Chapitre 2 – Changement de tactique
« La tactique, c'est l'art de se faire demander comme une grâce ce que l'on brûle d'offrir. »
Daniel Darc.
Mai Mille neuf cent seize.
Archibald frappa doucement à la porte du bureau d'Albert, au manoir des Andrew.
- Entrez.
Albert était assis derrière son bureau, apparemment très pris par la lecture du gros dossier qu'il avait devant lui. Il leva la tête et accueillit le jeune homme avec un sourire.
- Archi, je ne savais pas que tu étais au manoir. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
- Excuse-moi de te déranger Albert, si tu es occupé je peux repasser. Il n'y a rien d'important.
- Non, Archi, j'ai toujours du temps pour ma famille, d'autant que nous ne nous sommes pas vus depuis plusieurs semaines. Et une pause ne me fera pas de mal, je commence à avoir la migraine avec tous ses dossiers. Rien n'est moins intéressant qu'un contrat rédigé par des avocats… Alors, comment vont tes études ?
- Très bien, je te remercie. J'ai d'ailleurs reçu une réponse favorable à mon inscription à l'université de Columbia.
- Columbia ? Mais alors tu vas t'installer à New York ?
- Oui, pendant quelques années en tout cas, le temps que je finisse mon cycle.
- Et comment Annie prend-elle la chose ?
- Beaucoup mieux depuis que je lui ai demandé de m'épouser… J'avais l'intention de lui demander sa main à la fin de mes études mais finalement, nous nous marierons avant le début des cours afin qu'elle me suive à New York.
- Je vois. Félicitations à vous deux, je suis très heureux pour vous. Que de bonnes nouvelles ! Mais dis-moi, est-ce que Candy sait qu'Annie va partir vivre à New York ?
Albert connaissait l'animosité de Candy concernant la ville qui ne dort jamais. Depuis sa rupture avec Terry, elle avait refusé d'y retourner, même pour une soirée de charité organisée par la famille Andrew.
- Non, elle ne le sait pas encore. Je sais qu'elle n'aime pas entendre parler de New York et Annie pense qu'elle ne viendra jamais nous rendre visite.
- Il y a des chances en effet… Enfin, laissons le temps adoucir les choses, répondit Albert, une ombre de tristesse traversant son visage.
- Et toi Albert, où en es-tu avec Candy ? Demanda Archibald tout de go.
- Que veux-tu dire Archibald ? Répondit Albert, étonné.
- Tu sais très bien ce que je veux dire Albert, inutile de feindre avec moi, il y a longtemps que je sais que tu aimes Candy, peut-être même avant toi. Nous avons tous été amoureux d'elle, même Daniel. C'est inévitable, c'est quelque chose que nous avons dans le sang, nous les Andrew.
Albert sourit à la réponse d'Archi. C'est vrai que tous les garçons de la famille étaient tombés amoureux d'elle. Elle si douce, si belle, si naturelle, si exubérante mais aussi si fragile malgré ce qu'elle voulait paraitre. Elle apportait le soleil dans le cœur des gens qui l'entouraient.
- Je vois à ton silence que vous n'en êtes nulle part. Elle te voit toujours comme un grand frère.
- Que veux-tu que j'y fasse Archi ? Elle ne voit pas l'homme que je suis, elle me regarde toujours avec les yeux de l'adolescente qui regardait son ami Monsieur Albert. Je ne peux rien y faire. Encore moins lui révéler mes sentiments. A moins qu'elle ne les connaisse déjà puisqu'apparemment je suis un livre ouvert.
Archi sourit.
- Non tu n'es pas un livre ouvert. Je reconnais tes sentiments aux regards que tu portes sur elle car je les ai déjà vus dans les yeux d'Anthony et que je les ai vécus moi-même il y a quelques années. Mais je crois que tout n'est pas perdu pour toi.
- Comment cela ? demanda Albert intrigué.
- La bonne vieille méthode, vieille comme le monde ! Dit Archi avec un large sourire.
- Et quelle est cette méthode vieille comme le monde que toi mon neveu tu connais et que moi ton « vieil oncle » je ne connais pas ? Demanda-t-il incrédule.
- L'ignorance et la jalousie ! Répondit-il avec un sourire triomphant.
Albert leva ses sourcils d'étonnement et d'incompréhension.
- L'ignorance et la jalousie ? Selon toi je devrais ignorer Candy ? Mais je vis avec elle, je ne peux pas l'ignorer. Comment justifier un changement si brutal de comportement ? Et comment veux-tu que je la rende jalouse ? De toute façon ça ne marcherait pas, je suis sûr qu'elle se réjouirait d'apprendre que j'ai quelqu'un dans ma vie.
