Chapitre V

Séphiroth avait passé une nuit blanche, et était, par conséquent, d'une humeur exécrable.

Dire qu'il devait recenser aujourd'hui les nouveau postulants Soldat, avec leur ton mielleux et leurs yeux emplis d'admiration ! Pourquoi étais-ce toujours lui qui était relégué à une telle besogne ? Génésis lui avait répliqué d'un ton acerbe qu'il était, après tout, un héros.

Tu parles d'un héros, pensa-t-il avec un profond soupir, avant de détailler les nouvelles recrues potentielles, et son regard accrocha surtout sur un jeune garçon pâle comme un mort avec les cheveux en pétard. Il le regarda un dixième de seconde de plus que les autres, mais cela suffit à gonfler le cœur de Cloud d'une certaine fierté.

Séphiroth ne se prêta pas à son travail avec l'assiduité qu'il aurait fallut. En plus de la fatigue, son esprit était accaparé par les paroles du vice-président : « Vous me prenez pour un imbécile ? Dans peu de temps, vous vous en mordrez les doigts. » Or, il n'ignorait pas que la règle numéro dix-huit de tout bon Soldat qui se respecte était de ne jamais, mais jamais, prendre le vice-président pour un imbécile, et la numéro dix-neuf était de ne jamais penser que les paroles du vice-président étaient à prendre à la légère. Il y avait aussi celle où il ne fallait pas oublier que Rufus Shinra était le fils du Président. Mais s'il fallait toutes les recenser, il y aurait de quoi écrire un nouveau code civil.

Il s'arrêta au bout de la rangée. La sensation d'être épié le préoccupait depuis qu'il était sorti de chez lui. En regardant au fond de la pièce, il distingua, immobile et silencieux, Tseng, l'ombre du Président. C'était mauvais. Très mauvais, si les Turks s'en mêlaient, surtout s'il s'agissait des préférés de Shinra.

L'arrivée du seconde classe chargé de faire passer les épreuves de passage empêcha Séphiroth de se demander depuis quand Tseng l'espionnait. Car le Turk passait pour l'un des meilleurs, et le Soldat était certain que le fait qu'il se montre était un message de Rufus Shinra. Qu'il se mêle de ce qui le regarde !

- Monsieur ?

Il se tourna vers le seconde classe.

- Il y en a quelques uns qui n'ont pas la carrure, déclara-t-il.

Après un hochement de tête de son subalterne, Séphiroth en profita pour prendre la poudre d'escampette. S'il ne parvenait pas à semer Tseng, il devait prévenir ses complices… Ses complices ? Il n'avait commis aucun meurtre, pourquoi se mettait-il à penser comme un criminel en cavale ?

- Séphiroth !

Il sursauta lorsque Génésis lui tomba littéralement dessus.

- Tu tombes bien, dit-il ensuite. J'ai…

- Un Turk sur le dos ?

Séphiroth opina.

- Toi aussi ?

- Et Angeal, même le chiot. Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Ça veut dire « je vous surveille ». De la part de Rufus.

Génésis regarda vaguement par dessus l'épaule de son ami, et fit mine de réfléchir. Séphiroth l'arrêta aussitôt :

- On ne peut pas se débarrasser des Turks.

- Angeal est suivi par le chauve, Zack par le roux qui tire la langue en permanence, et moi par la fille au shuriken ! Il y a forcément un moyen… ces trois-là sont toujours fourrés ensemble.

- Ne te plains pas…

- Le mec aux cheveux longs ?

Séphiroth répondit à l'affirmative. Son ami fit signe de compatir, puis reprit un sérieux approximatif :

- Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

- Rien. Ils nous voient, ils le montrent, et ils nous entendent aussi probablement.

- Dis… tu crois qu'ils vont faire une perquisition de domicile ?

Séphiroth poussa un soupir :

- Idiot, nous n'avons pas volé, ni tué personne.

- Si… volé. Dès le moment où la Shinra vous envoie récupérer quelque chose, c'est que ce quelque chose lui appartient.

- Ah, je vois… tu t'inquiètes.

- Pas toi ?

- Si, un peu. Mais pas autant que toi.

Le première classe esquissa un sourire éloquent et le rouquin le fusilla du regard.

- Ce n'est pas drôle.

- Tu sais bien que je ne plaisante jamais.

- Vous voyez où nous vont nous mener vos…

- Messieurs ?

La voix basse de Tseng les fit tous deux tressaillir, et les deux Soldats se tournèrent d'un bloc vers le Turk.

- Oui ? firent-ils d'une même voix.

