Chapitre XXVI
Rufus avait été ravi d'enfin s'asseoir dans le fauteuil de son père, dans son bureau de Président. En effet, Ashton Shinra était parti en voyage d'affaire de l'autre côté de la mer, et son fils avait enfin pris les commandes… du moins pour un temps.
En revanche, il s'étonna des problèmes d'électricité qui étaient survenus jusqu'ici. Il ne s'en préoccupa plus dès que la lumière se stabilisa de nouveau. Il se remit à contempler les secteurs sept et huit de Midgar, jusqu'à ce qu'une des ses deux secrétaires ne vienne l'interrompre dans sa contemplation :
- Excusez-moi, monsieur le Vice-Président.
Il lui jeta un regard sévère.
- Quelqu'un demande à vous voir.
- Je n'ai aucun rendez-vous, aujourd'hui ! Qu'il aille au diable.
La jeune femme n'insista pas. Le son de ses talons s'éloigna dans les marches qui séparait le bureau du Président et celui de ses deux secrétaires. A peine le bruit s'était estompé qu'un second, qui indiquait des chaussures plus plates, lui succéda. Rufus fit pivoter son fauteuil, prêt à incendier l'intrus, à le trouer de plomb, même, s'il insistait.
Il ne fit ni l'un, ni l'autre, et se perdit dans une contemplation surprise et satisfaite de l'apparition du nouveau venu.
- Si j'avais su que tu viendrais de toi-même, je n'aurai pas dépensé autant d'argent et d'énergie pour arriver à te mettre la main dessus.
- J'aimerai vois Tseng.
Rufus détailla longuement le visage d'albâtre du jeune garçon, aux traits trop parfaits et aux yeux trop bleus, trop profonds, pour être ceux d'un humain.
- Tseng ? Il n'est pas ici.
Ciel s'avança à pas prudent vers l'estrade où était perché le bureau, et, par conséquent, le jeune Vice-Président.
- Il va bien ?
- Je ne dirai pas cela… Mais il va mieux qu'il y a quelques temps, c'est certain.
- Vous n'aviez pas besoin de lui faire du mal !
Rufus parut amusé de l'expression réprobatrice du Cetra.
- Il l'a cherché. Essayer de me tenir tête, et de me tenir en échec, moi, son maître, son débiteur, son dieu, c'était pire comme me trahir.
Ciel n'aimait pas beaucoup le ton impérieux et l'éclat du regard de ce jeune homme qui ressemblait à un ange avec une âme de démon. Il choisit de jouer une autre carte :
- Tseng vous aime. C'est pour vous qu'il l'a fait.
Rufus répondit d'un rictus dédaigneux.
- Tseng m'aime, dis-tu ? Personne ne m'aime, petit Cetra. Personne n'aime personne, dans ce bas-monde.
- Vous êtes un peu trop haut perché pour parler du bas-monde.
Le jeune homme comprit tout de suite que le garçon allait tenter de faire de sa supériorité un point faible. Comme s'il allait le lui permettre…
- Personne ne t'aimes, dis-tu ? enchaîna Ciel.
Il avait abandonné le vouvoiement pour se mettre sur un pied d'égalité avec Rufus, en cherchant à le leurrer avec la déduction que ce dernier avait tiré des quelques mots qu'ils avaient échangé. Mais cette joute verbale leur plaisait à l'un comme à l'autre, et ils étaient tous deux curieux de savoir dans quel sens allait se développer la conversation.
- On m'admire et on me respecte, répondit Rufus, ou on me craint et on me méprise. Ce sont les seules émotions valables. Mon père et mon demi-frère me méprise, les Turks me respectent, la populace m'admire, et Tseng peut me craindre.
- Moi, je te trouve pathétique…
Rufus n'en revenait pas. Il avait osé. Cette misérable créature, perdue et traquée dans un monde qui n'était pas le sien, venait le défier jusque dans sa propre tour, son antre, sa patrie, son univers.
- Ce que tu dis, ce n'est pas humain. On dirait que tu n'éprouves aucune émotion.
Tout en parlant, Ciel approchait à pas lent, un peu comme pour rassurer un animal blessé avant de le toucher. Et ça marchait plutôt bien. Rufus ne voulait pas descendre de son piédestal, aussi ne prenait-il pas le risque de basculer. Il le regardait venir avec un regard de loup aux aguets, qui guettait une ouverture.
- Et ta mère, Rufus ?
Le jeune homme eut l'impression de recevoir un coup dans l'estomac.
- Ma mère ? répéta-t-il.
Tout à coup, ce n'était plus un jeu. C'était devenu pour lui une bataille dans laquelle il ne devait pas perdre la face. Son enfance, sa vie, une vraie vie, pas celle où il paradait comme un lévrier de course, ses rêves d'enfant, tout allait de pair avec sa mère. Sa mère qui était morte avec tout cela. Tuée par la monstruosité d'un père qu'il haïssait.
Et ça, c'était une blessure trop profonde pour être découverte. Il s'efforçait de trouver une réplique suffisamment cassante pour le repousser. En vain.
Pourtant, Ciel s'était arrêté, et il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre.
- Tu as raison… Tseng m'aime. C'est un bon chien.
- Un moyen détourner pour me faire comprendre que tu campes sur tes positions ?
Le garçon esquissa un sourire triste. Et Rufus se souvint brusquement ce qu'il s'était passé, il n'y avait pas si longtemps.
- Pourquoi n'être pas allé voir Tseng directement ?
- Tu es comme moi, Rufus. Tu es perdu.
- Je suis curieux de savoir ce qui te fait dire ça.
- Ça se sent. C'est tout.
Rufus ne parvenait pas à ressentir l'exaspération qui s'imposait en conséquence d'un tel dialogue –avec son psychologue, par exemple- mais un mélange de fascination et d'autre chose. Quelque chose qui lui donnait envie de sourire.
- Je crois que je commence à comprendre ce que les premières classes te trouvent de tant.
Ce n'étaient pas dans ses paroles que le jeune homme décelait ces émotions, mais plutôt dans ce qu'il dégageait. Il prit le parti de se dire que le garçon n'était pas humain, et que c'était ce qui lui donnait cette attirance particulière.
Rufus Shinra s'avouait vaincu.
