Chapitre 3 – Le bal
« Le monde est un grand bal où chacun est masqué. »
Vauvenargues
Au moment où Candy arriva devant la porte du bureau, celle-ci s'ouvrit et Albert apparut dans l'embrasure de la porte.
- Candy ? Que fais-tu ici à cette heure de la nuit ? lui demanda-t-il étonné.
- Je voulais te parler Albert. As-tu quelques instants pour moi ?
- Toujours Candy, lui dit-il en s'écartant afin qu'elle puisse entrer.
« Ce n'est pas l'impression que j'ai eu ces derniers jours. »
- Je t'écoute, qu'avais-tu à me dire de si urgent ?
Candy marcha lentement vers le centre de la pièce, lui tournant le dos, Albert toujours au niveau de la porte.
- Que se passe-t-il Albert ? Qui sont toutes ses femmes ? Pourquoi faut-il que j'attende jusqu'à cette heure pour pouvoir enfin te parler ?
Albert ne répondit pas tout de suite, savourant le plaisir que lui offrait cette Candy jalouse qu'il ne soupçonnait pas. « Je t'aime Archibald Cornwell. » pensa-t-il en relevant de coin gauche de sa bouche dans un sourire amusé.
- Et bien je suis désolé Candy de ne pas être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour toi comme tu le souhaiterais. Et pour répondre à tes autres questions, j'ai vingt-cinq ans, je suis le chef d'une grande et riche famille et je suis en devoir de me marier. « Toutes ces femmes », comme tu dis, sont des « candidates » potentielles. Ai-je répondu à toutes tes questions ? Pouvons-nous aller nous coucher maintenant ?
Candy tournait toujours le dos à Albert. Ainsi, il ne voyait pas son visage horrifié par ce qu'elle venait d'entendre ni les larmes qui le couvraient.
- Candy ?
Candy ne parvint pas à se contenir plus longtemps et cacha ses sanglots dans ses mains. Albert se dirigea vers elle et mit les mains sur ses épaules pour la retourner doucement.
- Candy regarde moi. Que se passe-t-il ? Ce n'est tout de même pas l'annonce de mon mariage qui te met dans cet état ? Tu as été si heureuse pour Archi et Annie.
- Aimes-tu une de ces femmes Albert ? lui demanda-t-elle, effrayée par la réponse qu'elle désirait tant connaitre.
« Non, je n'aime que toi. »
- Ce n'est pas une question d'amour Candy, c'est une question de devoir.
- Le devoir ! Vous n'avez que ce mot-là à la bouche vous les hommes ! Dit-elle agacée. N'éprouves-tu pas d'amour pour quelqu'un ? N'y a-t-il personne qui fait battre ce cœur ? dit-elle en mettant sa main sur la poitrine d'Albert. Le contact de sa fine chemise sur son torse musclé la troubla.
Albert aussi était troublé. Dans ses yeux brûlait le désir qu'il éprouvait pour elle. Ce désir qui le consumait depuis des mois, peut-être des années, il avait arrêté de compter. Candy n'en vit rien, les yeux rivés sur sa main posée sur le cœur d'Albert, qui bougeait à chacun de ses battements puissants, accélérés par sa présence si près de lui. Albert saisit la main de Candy et l'écarta un peu de lui.
- Oui, il y a quelqu'un dans mon cœur Candy, mais c'est un amour perdu. Il n'est pas partagé. Et je n'en dirai rien de plus, ajouta-t-il en voyant ses yeux interrogateurs. Allez, allons nous coucher maintenant.
Ils se dirigèrent vers la porte quand Candy stoppa et se tourna à nouveau vers lui.
- Albert, est-ce que tout cela signifie que nous ne partons plus en voyage ? demanda-t-elle inquiète.
- Si Candy, nous partons toujours en voyage. Je te l'ai promis et j'en ai très envie. Mes derniers moments de liberté avant d'affronter à jamais ma vie. Je pars demain pour affaires. Je rentrerai samedi dans l'après-midi pour assister au bal de charité organisé par les Livingston. Nous partirons dimanche, comme prévu.
- Parfait, répondit-elle, un sourire malicieux aux coins des lèvres.
oooooo
Candy attendait Annie dans un des cafés du quartier commerçant de Chicago en sirotant un thé un peu trop chaud. Le soleil de mai brillait dans un ciel sans nuage. C'était la période de l'année qu'elle préférait. Elle pensa un instant aux roses d'Anthony à Lakewood. Elles devaient être en fleurs maintenant. Lakewood lui manquait tant.
