La pipe toujours en bouche, il sourit en coin en enfonçant malencontreusement l'aiguille un peu trop profondément dans la paume de Watson.

« C'est fort, c'est fort... je commence enfin à déteindre un peu sur vous. J'espère profondément que cela n'est pas réciproque, je ne tiens pas à avoir des manières.

- Vous vous êtes réveillé et préparé de bonne heure, donc cela est bel et bien réciproque, j'en ai peur. »

Holmes prit un air faussement choqué et indigné, imitant un instant l'accent de son ami.

« Je penserai à attendre que vous vous leviez la prochaine fois, très cher. »

Watson ne put s'empêcher de rire légèrement. Cela faisait longtemps, trop longtemps qu'il n'avait pas ri ni vu son ami réellement bien, lui-même. Quoi que soit la cause de cet état, il la remerciait de tout cœur et priait pour qu'il persiste. Rapidement, il sentit le logicien finir de le recoudre puis couper le fil pour achever sa besogne. Regardant sa main, il sourit en voyant que, même si Holmes s'amusait à lui faire peur en mimant de grands gestes maladroits et peu sûrs, il s'était particulièrement appliqué à faire chaque suture. Il prit ensuite la main du détective pour retirer le tissus qu'il avait enroulé autour de sa paume pour lui rendre la pareille.

« J'espère que cette fois vous ne hurlerez pas comme un cochon qu'on égorge. Il n'y a pas de patients à effrayer.

- Ce n'est pas de ma faute si vous manquez de tendresse avec moi! »

Watson ne put s'empêcher de rire un instant devant la comédie de son ami.

« De tendresse...

- Qu'y a-t-il? Les travestis du nord ont un cœur eux aussi.

- C'est cela, c'est cela... en attendant, cessez de bouger autant.

- Pourrais-je quémander une friandise si je suis sage ?

- Non.

- Pourquoi cela?!

- Parce que je suis... comment dites-vous déjà? Un médecin médiocre, voilà. Maintenant arrêtez de gigoter. »

Mimant une mine boudeuse, le détective obéit en le laissant finir de recoudre sa main.

« Je devine que je n'ai pas le choix... après tout, vous êtes si médiocre que si je bouge, vous risqueriez de m'éborgner. Je ne tiens pas à mourir jeune! »

À ces mots, Watson éclata de rire sous les yeux incompréhensifs du détective.

« Mourir jeune... »

Le médecin se ravisa en voyant l'expression profondément aussi surprise que vexée et mécontente de Holmes qui le fixait qu'un regard atrocement noir en grinçant des dents. Il tenta de toute ses forces de ne pas se mettre à rire de nouveau en s'excusant, brisant avant qu'il ne commence le silence affreusement pesant qui menaçait de tomber d'une seconde à l'autre.

« Excusez-moi... ce n'est pas ce que je voulais dire.

- C'est parfaitement ce que vous vouliez dire...

- Je suis désolé... je suis véritablement désolé... »

Le médecin sentait ses côtes et ses muscles le faire atrocement souffrir alors qu'il commençait à manquer d'air tant il déployait d'énergie à ne pas se remettre à rire, ce qui risquerait de vexer son ami un peu plus.

« Dites ce que vous voulez de mon grand âge, je n'en ai rien à faire, je ne me sens pas vieux moi. C'est vous qui êtes profondément vieux jeu.

- Si vous y tenez... »

Watson se dépêcha de finir son travail, entretenant le silence le plus total, espérant que son compagnon oublie ce petit écart qui semblait réellement l'avoir profondément vexé un instant. À présent, Holmes observait, souriant, le médecin gêné, s'amusant de son malaise.

« Il est impressionnant de constater à quel point il est facile de vous mettre mal à l'aise. Vous savez pourtant parfaitement que je ne vous tiendrais pas rigueur de m'avoir parfaitement bien répondu. Disons que j'aurais préféré l'avoir trouvé moi-même. Je déteins réellement dangereusement sur vous.

- Si vous le dites.

- Oui je le dit, je l'affirme, même. Ce n'est pas trop tôt après toutes ces années. »

Watson sourit, il repensait à toutes ces années qu'il avait passé aux côtés de Holmes. Même s'il y avait eu quelques inconvénients, ces dernières années étaient sûrement les meilleures de sa vie et il n'avait jamais regretté un instant de les avoir vécues en compagnie et aux côtés du logicien.

