Chapitre XV
Son bras le lançait douloureusement. Il était toujours plongé dans de lointains souvenirs qui remontaient à bien des siècles auparavant…
Son frère ne revenait pas. Son père ne revenait pas. Ceux qui les avaient accompagnés ne revenaient pas. Dans le clan, une sorte d'émoi terrifié s'était développé. Il hésita à leur parler de ce rejet qu'il avait subi plus tôt. Mais cela pouvait aussi bien signifier que Gaïa le reniait… et, par conséquent, tout son clan. La peur d'être rejeté lui coupa la gorge. C'est pourquoi il se porta lui-même volontaire pour monter voir cette « blessure ». Sa mère le dévisagea avec anxiété. Elle voulut refuser, mais c'était lui qui avait la perception de Gaïa la plus développée. Elle se laisserait soigner par lui, sinon par personne. Il avait peur. Peur de ce qu'il allait trouver là-bas, et aussi peur de se sentir si seul à ce moment-là.
La voix de Tseng le héla, et le ramena dans un présent qu'il n'avait jamais désiré.
- Le Vice-Président veux te voir, lui rappela-t-il. N'oublie pas, ne mentionne pas Jénova. Ne dis rien sans qu'on te l'ai demandé et ne parle pas à tort et à travers.
Il ne trouva pas la force de répondre. Sa voix était coincée dans sa gorge. Tseng étudia ses traits pâles et effrayés, puis poussa un très maigre soupir, à peine audible. Puis il frappa deux coups à la porte, attendit qu'on lui réponde et entra, poussant à moitié le jeune cétra derrière lui.
Rufus ne réagit pas tout de suite lorsque le chef des Turk amena devant son bureau le garçon, qui ressemblait à cet instant à une poupée désarticulée. Néanmoins, le regard qu'ils échangèrent fut bien assez vivant pour que le vice-président comprenne qu'il n'était pas totalement apathique et soumis. Rufus sourit, mais ce n'était guère pour faire entrer Ciel en confiance.
- Tu as peur ?
Le jeune garçon posa sa main sur son bras, à l'endroit où il avait été piqué. Cela devenait de plus en plus douloureux. Rufus l'interpréta comme une réponse.
- C'est compréhensible.
Il marqua une pause.
- J'ai du mal à croire que tu ais pus survivre à deux mille longues années, enfermé au cœur même du Cratère Nord… et pourtant, cela me semble plausible.
Une lueur de crainte brilla dans les yeux du cétra. Le vice-président haussa un sourcil.
- La Terre Promise… ça te dit quelque chose ?
Ciel tressaillit, et le regarda d'un air effaré.
- La… la Terre Promise ?
Le regard de Rufus devint brillant. Mais sa mine réjouit se déconfit lorsque Ciel ajouta :
- Il faut être mort, pour goûter à la Terre Promise… C'est « la fin du voyage », que Gaïa nous offre pour nous remercier de notre pèlerinage. Les êtres comme vous ne peuvent aspirer à rejoindre la Terre Promise.
- Que dis-tu ? N'est-ce donc qu'une sorte de paradis ? Pas une terre emplie de mako comme le pense mon père ?
- Je ne sais pas ce qu'est le « mako ». Et la Terre Promise n'est pas une « terre » à proprement parler.
Rufus demeura interdit, puis un sourire cynique étendit ses lèvres, et un rire moqueur le secoua.
- Alors, le vieil homme n'a aucune chance !
Sa réaction prit Ciel au dépourvu.
Angeal se massa les tempes, signe qu'il se sentait réellement dépassé par la situation. Séphiroth se sentait tout aussi mal à l'aise.
- J'entrevois à peine la situation dans laquelle nous sommes, soupira le premier, à part que c'est ce qu'on peut appeler « une merde noire ».
- Je… je ne sais pas quoi dire… quoi faire… m'excuser ?
- C'est inutile. Pour l'instant, il ne faut rien dire à Gen, sinon il t'arracherait la tête… déjà qu'il aura revu son père juste avant…
- Que faire, dans ce cas ? Le sortir de là ?
- Mais comment, Seph ? Comment ? Autant demander à un vautour de cesser de tourner autour d'une carcasse !
Séphiroth se mordilla la lèvre inférieure. Il détestait ce genre de situation, et regrettait pour la première fois de sa vie de ne pas être sur un champ de bataille et de ne pas avoir d'ennemi à décapiter d'un simple coup de Masamune.
- Mais, Angeal… on ne peut pas rester à rien faire… il n'a que nous.
Les épaules du Soldat, pourtant larges, s'affaissèrent.