Elle regarda les gens attablés autour d'elle. Quelle vie avaient ses gens ? Étaient-ils heureux ? Avaient-ils réalisés leurs rêves ? Avaient-ils des doutes sur leur avenir ? A quoi pensait ce jeune homme qui la regardait à travers la salle ?
Souvent, Candy rêvait de pouvoir lire dans la tête des gens. Juste pour savoir s'ils étaient aussi malheureux qu'elle au fond d'eux malgré leur sourire affiché. Était-elle la seule à masquer la blessure de son cœur ?
Terry. Que faisait-il à cet instant ? Était-il au théâtre, à répéter une nouvelle pièce ? Ou avec Susanna ? La prenait-il dans ses bras ? L'aimait-il ? L'avait-il épousée ? Pensait-il toujours à eux ? A leur amour impossible ?
Et Albert ? Que pensait-il ? Qui était cet amour non partagé dont il lui avait parlé ? Elle s'était rendu compte en retournant dans sa chambre la vieille au soir qu'elle ne savait pas grand-chose de lui. Elle ne l'avait jamais vu avec une femme, ni entendu parler d'aucune. Pendant longtemps, pour Candy, Albert était un être asexué. Comme un ange. Elle se sentait tellement ridicule aujourd'hui d'avoir pu penser une telle chose. Un homme comme Albert faisait tourner les têtes sur son passage. Son physique, sa prestance, son charisme, … son âme…. Il avait tout pour lui. Bien des femmes devaient le désirer, et il avait dû en désirer plus d'une également. Elle imagina son corps nu contre celui d'une femme et sentit un frisson monter le long de sa colonne vertébrale. Elle se rendait compte de jour en jour qu'Albert ne la laissait pas indifférente. C'était nouveau pour elle. Encore un mois auparavant, elle sautait au cou de ce grand frère qu'elle n'avait jamais eu, passant des soirées entières à discuter, lovés l'un contre l'autre sur le sofa de son bureau, devant un feu de cheminée. Cette pensée la fit rougir. Aujourd'hui, elle parvenait à peine à le regarder dans les yeux tellement il l'a rendait nerveuse.
Qu'était-il arrivé à la petite Candy ? Peut-être avait-elle grandit ? Dix-huit ans. Bien des jeunes filles étaient mariées à cet âge. Il était donc normal de regarder les hommes avec des yeux nouveaux. Non ?
Candy en était là de ses réflexions lorsqu'Annie arriva.
- Candy ! Pardonne mon retard. Mère est tellement nerveuse à cause du mariage qu'elle me laisse à peine m'éloigner d'elle plus d'une heure. Elle ne cesse de répéter que rien ne sera prêt à temps et son stress commence à m'atteindre.
- Ce n'est rien Annie, je suis arrivée il y a peu.
- Alors, que veux-tu faire ? Tu as été bien mystérieuse au téléphone.
Candy réfléchit quelques instants avant de répondre. Devait-elle être tout à fait honnête avec Annie ?
- Et bien, tout d'abord, tu te souviens qu'Albert et moi devons partir bientôt en voyage ?
- En Afrique ? Oui, nous en avions discuté et Archi m'en a reparlé il y a peu.
- Et bien nous partons dimanche.
- Dimanche ? Si tôt ? Oh Candy, tu vas tellement me manquer. De plus, vous risquez de ne pas être rentrés pour notre mariage.
- Il y a des chances malheureusement… Mais le voyage était prévu de longue date et votre mariage a été si précipité…
- Je le sais, mère me le répète assez souvent !
- Donc, pour en revenir à l'Afrique, j'ai besoin de ton aide pour ma garde-robe. Il va me falloir des tenues confortables et légères pour travailler à la clinique de la mission. De plus, Albert m'a dit que, dans la région où nous allons, la chaleur est étouffante hiver comme été.
- Bien sûr Candy, je vois exactement ce dont tu auras besoin. Je connais d'ailleurs plusieurs boutiques près d'ici où nous pourrions trouver notre bonheur. Allons-y ! dit Annie en se levant.
- Attends un peu Annie, ce n'est pas tout.
- Je t'écoute, dit-elle en se rasseyant.