- Je ne dis pas comme toi. Pour Candy, tu fais partie des meubles. Tu es et sera toujours auprès d'elle comme étant son tuteur et son ami. Elle n'imagine pas qu'un jour tu puisses la quitter. Vous pouvez vivre ainsi jusqu'à la fin de vos jours.
Le visage d'Albert s'assombrit. Non, il ne voulait sûrement pas vivre ainsi à se languir d'amour pour Candy et la voir chaque jour le regarder comme si elle regardait Annie ou Archi.
- Tu es trop prévenant avec elle, continua Archi. Tu es à ses côtés constamment. Tu bois ses paroles, anticipes ses pensées et ses besoins. Quoi qu'elle désire, tu lui apportes sur un plateau d'argent. Tu la gâtes, tu la pourris même, et si elle ne te freinait pas ce serait pire ! Je me trompe ?
- Non. Continue.
- Sois plus distant, ou tout au moins, moins disponible. Sors avec d'autres femmes et qu'elle le sache !
- Je ne suis pas sorti avec une femme depuis…
Il allait dire « depuis que je suis amoureux d'elle ».
- … depuis que je me suis réveillé amnésique.
- Pfffiiioouuu ! Tu es encore plus mordu que je le pensais !
Albert baissa les yeux. Il n'aimait pas que sa vie personnelle soit étalée ainsi. Mais si Archi pouvait l'aider, ça valait peut-être la peine de se sentir à ce point humilier devant son neveu. Oui, cela faisait plusieurs années qu'il n'avait pas touché une femme, mais il n'y pouvait rien. Aucune autre femme ne l'intéressait ou même ne pouvait estomper la douleur dans son bas ventre lorsqu'il pensait à Candy ou se réveillait après un de ces rêves érotiques qui occupaient souvent ses nuits.
- Ca ne m'intéresse pas de sortir avec des femmes.
- Et bien tu vas te forcer ! Et tu vas commencer tout de suite. Ce soir tu ne dînes pas avec elle, tu dînes dans ton bureau car tu as beaucoup de travail et demain, tu vas sortir avec une connaissance à moi. Je te garantis le résultat. Transforme-toi en prédateur Albert ! Je sais que tu en es un en affaire, il est temps d'en devenir un en amour !
oooooo
Candy entra au manoir ce soir là, après sa journée à l'hôpital. Elle était très excitée par son travail depuis qu'elle travaillait dans le nouveau service de cardiologie. Candy avait soif de nouvelles expériences professionnelles et c'était une spécialité qu'elle ne connaissait pas. De plus, comme elle adorait les enfants et qu'ils lui rendaient bien, elle avait été affectée à l'aile pédiatrique du service.
Elle était impatiente de raconter sa journée à Albert qui l'écoutait toujours attentivement pendant les repas qu'ils partageaient.
Elle monta dans sa chambre pour prendre un bain avant le dîner comme chaque jour.
Une heure plus tard, elle en descendit pour prendre son repas en compagnie de son ami de toujours, Albert.
Lorsqu'elle arriva dans la salle à manger, Albert n'était pas là comme à son habitude et elle découvrit que la table était dressée pour un seul couvert.
- Pierre ?
- Oui Mademoiselle Candy ? Répondit le majordome à son appel.
- Pourquoi la table n'est-elle pas dressée pour deux comme à l'accoutumé ?
- Monsieur William prendra son dîner dans son bureau ce soir.
Candy se leva pour aller demander des explications à Albert. C'était la première fois qu'il ne dînait pas avec elle alors qu'il était au manoir. Elle frappa à la porte de son bureau.
- Entrez.
Candy trouva Albert assit derrière son bureau. Il leva la tête en direction de la porte. Son cœur se gonfla comme à chaque fois qu'il voyait Candy. Elle lui sourit.
- Bonsoir Albert. Qu'est-ce que j'apprends, tu ne dînes pas avec moi ce soir ?
- Non Candy, je suis désolé mais j'ai beaucoup de travail. Je suis sur un dossier important pour une réunion demain matin et je suis loin d'avoir terminé.
- Mais Albert, j'avais plein de choses à te dire. Il faut absolument que je te raconte ma journée à l'hôpital…
Albert observa Candy alors qu'elle le regardait avec les yeux suppliants d'une petite fille gâtée à qui ont refuse un jouet. « Archibald a peut-être raison. Je t'ai peut-être trop cédé Candy. Je peux voir rien qu'à ta réaction ce soir qu'il me met sur la bonne voie vers ton cœur. Je te manque déjà alors que je suis encore là. Comment réagiras-tu demain ? Je suis impatient de le savoir. Mais moi aussi je meurs d'envie de dîner avec toi et écouter ta douce voix me raconter ta journée. Mais je ne dois pas céder. Je dois être fort, et pour ça, peut-être dois-je être un peu dur avec toi. Pardonne-moi mon amour. »
- Il y aura d'autres journées à l'hôpital à me raconter Candy. Pour le moment excuse-moi mais j'ai du travail.