- Je sais, soupira Angeal.
- Eh, c'est pas toi qui me dit toujours qu'il faut persévérer et qu'il y a une solution à tout ?
Les deux premières classes se retournèrent vers un Zack peu rassuré, mais convaincu de son effet.
- Zack ?
- Euh… j'ai tout entendu ! avoua le jeune homme avec un large sourire.
Séphiroth esquissa une grimace qui en disait long. Essayer de garder un secret ou trouver une solution discrète avec un chiot surexcité sur les talons, c'était une mission suicide. Et pourtant… ils n'avaient pas été très prudents.
Loin de là, à des années lumières de se douter que ses deux colocataires se torturaient les méninges pour ramener leur petit protégé, Génésis faisait face à un autre problème, qui pour lui, était tout aussi casse-tête : son père.
La première chose que dit le vieil homme en le voyant, ce fut :
- J'ai appris que tu avais refusé une mission au Wutaï.
- J'étais malade, répliqua son fils adoptif.
- Tu es faible. Et tu te dis Soldat…
En haussant les épaules d'un air dédaigneux, le vieillard entra dans la maison. Génésis tint à peine compte de ces froides salutations. Ç'avait toujours été ainsi. Et sa mère était encore pire, dans son genre. D'origine modeste, son orgueil n'avait fait que s'accroître au fil des années, et visiblement, son fils adoptif ne remplissait pas les espoirs qu'elle avait fondé en lui.
- Et pourtant, on nous avait assuré que cette expérience serait un succès… avait-elle lâché un jour devant un enfant de neuf ans encore incapable de comprendre la portée de ces paroles.
Le jeune homme qu'était devenu ce même enfant suivit jusqu'au salon, pour trouver dans cette pièce une figure qu'il ne se serait jamais attendu à voir. Il se contenta d'hausser dédaigneusement un sourcil :
- Docteur Hollander…
- Lazard m'avait dit que tu rentrais chez toi pour ta permission. Je me suis permis de venir prendre de tes nouvelles.
L'homme faisait bien une tête de moins que Génésis, mais se tenait devant lui avec une sorte de supériorité qui ne faisait qu'irriter le Soldat.
- En fait, nous avons quelque chose à te dire, déclara sa mère.
Et elle ajouta :
- Je t'interdis d'ouvrir la bouche pour déclamer un seul vers…
- Vous n'avez aucune sensibilité.
- Et toi, tu en as trop, répliqua le vieux banoran. Jamais tu n'arriveras à la cheville de Séphiroth de cette manière !
Hollander semblait s'amuser de la situation, de voir le jeune homme se faire enfoncer de la sorte par ceux qui l'avaient élevés.
- Que vouliez-vous me dire ? coupa Génésis.
Le scientifique prit la parole, et expliqua avec plus ou moins de clarté la nature du projet G. Génésis n'y prêta, en vérité, que peu d'attention. Il retint, en revanche, que ce projet n'avait pour but que de recréer un Cétra à partir d'un fœtus humain et de cellules de Jénova. Hollander ne s'arrêta que pour faire l'impasse sur le résultat, non pour épargner le principal concerné, mais pour cacher sa cuisante défaite face à Hojo.
- Lui et moi nous sommes jetés sur le projet aussitôt, mais il a trouvé la bonne combine. Moi, j'ai tâtonné, et résultat : le peu d'avance que j'avais a été retardé par l'évolution du fœtus. Deux ans et demi ! Tu parles d'une croissance… mais Hojo m'a eut ! Pour partir d'un pied d'égalité, nous devions prendre les mêmes cellules souches, celles de la même femme, mais j'ai été trop pressé, et il ne lui a rajouté des cellules qu'après m'avoir donné les cellules de l'enfant. J'ai recommencé un an plus tard, avec ma femme. Ma première expérience n'était même pas encore terminée, mais je ne pouvais pas attendre. Mais, ce fut un succès ! Bien que…
Hollander fut coupé par un Génésis à la fois soucieux et sceptique :
- Et ce… fœtus ? C'était moi ?
- Autrement dit, tu n'es qu'une expérience ratée, traduit son père.
Une sorte de choc électrisa la nuque du jeune homme.
- Et vous ne m'avez jamais rien dit ? Je ne suis qu'un rat de laboratoire et vous ne m'avez rien dit ?
- Allons, Génésis, ne t'énerve pas, intervint posément Hollander. Je n'ai pas dit ça… ta mère s'était vouée à la science, et tu as partagé le même sort que Séphiroth, voilà tout.
- Vous voulez dire que Séphiroth est mon frère ?
Hollander eut un demi sourire.
- Oui.