- Je voudrais également quelques robes habillées et des robes de soirée. Juste au cas où…
Annie lança à Candy un regard interrogateur. Candy devait jouer serré afin qu'Annie ne s'aperçoive de rien.
- Juste au cas où quoi, Candy ?
- Et bien, au cas où je ferais des rencontres intéressantes, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
Annie sourit. Enfin ! Enfin Candy tournait la page, laissait loin derrière elle son rendez-vous manqué avec la vie et avec Terry. Enfin elle était prête à faire des rencontres, à ouvrir son cœur.
- Oh Candy, je suis si heureuse ! Je vais te trouver la plus belle garde robe qui soit. Tu seras renversante, même dans les vêtements les plus simples. Fais-moi confiance ! Allons-y ! dit-elle en se levant.
- Attends un peu Annie, ce n'est pas tout.
- Je t'écoute, dit-elle en se rasseyant.
- Samedi a lieu le bal de charité des Livingston. A cette occasion je veux porter la plus merveilleuse et la plus féminine des robes de soirée. Je veux faire tourner toutes les têtes.
Annie regardait son amie, de plus en plus étonnée par ce qu'elle entendait. Jamais auparavant Candy n'avait voulu être le centre d'attention. Elle avait toujours été quelqu'un de discret et elle détestait les mondanités.
- D'accord Candy, nous te trouverons la plus belle robe qui soit. Allons-y maintenant !
- Attends Annie, ce n'est pas tout, dit Candy avec un sourire en coin. Cette discussion et la réaction d'Annie devenaient de plus en plus amusantes.
- Oui Candy ? demanda Annie, qui commençait à s'inquiéter un peu de ce que son amie avait encore à lui demander.
- Je veux changer de tête. J'en ai assez de ces couettes, j'en ai assez de ressembler à une petite fille. J'ai dix-huit ans, je suis une femme et je veux ressembler à une femme. Apprends-moi à me coiffer comme une dame.
- Oh, ce n'est pas compliqué. Je vais t'apprendre à faire quelques coiffures très simples à réaliser et qui te donneront l'air plus mature. Autre chose ?
- Oui, répondit Candy en souriant.
- Je t'écoute.
- Je veux un cavalier pour samedi. Est-ce qu'Archi et toi avez dans vos relations un beau jeune homme susceptible de me plaire ? « et de rendre Albert jaloux ? » finit-elle intérieurement.
Annie ouvrit grands ses yeux.
- Je ne sais pas qui tu es mais sors immédiatement du corps de mon amie Candy ! Dit-elle d'un air menaçant.
Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire.
- Oui sûrement, finit-elle par dire une fois le fou rire terminé. Je vais en parler à Archi mais je pense que parmi ses amis de faculté il doit y avoir de bons partis qui sauraient te plaire.
oooooo
Assise devant sa coiffeuse, Candy terminait de se préparer. Annie avait passé la semaine à lui apprendre à se coiffer et se maquiller. Elle attendait l'arrivée de son cavalier pour la soirée, Maxwell Dawkins, étudiant en droit, héritier des entreprises familiales à Londres, dont il était originaire. Elle l'avait rencontré plus tôt dans la semaine, lors d'un dîner organisé par Archibald pour qu'ils fassent connaissance avant le bal. Candy avait passé une très bonne soirée. Maxwell lui rappelait un peu Terry. Il avait le même humour pince sans rire et le même accent britannique. Châtain aux yeux verts, c'était un très beau garçon, d'une belle taille et sportif de surcroît. Oui, Candy aurait pu se laisser séduire. Mais Maxwell n'était qu'un pâle substitut à Terry et Candy voulait tourner cette page là. Néanmoins, la compagnie du jeune homme était très agréable et elle espérait qu'il ferait réagir Albert.
Celui-ci était rentré l'après-midi même de son voyage d'affaires mais elle ne l'avait pas encore vu. Il s'était enfermé dans son bureau aussitôt arrivé avec Georges, sûrement pour faire le point sur leur semaine de travail et pour préparer l'absence d'Albert pour les mois suivants.
Candy ne voulait pas le voir. Elle voulait que la première image qu'il ait d'elle soit celle qui se reflétait dans son miroir à cet instant. Celle d'une nouvelle Candy, plus mature, plus femme, plus belle que jamais.
Annie frappa à la porte de la chambre de Candy et entra sans attendre la réponse.
- Candy, nous sommes arrivés et n'attendons plus que toi. Maxwell est dans… Oh mon Dieu, Candy, tu es magnifique ! J'en reste sans voix.