- N'avez-vous rien à faire, sinon discuter ?

Il sembla au Turk voir apparaître une aura noire autour de Génésis, un instant seulement. Il savait exactement comment le travailler, celui-là. Avec un tempérament aussi sanguin que le sien, il était facile de le provoquer et de lui faire cracher le morceau. Mais cela, il le laissait à Reno. Ou au patron. A voir.

- Sans doute, marmonna le rouquin. Et vous même ?

- Moi, je suis en plein travail, répliqua le Turk avec un calme olympien.

- Dans ce cas, nous ne voudrions pas vous déranger, enchaîna Séphiroth.

Ils se défièrent un moment du regard, sous le regard amusé de Génésis. Si Angeal était là, ils auraient parié.

Tseng céda le premier, et poursuivit sa route. Séphiroth le suivit du regard jusqu'à ce qu'il eut disparut à l'angle du mur, avant de se retourner vers Génésis :

- Je ne vais pas être tranquille si je sais que les Turks nous surveillent…

- Tu te fais toujours du souci pour pas grand chose.

- Dois-je te rappeler qui est venu me trouver il n'y a pas cinq minutes ?

- C'était pour te prévenir.

Ils se toisèrent un instant, puis Séphiroth reprit :

- Si les Turks débarquent…

- Ne dis rien ! Je préfère ne pas y penser.

Pourtant, le rouquin ne s'imaginait que trop bien la scène. Il eut tout à coup besoin d'un conseil avisé et d'une leçon de morale à la clef.

- Allons chercher Angeal.

Séphiroth acquiesça, et les deux Soldats durent rejoindre le bureau de Lazard pour retrouver leur compère. Génésis marmonna quelques vers de Loveless pour se donner une contenance, dans l'espace clos qu'était l'ascenseur. Par chance, le directeur était absent. En revanche, avec Angeal se tenait son inséparable disciple.

Lorsqu'il vit apparaître ses amis, il remarqua la mine sombre que Séphiroth arborait quand il était soucieux (ce qui était assez fréquent), et une mine tout aussi soucieuse sur le visage de Génésis (ce qui était un tant sois peu plus rare).

- Qu'y a-t-il ?

Génésis et Séphiroth échangèrent un regard, puis le portèrent sur Zack, et sur le mentor de celui-ci. Angeal comprit et s'adressa à Zack :

- Vas trouver le directeur, et dis-lui de ma part que je te nomme postulant première classe.

Zack ouvrit de grands yeux, poussa un cri de joie :

- C'est vrai ?

Comme Angeal approuvait, il lui sauta au cou :

- Angeal ! Mon pote ! Je t'adore !

Son mentor le repoussa :

- Ne me le fais pas regretter.

Zack se ressaisit et se mit aussitôt au garde-à-vous :

- Oui, chef !

Puis, toujours sur un geste d'Angeal, il quitta le bureau du directeur du Soldat comme une flèche. Son mentor soupira :

- Il a assez d'énergie pour trois… si seulement il était un peu plus concentré.

Il se tourna ensuite vers les deux autres :

- Que vouliez-vous me dire ?

- Les Turks… grommela Génésis.

- Ils nous surveillent, compléta Séphiroth.

- Comment ça ? s'exclama le troisième.

Cependant, Angeal n'eut pas besoin d'explication pour comprendre.

- Si c'est le vice-président qui les envoie, c'est qu'ils seront assez entreprenants. Ils ne se contenteront pas de nous espionner sagement. Connaissant Rufus…

- Ne dis rien ! coupa Génésis. J'ai compris.

Pourtant, Angeal esquissa un sourire amusé.

- Quoi ? maugréa le rouquin.

- Tu t'inquiètes…

- Pas toi ? Et arrêtez de me poser cette question !

- Si. Mais je suis sûr que c'est toi qui t'inquiète le plus.

Génésis ne répondit rien, se contenant de se renfrogner. Depuis une semaine que Séphiroth avait reçu l'appel du vice-président, c'était lui qui s'occupait le plus de leur protégé. Pourtant, tout le monde savait que le première classe était tout sauf paternel.

- C'est pour ça que nous n'avons pas eu de mission depuis que le vice-président m'a fait demandé ? s'enquit Séphiroth.

- C'est probable, dit Angeal.

- Et, selon toi, les Turks seraient déjà venus chez nous pour vérifier eux-même ?

- C'est probable, répéta le première classe à l'épée broyeuse.

- Je propose qu'on aille voir, intervint Génésis. Et pas plus tard que tout de suite.