Candy le regarda avec des yeux effarés. C'était la première fois depuis qu'elle connaissait Albert qu'il lui parlait sur ce ton. Il avait toujours eu du temps pour elle et aujourd'hui il la chassait de son bureau. « Albert, mon bon Albert qui a toujours été là pour moi, que t'arrive-t-il ? Peut-être suis-je un peu égoïste de réagir comme ça, après tout s'il a beaucoup de travail je n'ai pas le droit de lui en vouloir. Quand je suis de service de nuit, il ne me fait pas de scènes parce que je ne dîne pas avec lui, il comprend que j'ai mon travail. Candy, arrête de jouer les enfants gâtés ! »
oooooo
Le lendemain soir, Candy était à nouveau sur le chemin du retour après sa journée de travail. Elle avait encore eu une journée excitante et le lendemain, une nouvelle petite patiente devait arriver et elle devait s'en occuper personnellement. Elle avait hâte d'en parler à Albert.
Lorsqu'elle arriva au niveau du manoir, elle vit un fiacre s'arrêter et une jeune femme en sortir. C'était une femme un peu plus âgée qu'elle. Elle portait une robe très élégante de satin gris souris au décolleté qui fit rougir Candy. C'était une très belle femme, avec un visage fin et de grands yeux noisette.
- Est-ce que je peux vous aider ? Demanda Candy à la femme qui avançait vers la porte d'entrée.
La jeune femme la dévisagea d'un air hautain.
- Je ne sais pas, vous travaillez ici peut-être ? Lui demanda-t-elle en regardant ses vêtements sobres. Je viens voir Monsieur William Andrew.
- Albert ? Je vous en prie entrez, je vais le prévenir.
Candy se dirigea vers le bureau d'Albert en repensant à ce que lui avait dit la femme. « Vous travaillez ici ? Non mais pour qui elle se prend cette pimbêche ? Et pourquoi vient-elle voir Albert à cette heure ? Il est presque l'heure du dîner. »
Candy frappa à la porte du bureau et entra sans attendre la réponse.
- Albert, il y a quelqu'un qui demande à te voir.
Albert regarda Candy avec étonnement.
- Comment ? Tu te prends pour une domestique Candy ? Pourquoi est-ce toi qui vient me prévenir, n'avons nous pas assez de domestiques dans cette maison ? Demanda Albert visiblement agacé.
- Je l'ai rencontré en rentrant du travail. Et comme de toute façon elle m'a prise pour une domestique, je ne voulais pas la décevoir….
Albert paru étonné par la réponse de Candy. Il avait été anxieux toute la journée à l'idée de ce dîner, et si ce que disait Candy était vrai, ça allait être pire que ce qu'il avait pensé. Mais il devait jouer son rôle à la perfection et il allait s'y tenir.
- Je te remercie Candy, tu peux disposer, j'arrive tout de suite.
Les yeux de Candy s'élargirent de colère. « Tu peux disposer ! Non mais pour qui se prend-il pour me parler de la sorte ? Ai-je atterri par je ne sais quel procédé dans un monde parallèle ? ».
Candy sortit sans un regard de plus pour Albert et se dirigea vers la bibliothèque où elle voulait faire quelques recherches concernant la pathologie dont souffrait la petite fille qu'elle allait rencontrer le lendemain. Elle entendit au loin la voix d'Albert.
- Bonsoir Isabelle. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
- Merci William, vous me flattez. Vous êtes vous-même très élégant. Partons-nous maintenant ?
- Non, si vous le voulez bien, nous pourrions tout d'abord prendre un verre dans mon bureau. Nous avons acquis, il y a peu, un nouveau Degas que j'aimerais vous montrer. Je sais que vous appréciez tout particulièrement son travail.
- Un Degas ? J'ai hâte de voir ça !
« Un Degas ? J'ai hâte de voir ça ! » Répéta Candy avec une grimace. Elle ne savait pas pourquoi mais cette femme l'horripilait.
Un quart d'heure plus tard, Candy sortit de la bibliothèque avec dans les bras un gros volume de médecine et se dirigea vers les escaliers menant à sa chambre quand elle rencontra Albert et « Isabelle ». La jeune femme regardait Albert avec des yeux remplis d'adoration et était accrochée à son bras comme si sa propre vie en dépendait. Ils riaient tous deux de bon cœur à quelque chose que Candy n'avait pas entendu. Ses paupières se resserrèrent en voyant l'autre femme accrochée ainsi au bras d'Albert.