Candy sourit à la réaction d'Annie. Si son amie restait sans voix, c'est qu'elle avait réussit. Elle était belle et allait tourner la tête d'Albert.
- Merci Annie. Je vous rejoins dans un instant.
Annie partie, Candy vérifia une dernière fois son reflet dans le miroir. Jamais de sa vie elle ne s'était trouvée belle. Ses cheveux, ses taches de rousseurs, … Elle n'était pas laide, elle le savait, mais elle n'était pas belle, tout juste jolie. Mais aujourd'hui, coiffée, maquillée et habillée de la sorte, elle se sentait belle, enfin.
Candy prit son châle et se dirigea vers les escaliers qui menaient au vestibule où l'attendaient Annie, Archibald, Maxwell et, elle l'espérait, Albert. Son cœur s'était emballé dans sa poitrine d'anticipation et elle sentait ses jambes flageoler.
Albert sortit de son bureau où il réglait avec Georges les derniers détails de son voyage avec Candy. Il portait un smoking noir avec une veste en queue de pie, une chemise à col cassé et un nœud papillon blancs. Il se dirigea vers son neveu qui se trouvait avec Annie dans le vestibule, attendant sûrement que Candy daigne montrer le bout de son nez pour les accompagner dans des mondanités qu'elle détestait. Ils étaient accompagnés d'un jeune homme de l'âge d'Archibald qu'Albert ne connaissait pas. Archibald l'accueillit avec un sourire.
- Albert, quel plaisir de te voir. Je te présente Maxwell Dawkins, un ami de faculté. Il est le cavalier de Candy pour la soirée. Maxwell, je te présente mon oncle, William Albert Andrew.
Après avoir baisé la main d'Annie, Albert se tourna vers le jeune homme qui venait de lui être présenté, non sans un regard noir et interrogateur pour son neveu. Il serra la main qui lui était tendue.
- Bonjour Monsieur Andrew, c'est un honneur de vous rencontrer. Vous êtes donc le père adoptif de Candy ? Je dois dire que vous avez une fille merveilleuse et charmante.
- Merci Monsieur Dawkins, mais je ne suis le père de Candy que sur le papier. Voyez par vous-même, je ne suis que de sept ans son aîné. Il est donc difficile pour moi de m'entendre appeler « père » d'une jeune femme si proche de mon âge.
Puis, se tournant vers Archibald, avec un regard entendu.
- Je ne savais pas que Candy avait besoin d'un cavalier.
Archi ne répondit pas, soudain mal à l'aise par la réaction de son oncle. Candy avait souhaité un cavalier et Albert avait été absent toute la semaine. Il n'avait donc pas pu s'entretenir avec lui de ce « détail ». Annie, comme toujours en retrait et silencieuse, ne loupa rien de la conversation muette entre les deux hommes. Cette soirée allait être intéressante… Elle se demandait comment Albert allait réagir lorsqu'il verrait la nouvelle Candy.
Et celle-ci ne se fit pas attendre. Les quatre têtes se tournèrent d'un même geste vers le bruit d'un mouvement d'étoffes en haut de l'escalier. Albert resta bouche bée, les yeux écarquillés devant la vision angélique qui venait d'apparaitre. Une jeune femme d'une beauté époustouflante descendait lentement les marches de marbre en se tenant à la rampe. Ses longs cheveux blonds avaient été remontés en un chignon sophistiqué qui laissait échapper quelques mèches de ses cheveux bouclés et dégageait complètement son visage et sa nuque. Elle était enveloppée dans une robe de soie dont le bustier couvrait comme une seconde peau sa taille affinée d'avantage par le corset qu'elle portait et qui faisait ressortir sa poitrine de son décolleté échancré, bordé d'un liseré de dentelle qui remontait sur les bretelles de ses épaules nues. La jupe était faite de trois étoffes superposées se terminant par une traine brodée de dentelle. De longs gants de satin blanc couvraient ses avant-bras jusqu'au dessus de ses coudes et le deuxième tour de son collier de perles descendait nonchalamment entre ses seins. Le violet de sa robe accentuait le vert émeraude de ses yeux légèrement fardés de noir.