« Dites-moi, vous qui ne pouvez pas lâcher vos notes, serait-il possible que je vous dérobe un de vos carnet vierge?

- Certainement. Pourquoi cela? Est-ce qu'il se pourrait que je déteigne sur vous aussi et que vous teniez à me suivre dans ma carrière littéraire?

- "Carrière littéraire"... laissez moi rire, ne me dites pas que vous considérez vos écrits comme des œuvres littéraires, elles sont tout bonnement terribles. Ce ne sont pas des rapports d'enquêtes que vous écrivez mon ami, c'est du romantisme de bas étage...

- Je pense que cela suffira. »

Watson lança un regard noir à Holmes, qui, même si cela l'amusait de le voir perdre patience, se tut, gardant un large sourire narquois sur le visage. Le médecin se leva pour aller prendre dans ses affaires un carnet de notes vierge pour le donner au détective. Au moment où celui-ci le saisit d'une main, Watson resserra ses doigts pour l'empêcher de l'emporter, le temps d'avoir la réponse à une question qu'il se posait.

« Puis-je savoir à présent ce que vous comptez en faire? Sans avoir de commentaires sur mes propres écrits, je vous prie... »

Holmes, qui avait entrouvert les lèvres pour laisser échapper de nouvelles critiques qu'il trouvait amusantes surtout parce qu'elles le vexaient, les referma un instant avec une mine boudeuse.

« Il m'arrive parfois de poser sur papier quelques notes, quelques choses que j'ai en tête dans le but de mettre mes idées au clair. Je pense que vous l'avez vu plus d'une fois, même vous n'avez pas la patience de tenter de comprendre ce capharnaüm d'idées farfelues. »

La réponse le convainquant, le médecin lâcha prise. Il vit Holmes se plonger dans l'écriture de ses notes dont il ignorait la nature. Comme il le lui avait fait remarqué plus tôt, la température avait beau être plus que fraîche, le soleil était magnifique, ce qui l'encouragea à aller se dégourdir les jambes à l'extérieur, le temps qu'il finisse d'écrire. En moyenne, ses notes ne dépassaient pas quelques lignes ou une feuille qu'il finissait toujours par détruire. Holmes était un homme du genre à préférer tout garder en tête, cela lui offrait un certain sentiment de sécurité. Au moins, cachées à cet endroit, personne ne pouvait trouver les informations qu'il possédait.

Lorsqu'il revint à l'intérieur de la maison, Watson fut surpris de voir que son ami n'avait pas bougé, il semblait complètement absorbé et très concentré à l'écriture de ses idées. S'il était vrai qu'il avait besoin de mettre ses idées en place, il semblait en ce moment même qu'il avait retenu des informations aussi exactes, d'une précision et d'une abondance telles qu'il était impossible pour un être humain de retenir normalement.

« Je sais qu'il n'y a rien de plus beau qu'un homme dont les mains s'activent, mais si vous pouviez arrêter de me détailler ainsi... c'est très inconfortable. »

Le regard fixé sur les mains à présent immobiles de son ami, Watson releva les yeux vers les siens. Holmes lui adressait un sourire amusé, il semblait véritablement se sentir bien. En regardant les yeux pétillants de vie et de malice du logicien, il avait l'étrange impression qu'il restait le même tout en étant profondément changé. Il avait l'air libéré d'un poids, il semblait heureux. Holmes ferma le carnet pour le poser sur la table à ses côtés alors que son ami se dirigeait vers son fauteuil. Alors qu'il allait s'asseoir, Watson vit le détective se lever pour attraper son avant bras, posant son autre main sur ses côtes. Le médecin lança un regard plus que surpris à son ami qui à présent l'obligeait à marcher pour s'éloigner du meuble pour se positionner en plein milieu de la pièce. Totalement perdu, Watson l'observait toujours sans rien dire, interloqué, intrigué parce qu'il faisait. C'est lorsqu'il sentit la main blessée de Holmes saisir la sienne où une blessure jumelle s'y trouvait et son autre main glisser sur son flan puis derrière ses reins qu'il comprit l'intention de son ami et qu'il se figea en lui lançant un regard désapprobateur.

« Ah non! Croyez bien que je suis très heureux que vous soyez de nouveau plein de vie mais ce n'est pas pour cela que je tiens à danser avec vous, ça non!

- Pourquoi cela?

- Parce que... parce que c'est ridicule! »

Holmes lui lança un regard profondément ennuyé sans le lâcher.