- Du calme. Il ne faut pas agir sur un coup de tête…

- Justement, j'ai réfléchi. Si la Shinra a découvert ce qui se cachait dans le Cratère Nord, le meilleur moyen de le protéger est de le garder avec nous.

Séphiroth et Angeal échangèrent un regard.

- Ce n'est pas stupide… reconnut le premier.

- Le Cratère Nord ?

- Je viens de m'en rappeler, avoua Génésis. C'est bien là que vous êtes allés pour vos recherches ?

Angeal acquiesça lentement. La mémoire lui revenait, à lui aussi. Ils avaient été en moto jusqu'au village Glaçon, puis ils avaient pris un hélicoptère qui les attendaient là jusqu'au cœur du Cratère.

- Tu as gagné, dit-il. Allons-y.

- On ne peut pas y aller tous les trois, intervint Séphiroth. Allez-y tous les deux, je reste là. Je trouverai bien une excuse auprès de Lazard…

- D'accord.

Sans plus de paroles, Angeal et Génésis quittèrent au pas de course le bureau du directeur, laissant Séphiroth méditer longuement sur… beaucoup de choses.

Après avoir dévalé la tour Shinra, courut jusqu'à la gare, sans prendre le temps de s'asseoir dans le train, puis traversé le secteur quatre au pas de course, et monter quatre à quatre les six étages qui séparaient le rez-de-chaussée à leur appartement, Angeal et Génésis parvinrent enfin, en nage, à la porte de leur domicile.

- Pourquoi… on court comme ça ? haleta Angeal.

Génésis ne répondit pas, et chercha ses clefs.

- J'espère que tu ne les as pas oubliées !

- Mais non !

Et il tira de sa poche droite ce qu'il cherchait, et les montra victorieusement à Angeal :

- Et toi ?

- Quoi, moi ? Tu sais bien qu'il n'y a que deux paires.

- Il faudrait en faire faire une troisième…

- Laisse, et ouvre cette porte !

Génésis préféra obtempérer, même s'il n'aimait pas qu'on lui donne des ordres. Angeal tendit le cou pour jeter un œil à l'intérieur. Rien n'avait sensiblement bougé.

- Ils sont venus, affirma pourtant Génésis.

- Pourquoi dis-tu ça ?

- Parce que je n'ai fais qu'un tour de clef, ce matin, en partant. Et là, il y en avait deux.

- Ce n'est pas ce que Séphiroth fait, d'habitude ?

- Si, d'habitude.

Il ouvrit plus grand la porte, et entra, arme au poing. Ce n'était pas dans ses habitude de rentrer armer chez lui, mais il fallait bien commencer un jour. Angeal le rejoignit, sans pour autant que son épée broyeuse quitte son dos. Ils inspectèrent deux pièces en long, en large et en travers, jusqu'à ce qu'une voix se manifeste :

- Gen ?

L'interpellé releva aussitôt la tête, et sourit de soulagement. Le jeune Cétra venait d'émerger du couloir. Cependant, ses yeux ne cessaient de bouger, signe d'agitation qui n'échappa pas à Angeal.

- Est-ce que vous cherchez… quelque chose ? risqua le garçon.

- Oui, répondit Angeal.

- Des hommes en noir ?

Les deux Soldats échangèrent un regard, avant de s'écrier d'une même voix :

- Tu en as vu ?

Ciel acquiesça.

- Ils sont… là-bas.

Génésis fronça les sourcils. Le jeune garçon indiquait du doigt la chambre d'Angeal, là où il avait ouvert les yeux. De nouveau, le première classe fut saisit d'appréhension. Toutefois, il dépassa Ciel, qui le suivit anxieusement du regard, jusqu'à ce qu'il ouvre prudemment la porte. Là, Génésis pâlit brusquement.

- Oh, putain…

Angeal le rejoignit aussitôt, et, dès qu'il eut plongé son regard dans la pénombre de la pièce, il se retourna vers le Cétra :

- Tu les as tués ?

Le jeune garçon opina de nouveau.

Génésis, lui, était toujours saisit par la quantité de sang qui jonchait la pièce. Malgré la pénombre, les projections et les taches luisantes se révélaient à la lumière, apportant une odeur âcre de rouille et de mort. Et, au milieu de la pièce, deux corps en costume noirs étaient allongés. Il referma brusquement la porte, peu désireux de voir le visage cireux et sans vie des espions de la Shinra. Il lui semblait que le spectre de la mort rôdait encore dans la pièce.

Et surtout, qui allait nettoyer tout ça ?