Candy atteignit la dernière marche de l'escalier en levant les deux mains vers Maxwell, un sourire de triomphe sur les lèvres. Son entrée avait fait son effet et les trois hommes étaient restés bouche bée devant son apparition. Elle avait observée Albert du coin de l'œil et son cœur avait manqué un battement en sentant son regard lui brûler la peau. Elle s'était avancée vers Maxwell sans un regard pour lui.
- Candy, dit Maxwell en baisant sa main tendue, vous êtes époustouflante. Quelle joie pour moi de vous avoir à mon bras toute cette soirée. Je pense avoir du mal à vous laisser danser avec d'autres hommes. Vous et Annie serez, sans aucun doute, les plus belles femmes de la soirée.
- Allons mon bon Maxwell, que vous êtes flatteur. Vous avez décidemment toutes les qualités. Je me ferai une joie de danser avec vous toutes les valses que mes pauvres pieds me permettront de danser. Mais ne perdons pas de temps en bavardage, allons-y voulez-vous ?
Candy et son cavalier sortirent aussitôt du manoir pour rejoindre la voiture du jeune britannique. Archibald, les yeux fixés sur le visage de son oncle, se tourna vers Annie.
- Annie, ma chérie, pourquoi ne pars-tu pas avec Candy et Maxwell ? J'ai à parler avec Albert. Ca ne prendra pas longtemps mais il serait inutile de vous retarder. Nous vous rejoindrons chez les Livingston dans cinq minutes.
- Très bien Archibald, dit Annie en suivant son amie. Un petit sourire venait de se dessiner sur ses lèvres. Elle commençait à comprendre le petit tour qu'avait voulu lui jouer Candy. Elle n'était pas aussi naïve que tout le monde le pensait. Candy et Albert…. Et Archi qui avait l'air au courant… Son fiancé allait entendre parler d'elle !
oooooo
Lorsqu'Albert et Archibald arrivèrent chez les Livingston, Candy était déjà sur la piste de danse avec Maxwell. Archi affichait un regard de chien battu et Albert était visiblement en colère. La discussion qu'ils avaient eue quelques instants plus tôt au manoir avait été houleuse. Albert ne comprenait pas comment Archi avait pu fournir un cavalier à Candy alors qu'il connaissait ses sentiments et qu'il espérait passer la plus grande partie de la soirée avec elle, la faire danser, rire, dans ce contexte où ils n'avaient jusque maintenant jamais eu l'occasion d'être ensemble. Habituellement, soit Candy boudait ces soirées, soit Albert en était l'hôte et devait se consacrer entièrement à la satisfaction de ses invités. Jamais ils n'avaient dansé ensemble et Albert se faisait une joie de serrer Candy dans ses bras au rythme des valses. Ce soir Candy était subjuguante, ce qui le mettait d'autant plus en risque que son cavalier ne pouvait ôter ses yeux d'elle, image même de la perfection incarnée, et que Candy semblait se plaire dans les bras de ce britannique qui avait osé appeler Albert, le « père » de Candy !
Isabelle Livingston, qui guettait l'arrivée d'Albert depuis plus d'une heure maintenant, se précipita vers lui dès qu'il eut franchi le seuil de la salle de bal. Albert la vit arriver de loin et pesta une fois de plus contre son neveu pour lui avoir mis entre les mains cette jeune femme, certes extrêmement belle, sophistiquée, intelligente et instruite, mais également très envahissante. Elle affichait clairement son intérêt pour l'héritier de la famille Andrew et se voyait sûrement déjà mariée et propulsée une des femmes les plus riches du pays. « Tout ce dont je rêve » se dit-il sarcastiquement. Isabelle avait vu Candy arriver une demi-heure plus tôt et avait ressentit une pointe de jalousie en voyant que le vilain petit canard qu'elle avait trouvé insignifiant la première fois qu'elle l'avait rencontré, s'était transformé en un magnifique cygne. Le malaise ne dura que quelques secondes, l'immense estime qu'elle portait sur sa personne prenant toujours le dessus. Aucun homme ne pouvait lui résister et William Albert Andrew serait bientôt à ses pieds.
Elle arriva à son niveau en lui tendant sa main gantée, baguée de diamants. Albert se força à sourire et baisa la main tendue devant lui.
- William, mon ami. Ne savez-vous pas que c'est très impoli de faire attendre une dame ? J'ai cru que vous n'arriveriez jamais lorsque j'ai vu apparaitre votre protégée. Ne sont-ils pas adorables, elle et son charmant cavalier ? On les dirait faits l'un pour l'autre.