« Et devant qui est-ce que vous vous ridiculisez? Il n'y a personne à part vous et moi, donc pas de raison de vous sentir ridicule. Nous serons deux à nous ridiculiser de toute façon, dites-vous qu'il y a quelqu'un en face de vous qui aura certainement l'air bien plus ridicule que vous ne le serez jamais.

- Je ne veux pas danser.

- Mais une vie sans danse... n'est pas une vie qui vaut la peine d'être vécue.

- Vous perdez la tête Holmes.

- Peut-être... mais vous m'avez sûrement sauvé la vie, alors dites-vous qu'une vie vaut bien une danse.

- Holmes... »

Watson savait qu'il était incroyablement têtu. Il vit son ami lui adresser un regard faussement suppliant.

« Une valse mélancolique le long de l'allée de mes souvenirs? »

Le médecin poussa un long soupir de résignation, sentant le sang lui monter aux joues, déjà gêné de la situation à venir.

« D'accord, une danse mais n'y revenez pas. »

Holmes lui adressa un large sourire satisfait de pouvoir avoir ce qu'il voulait. Brusquement et sans prévenir, il attira Watson contre lui pour coller son corps au sien, ce qui eut pour effet de donner le réflexe au médecin de saisir le détective par les épaules pour le repousser à la distance initiale.

« Pourquoi êtes-vous si loin ?

- Je laisse de la place pour le Saint Esprit.(1)

- Par pitié, épargnez-moi ces pensées prudes, nous ne sommes pas dans un couvent ou un endroit de ce genre. »

Le logicien attira de nouveau son ami à lui pour lui empêcher toute fuite.

« Vous êtes d'un têtu...

- C'est pour cela que vous m'adorez. »

Commençant quelques pas, Watson sentait son esprit se balancer entre amusement et un profond sentiment de gêne.

« Je n'arrive pas à croire que je suis en train de faire cela avec vous...

- Si quelqu'un était derrière la porte, il pourrait comprendre autre chose. »

Le médecin lança un regard exaspéré à Holmes qui, encore une fois, prenait un malin plaisir à s'amuser de sa gêne.

« Ce n'est pas le même sentiment qu'avec une femme en tout cas...

- Je vous trouble?

- Holmes...

- Qu'y a-t-il? C'est possible. Malgré mes cicatrices, j'ai toujours un charme exceptionnel.

- Votre modestie vous étouffera...

- Mon charme est sans doute une cause de votre trouble et vous donne le sentiment que cela n'est pas du tout la même chose de danser avec un homme qu'avec une femme, mais il y a sûrement aussi le fait que les protubérances ne sont pas au bon endroit.

- Ce dont je suis sûr, c'est qu'il y en a au moins une qui n'est pas à moi... »

Watson fixa d'un air accusateur son ami en ressentant une légère pression sur son bas ventre. Holmes n'arrêta pas ses pas une seconde, faisant comme si de rien n'était.

« Je ne suis pas le seul homme irrésistible sur Terre.

- Attendez... viendriez-vous de dire quelque chose de gentil?

- Je l'ignore, qu'en pensez-vous?

- Je pense que cela ressemblait étrangement à un compliment.

- Peut-être... j'ai du mal à parler à cœur ouvert.

- Parce que vous avez oublié où vous l'avez mis?

- Je déteins réellement sur vous... prenez garde à ne pas trop me provoquer, à me répondre aussi bien, vous me plaisez de plus en plus. Encore une réponse de ce genre et je tombe amoureux. »

Entraîné par l'envie de taquiner son ami de nouveau sur pied, le médecin lui répondit d'un ton léger accompagné d'un petit sourire tout ce qu'il y avait de plus innocent.

« Il faudrait d'abord que la flèche de Cupidon atteigne votre cœur. Ce qui sera difficile, la cible est si petite et si dure.

- Touché. »

Holmes adressa un sourire aussi amusé que sincère à son ami. Celui-ci donna ensuite volontairement un air plus sérieux à leur conversation. Il leur arrivait parfois de parler de choses personnelles mais la plupart du temps, ils tournaient le sujet en dérision. Au final, l'un et l'autre savait assez peu de chose sur la vie sentimentale que l'un et l'autre avait pu avoir.

« Depuis quand n'avez vous pas aimé? Je veux dire réellement aimé? »

Holmes eut un léger rire amusé à la question de son cavalier sans stopper ses pas. En voyant l'air sérieux que celui-ci avait sur le visage, il savait qu'il attendait une réponse réelle et n'accepterait pas une autre esquive.