- Ah Candy ! Permets-moi de te présenter Mademoiselle Isabelle Livingston. Isabelle, voici ma protégée, Candy.
- Mademoiselle Livingston, dit Candy en saluant la jeune femme.
L'autre ne lui répondit pas et se tourna vers Albert.
- Votre protégée William ? Cette jeune femme n'est-elle pas assez âgée pour s'occuper d'elle toute seule ? Demanda Isabelle, un air méprisant vers Candy. Rien de tout cela n'échappa à Albert.
- Et bien non, Isabelle. Candy n'a que dix-huit ans. Encore trois ans et elle n'aura plus besoin de moi. Allons-y maintenant si vous le voulez bien ? Bonsoir Candy, dit-il sans un regard pour elle.
Candy les regarda partir. Elle monta dans sa chambre après avoir prévenu à la cuisine qu'elle ne dînerait pas ce soir. Elle n'avait pas faim.
Après plusieurs heures à étudier son livre de médecine, Candy se mit au lit. Elle ne cessait de repenser à ce qui s'était passé plus tôt dans la soirée avec Albert. Que se passait-il ? Qui était cette femme si méprisante ? Depuis quand Albert la fréquentait-il ? Pourquoi l'avait-il ignoré ainsi ?
Pour la première fois depuis très longtemps, Candy s'endormit sans une seule pensée pour Terry.
oooooo
Les jours qui suivirent, Candy vit défiler une envolée de jeunes femmes, toutes plus belles, élégantes et agaçantes les unes des autres.
- Bonsoir Margaret. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
…
- Bonsoir Élisabeth. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
…
- Bonsoir Anna. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
…
- Bonsoir Mary. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
…
- Bonsoir Helen. Quel plaisir de vous voir, vous êtes un enchantement pour les yeux.
Un soir, n'y tenant plus elle décida d'affronter Albert à son retour de son rendez-vous galant.
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La nuit était claire, illuminée par une lune pleine et brillante. Debout près la fenêtre ouverte de sa chambre, Candy, perdue dans ses pensées, profitait pleinement de la brise tiède de cette nuit de printemps. Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte afin d'entendre Albert rentrer.
Albert…. Pourquoi ce nouvel Albert, ce coureur de jupons qu'elle découvrait, la hantait-il autant ? Elle ne parvenait pas à comprendre ce qu'il se passait. Bien sûr, Albert était en âge de sortir avec des femmes mais s'il l'avait fait jusque là, il avait eu la discrétion de le cacher. Puis soudain, toutes ces femmes, jeunes, belles, sophistiquées étaient apparues, les unes après les autres, se pâmant devant lui, accrochées à son bras, partageant un repas, une pièce de théâtre, quoi d'autre encore ? Elle ne souhaitait pas le savoir. Cette seule pensée vidait son cœur déjà bien malade. Pourquoi ? Pourquoi son cœur souffrait-il ? Elle considérait Albert comme son ami, son frère, alors pourquoi cette souffrance ? Pourquoi cette jalousie qu'elle ne parvenait pas à contrôler ? Avait-elle peur qu'il la quitte, qu'il la délaisse pour faire sa vie, tomber amoureux, fonder une famille ? Il en avait tous les droits. Alors pourquoi réagissait-elle si mal ? Son ami le plus fidèle n'avait-il pas droit, lui aussi, à sa part de bonheur ? « Non » répondit une petite voix dans sa tête. Une vague de culpabilité l'envahie. Pourquoi non ? Albert était l'homme idéal. Extrêmement beau, sportif, intelligent, cultivé, bon, attentionné, …. Non, rien de tout ça. PLUS que tout ça. « S'il est si parfait, pourquoi n'est-il que ton ami ? » lui demanda la petite voix. « Parce qu'il y a Terry ». « Oui mais Terry n'est plus là, il est loin de toi maintenant, il est à une autre. Tu dois l'oublier, recommencer à vivre, ouvrir tes yeux aveuglés par un amour avorté ».
- Oui Terry, c'est vrai, je dois continuer à vivre, je dois regarder devant moi. Mais je ne t'oublierai jamais, se répondit-elle à haute voix.
Sur ce, elle entendit la porte de l'entrée s'ouvrir et se refermer, et les pas d'Albert se diriger vers son bureau. Elle vérifia son reflet dans le miroir de sa coiffeuse et se dirigea d'un pas décidé vers la porte de sa chambre. Il était temps d'affronter ses fantômes.