Elle vit briller une étincelle de colère dans les yeux d'Albert et se demanda si elle avait touché juste. La relation entre Albert et Candy n'était peut-être pas aussi innocente que cela.
- Bonsoir Isabelle. Pardonnez mon retard. Je suis rentré cet après-midi d'un voyage d'affaire et avait encore quelques détails à régler avec mon bras droit. Vous ai-je dit que vous étiez renversante ce soir ?
- Non William, mais j'espérais bien vous l'entendre dire, répondit-elle avec un sourire espiègle. Elle avait bien noté qu'Albert n'avait pas relevé sa remarque à propos de Candy. Invitez-moi à danser, voulez-vous ? J'adore cette musique.
A contre cœur, Albert présenta son bras à Isabelle afin de la mener vers la piste de danse, non loin de Candy qui riait à gorge déployée aux bons mots de Maxwell.
Annie avait une fois de plus observé toute la scène en retrait et s'avançait maintenant vers son fiancé.
- Archibald Cornwell, tu sais que je n'aime pas beaucoup les cachotteries et je pense que nous avons beaucoup à nous dire. Suis-moi sur la terrasse, veux-tu ?
Archi s'exécuta, la tête basse, le pressentiment que les remontrances n'étaient pas encore finies pour lui et que cette soirée s'annonçait de plus en plus pénible.
La soirée passait bon train pour Candy. Elle dansait, riait, s'amusait comme une folle avec Maxwell et ses amis Annie et Archi. Elle n'adressait aucun regard à Albert qui l'observait de loin, toujours accaparé par Isabelle Livingston. Elle sentait ses regards sur elle et en ressentait une immense joie et une grande satisfaction. Elle ne savait pas s'il était jaloux mais pouvait observer parfois à la dérobée qu'il n'avait cure de ce que lui racontait la belle Isabelle. De plus, elle voyait le regard des autres hommes sur elle. Nombreux étaient ceux qui l'avaient invitée à danser et plusieurs souhaitaient la revoir. Elle se sentait comme Cendrillon mais savait qu'à minuit, son carrosse ne se transformerait pas en citrouille. Elle sourit à cette pensée lorsqu'elle sentit sur elle l'intensité d'un regard. Elle ne put s'empêcher de tourner la tête et rencontra le regard brûlant d'Albert. Ce regard la fit frissonner. Il se dirigeait lentement vers elle, tel un prédateur sur sa proie et elle s'excusa auprès de ses amis, prétextant vouloir se repoudrer le nez. Elle se dirigea alors vers la terrasse qui donnait sur un immense et magnifique jardin éclairé de minuscules lanternes, qui rendait le lieu à la fois magique et très romantique. Elle savait qu'Albert la suivrait. L'heure de la confrontation avait sonnée. Elle s'enfonça lentement dans le jardin, marcha plusieurs dizaines de mètres jusqu'à une fontaine ornée de statues d'anges joufflus. Elle s'assit sur un banc de pierre et attendit tranquillement l'arrivée d'Albert, le bruit de ses pas sur les gravillons annonçant sa venue.
Albert vint s'assoir silencieusement auprès de Candy. Il contempla longuement la fontaine devant lui, cherchant dans ses pensées quels allaient être les paroles qu'il allait prononcer.
- Je n'ai pas eu l'occasion de te le dire mais tu es absolument magnifique ce soir Candy, dit-il d'une voix douce, les yeux toujours rivés sur la fontaine. Je t'ai à peine reconnue lorsque tu es apparue en haut des escaliers. Le papillon est sorti de sa chrysalide. Tous les hommes de la soirée n'ont d'yeux que pour toi, au grand désespoir des autres femmes. Tu es la reine ce soir. Ma reine, dit-il en lui prenant la main mais sans rencontrer son regard. J'aurais aimé être ton cavalier, avoir l'honneur de t'avoir à mon bras et faire mourir de jalousie tous ces envieux. Mais tu en as décidé autrement et je suis devenu aussi envieux qu'eux. C'est ainsi, je n'ai rien à regretter, c'est ce que je voulais. Que tu reprennes ta vie en main, que tu regardes vers l'avenir. Je ne m'imaginais pas que tu choisirais à nouveau un britannique pour soigner ton cœur mais il faut croire tu as des goûts très arrêtés en matière d'hommes, dit-il un sourire sans joie sur les lèvres. J'ai été assez stupide pour croire…
Albert ne finit pas sa phrase. Il se leva et ajouta, toujours sans regarder Candy.