« Je ne sais pas. L'amour m'angoisse. Penser qu'une partie de moi soit contrôlée par quelqu'un d'autre... cela ne me plaît pas réellement. Cela fait longtemps que je ne me suis pas réellement laissé aimé.

- C'est parfois bon de poser les armes. Je trouve qu'aimer est un sentiment réellement merveilleux. Je ne trouve pas que le fait d'avoir une partie de notre âme dépendante de quelqu'un d'autre soit quelque chose de mauvais ou de honteux. Cela ne veut pas dire que vous êtes faible... c'est là le fond de la joie d'amour, lorsqu'elle existe: nous sentir justifiés d'exister... arrêtez de me regarder ainsi, j'ai l'impression que vous vous moquez de moi. »

Le détective rit de nouveau. Il écoutait son ami avec attention bien que par honneur et envie de garder sa réputation intacte même en face de lui, il se devait de paraître distrait et de tourner en ridicule ses dires.

« Je ne me moque pas de vous au contraire. Je trouve que vous êtes adorable. À vous écouter, on croirait un jeune homme qui n'a encore jamais vécu de peine amoureuse. Avez-vous déjà pleuré pour une femme? »

Le médecin se tut quelques secondes. Il garda ses yeux plantés dans les siens en suivant ses pas, son visage se renferma, son expression devint bien plus dure, sombre et sérieuse.

« Non... »

Holmes sourit en coin à la réponse de son ami avant de prendre la parole.

« Ce sont les hommes faibles qui le font.

- Et nous sommes forts.

- C'est ce qui fait de nous ce que nous sommes.

- Des Maîtres de notre domaine.

- Des Seigneurs.

- Seuls... »

Gardant un air distrait sur le visage, continuant toujours ses pas, le détective se contenta de continuer à fixer les yeux de son ami en lui répondant.

« Vous ne serez jamais seul dans mon appartement. »

Watson sourit un instant, faisant retomber l'ambiance un peu plus sombre qui s'était installé.

« Quoi qu'il en soit, je tenais à vous dire que le médecin qui s'est occupé de moi durant ma convalescence était...

- Médiocre.

- Brillant. »

Watson haussa les sourcils en signe de surprise devant les paroles de son ami. D'après son expression, il put déduire qu'il commençait à parler sérieusement.

« Vous avez été excellent. Vous m'avez tenu tête, vous avez été dur, impassible, amer... tous ces idéaux que je me fixe personnellement.

- Vraiment?

- Oui... et cela m'a attristé encore plus que je le pensais. »

Le médecin continua de regarder Holmes, surpris.

« Mais l'homme, le médecin qui est mon ami, mon compagnon depuis des années m'a terriblement manqué durant mon emprisonnement et me manque toujours... terriblement. Effacez cette personnalité qui n'est pas la votre, par pitié, ne devenez pas comme moi. Me le promettez-vous? »

Watson resta silencieux. Les mots étaient coincés dans sa gorge, il ne put qu'acquiescer.

« Bien. Vous êtes un homme fort, je le sais, pas besoin d'être cruel pour le prouver, cela est plus un signe de faiblesse qu'autre chose. Vous avez été dur mais très efficace. Peut-être à présent pourriez-vous laisser tomber cette cuirasse et redevenir vous même avant d'oublier qui vous êtes. »

Holmes semblait reprendre un air légèrement moins sérieux alors que sa gorge se dénouait.

« Votre intérêt pour la spéléologie vous reprend ?

- Non, je voudrais vous emmener dîner.

- Pardon ?

- Et si ce dîner ce passe bien, nous recommenceront, puis une troisième fois, où, là, peut-être je pourrais vous embrasser sur le pas de notre porte. Car cet homme qui m'a terriblement manqué est celui avec qui je tiens à vivre le reste de mes vieux jours. »

Le médecin sentit son cœur rater un battement à ces mots. Alors que les pas de Holmes s'accéléraient, l'entraînant avec lui même, il semblait perdre conscience de ses membres. Le logicien reprit son expression enjouée, malicieuse, toujours un peu narquoise en continuant ses paroles.