- Si tu décides de ne pas m'accompagner dans mon voyage, je le comprendrai. Je veux juste que tu sois heureuse ma douce Candy.
Il commença à s'éloigner lorsque Candy le retint par le bras.
- Albert, attends.
Son cœur battait tellement fort dans sa poitrine qu'elle avait peur qu'Albert l'entende. Elle fit quelques pas pour lui faire face et chercha son regard. Albert avait les yeux baissés, les mains dans les poches de son pantalon pour se donner une contenance.
- Albert, bien sûr que je veux toujours partir en voyage avec toi. Comment peux-tu en douter alors que tu me fuis depuis plus de deux semaines et que je t'ai demandé moi-même il y a peu si tu voulais l'annuler ?
- Oui mais les choses semblent avoir changé depuis, répondit-il, les yeux toujours rivés sur le sol. Ce garçon, est-ce qu'il te plaît ?
Candy sourit.
- Bien sûr qu'il me plaît, il est charmant et extrêmement drôle. Et il me fallait bien un cavalier pour cette soirée.
- Mais j'aurais pu être ton cavalier, dit-il, boudeur.
Candy sourit à nouveau. Il avait l'air d'un enfant. Ce roc sur lequel elle avait toujours pu s'appuyer n'était en fait qu'un grand enfant.
- Si c'avait été le cas j'aurais passé la soirée toute seule, vu l'intérêt que te porte la très belle Isabelle Livingston. J'espère que tu ne vas pas m'annoncer qu'elle a l'intention de nous rejoindre en Afrique car là, à coup sûr, j'annule ! dit-elle en riant doucement.
Albert leva enfin les yeux vers elle et lui rendit son sourire. Il avait eu peur, pendant tout ce temps, que s'il rencontrait son regard il ne pourrait s'empêcher de l'embrasser tant il la trouvait belle et troublante. Mais comme toujours, Candy avait su détendre l'atmosphère, et bien qu'il brûlait toujours de prendre ses lèvres, il se sentait soulagé par la tournure que prenait la conversation.
- Je t'assure que si c'était le cas, j'annulerais également, dit-il en se joignant à son rire. Puis il reprit son sérieux et la regarda dans les yeux. Alors, nous sommes toujours amis ?
- Plus que ça ! répondit-elle en lui prenant le bras. Rejoignons les autres et faites-moi le plaisir de m'inviter à danser, Monsieur Andrew.
- Le plaisir est pour moi, Mademoiselle Andrew.
Lorsque la soirée arriva à son terme, Maxwell Dawkins était désappointé. Après avoir disparu pendant une demi-heure, Candy était réapparue au bras de son père adoptif et ne l'avait plus quitté de la soirée. Ils avaient longuement dansé ensemble, discuté et ri de bon cœur. Ils avaient attiré sur eux de nombreux regards, tous deux célibataires très en vue de part leur nom et leur rang social, et certaines mauvaises langues avaient remarqué que le regard d'Albert sur Candy n'avait rien de paternel, ni même fraternel. Maxwell aussi l'avait remarqué et il se demandait, déçu, quel rôle il avait joué entre ces deux là.
Isabelle Livingston, qui les avait vu revenir ensemble du jardin et ne les avait pas quittés du regard depuis, fulminait. Elle aussi avait vu leurs regards complices et comprenait que Candy était une bien plus redoutable adversaire qu'elle ne l'avait pensé. Mais elle n'avait pas dit son dernier mot, il sera à elle, d'une manière ou d'une autre ! Cette petite sainte ni touche ne perdait rien pour attendre !
Albert était parfaitement conscient de ce que certaines personnes mal intentionnées penseraient de sa relation avec Candy mais n'en avait cure. Il avait envie de crier à la face du monde son amour pour la jeune femme. Le lendemain, ils partiraient tous deux pour plusieurs mois, et sans chaperon, au grand désespoir de la Grand Tante Ellroy qui avait insisté sur ce fait. Albert lui avait répondu qu'étant officiellement le père de Candy, le problème n'en était pas un. Ce n'était pas comme s'ils n'avaient jamais vécu ensemble. Ces longs mois passés juste tous les deux dans le petit appartement de Candy avait été un pur bonheur pour chacun d'eux et il leur tardait de se retrouver. La vie était tellement plus simple à cette époque…