« Vous êtes quelqu'un de profondément gentil, qui fait preuve d'une empathie exceptionnelle. Vous êtes aussi doué en tant que médecin et intelligent. Ce sont des choses qui sont aussi rares l'une que l'autre, je ne tiens pas à laisser partir quelqu'un qui réunit toute ces qualités. »

Watson sentit le sang lui monter un peu plus au visage, son cœur tambourinait dans sa poitrine. Il voulut parler, faire quelque chose mais il lui était impossible d'accomplir quoi que ce soit.

« Hors de ce côté très terre à terre, théorique et statistique, vous m'en excuserez mais ce qui est scientifique et se calcule me rassure. Je suis un homme de logique vous le savez. Comme je disais, hors de ce côté très scientifique, je l'avoue... il est hors de question que je vous laisse partir avec quelqu'un d'autre. Tentez de me quitter, je ferai de votre vie un enfer. Vous le savez tout aussi bien que moi, vous tentez de vous convaincre en me fuyant que vous voulez une vie calme, posée, sécuritaire, uniquement car vous aimeriez pouvoir vous plier aux normes de cette société. »

Le logicien, tout en continuant de parler, accéléra encore ses pas, entraînant toujours son ami totalement déboussolé avec lui.

« Consolez-vous en vous disant que le désordre est le meilleur serviteur de l'ordre établi. Après tout, je vous avoue, pour moi un intellectuel,c'est cela: quelqu'un qui est fidèle à un ensemble politique et social, mais qui ne cesse de le contester. Mis à part cela, cela fait quelques années que vous tentez, évidemment en vain, de vous extirper de mes bras. C'est que vous ne le voulez pas vraiment, que vous n'essayez pas assez fort. Une des choses qui vous rattache à moi est une envie d'aventures, ces événements qui sortent de l'ordinaire, sans être forcément extraordinaires. Quoi qu'il en soit, je serai toujours une sorte de fantôme dans votre vie, un esprit vil et malsain qui vous traquera jusqu'à ma mort. Quittez-moi. Dans cinq, dix, quinze, vingt ans, si vous me croisez dans la rue, c'est vers moi que vous irez, encore une fois vous quitterez tout, travail, famille, pays pour me suivre. Vous m'appartenez déjà sans le savoir depuis des années et vous tentez en vain de vous convaincre du contraire. »

Watson avait l'impression de rêver ces mots, il n'arrivait pas à croire que Holmes pouvait ainsi interpréter ses sentiments alors que pour lui-même, ils étaient si confus. La logique qu'il utilisait à lui expliquer ses ressentis comme un rapport d'enquête était presque effrayant, surtout que Holmes ne se trompait jamais. Il était toujours troublé, il remettait toujours à plus tard d'analyser ses sentiments. À présent, il était obligé de les affronter violemment de face.

« De plus, je ne veux pas vivre seul, je ne veux pas être seul. De toutes façons, personne ne voudra plus de moi avec toutes ces cicatrices que je porte. Hélas, mon pauvre ami, je n'ai que vous. Vous êtes le seul capable de voir au-delà de mes cicatrices et de mon caractère... qui ne plaît pas à tout le monde, nous dirons. Malheureusement pour vous aussi, ce n'est que vous que je désire. Tout entier. Durant nos enquêtes, notre vie de tous les jours, à mes côtés, dans mes bras et certainement aussi occasionnellement, enfin occasionnellement... dans ma couche. »

Le médecin avait l'impression que son cœur tentait de sortir de sa poitrine tant il battait fort, il était totalement déboussolé, bouleversé par les mots du détective. Il tenta à plusieurs reprise de dire quelques chose mais une boule dans sa gorge et son estomac l'en empêchait, ainsi que Holmes qui ne lui laissait pas prononcer un mot.

« De toutes façons, c'est de votre faute. Vous n'aviez qu'à ne pas entrer dans ma vie. Je n'ai pas choisi de vous connaître mais pourtant je ne pourrais me passer de vous. Je ne m'imagine pas traverser l'existence sans vous... mon meilleur ami. Jusqu'à la mort! Nul homme ne séparera ce que Dieu a uni. »

Holmes s'amusait de l'air choqué de son ami alors qu'il continuait de parler d'un ton léger comme s'il racontait sa journée.

« Je n'ai fait que vivre à moitié toute ma vie. Je me sens libéré et enfin moi même et si ça choque quelqu'un, c'est pareil. On ne peut pas toute sa vie se résigner à être quelqu'un d'autre sinon on finit par se perdre, il fallait bien que je finisse par vous parler un jour ou l'autre, n'est-ce pas? Au lieu de passer notre temps à nous fuir, nous ferions bien de profiter, de vivre pleinement le moment présent. Croyez-moi, il est bien plus tard que vous ne le pensez... c'est agréable de parler à cœur ouvert, cela fait tellement longtemps qu'il se tait. »

Watson le regardait toujours. Jamais il n'avait entendu parler Holmes ainsi. Même s'il disait cela d'un ton léger et amusé, il savait qu'il était profondément sérieux et qu'il connaissait les conséquences de ces paroles.

« Il est... troublant de voir... que plus vous vous donnez un air ridicule... plus vous êtes sérieux... »

Holmes rit de nouveau, ralentissant légèrement ses pas pour que son pauvre ami puisse le suivre.

« Vous savez Watson, quand j'enquêtais au début, seul, je rêvais uniquement de résoudre des enquêtes aussi complexes qu'horribles. Ce n'est que bien plus tard que j'ai pris conscience de l'autre face de ce métier, ce qu'il pouvait m'apporter. De ces moments après une dure journée de travail, exténué mais pourtant fumant la pipe enfoncé dans un fauteuil, en discutant des investigations de la journée, des nouvelles stratégies avec mon collègue occasionnel et meilleur ami. Toute cette dimension relationnelle du métier de détective que je ne connaissais pas avant de vous rencontrer. »

Holmes stoppa ses pas sans lâcher son ami, lui laissant quelques secondes pour qu'il se ressaisisse.

« Je ne sais pas quoi dire...

- Il n'y a rien a dire, vous n'avez pas le choix. »

Watson ne put s'empêcher de rire, ce qu'il stoppa en voyant à quel point son regard de était sérieux.

« Il faut faire en sorte que l'homme puisse, en toutes circonstances, choisir sa vie. J'ai tout de même le droit de choisir la mienne.

- Un droit n'est jamais que l'autre aspect d'un devoir. »

Le médecin rit doucement de nouveau bien que toujours perdu et bouleversé.

« Je ne comprends... réellement plus rien, hier...

- J'ai compris que l'important n'est pas ce que l'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous. Moi seul peux décider à chaque moment de la portée du passé. Chaque homme doit inventer son chemin. Le secret d'un homme... c'est la limite même de sa liberté. C'est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. Être libre, ce n'est pas pouvoir faire ce que l'on veut, mais c'est vouloir ce que l'on peut. Il n'y a pas de liberté donnée, il faut se conquérir sur les passions, sur la race, sur la classe, sur la nation et conquérir avec soi les autres hommes. Cela fait partie du secret douloureux des Dieux, des rois, des gens d'augure : c'est que les hommes sont libres... vous, vous le savez et eux, ils ne le savent pas. »

Watson écouta son ami sans rien dire. Il semblait réellement soulagé d'un poids, il semblait revivre. Il plutôt rare de voir Holmes réellement optimiste.

« Vous aviez raison cher docteur. On ne peut vaincre un mal que par un autre mal.

- Il n'empêche que la violence est injuste d'où qu'elle vienne. Ce n'est pas un moyen parmi d'autres d'atteindre la fin, mais le choix délibéré d'atteindre la fin par n'importe quel moyen.

- Je le sais, je sais aussi que vous ne supportez réellement pas que j'aille me battre. Je tenterai de me faire pardonner. Après tout, la mesure d'un homme se jauge à ses efforts pour réparer ses torts. »

Le médecin continua de fixer son ami quelques secondes.

« Je suis toujours réellement perdu... je ne sais réellement plus où j'en suis. »

Holmes sourit à son ami d'un air amusé, prenant ensuite son menton entre son pouce et son index pour déposer un baiser chaste et doux sur ses lèvres, reprenant ensuite la parole de la même voix pleine d'entrain.

« Non. Vous le savez. À présent, il vous faut juste l'accepter. »


(1) Pour ceux qui ne le savent pas, "la place du Saint Esprit" est l'espace conséquent entre deux danseurs. Si cette distance est supprimée et que les deux personnes sont collées l'une à l'autre, pour une valse dans ce cas là, la danse n'est plus "correcte" parce que les parties les plus "sensibles" du corps sont en contact avec le corps du partenaire.

Voilà pour ce chapitre, beaucoup et étrangement plus calme vous l'avez vu :P. J'espère qu'il vous a plut, laissez moi vos avis :D !

Et puis aaaah j'ai enfin 18 ans x'D