Chapitre 6 – France, terre dévastée
« La route de l'enfer est pavée de travaux en cours. »
Philip Roth
Candy, Albert et Jules Chevalier roulaient depuis plusieurs heures sur les routes de France, à travers un paysage dévasté par les bombardements. A leur arrivée le matin même au port du Havre, ils avaient tous trois commencés leur périple jusqu'à Bordeaux. Dans la voiture chargée des bagages des trois individus, ils découvraient progressivement, la mort dans l'âme, les répercussions qu'avait la guerre sur la population et le paysage que Candy imaginait avoir été très beau.
Assise seule à l'arrière du véhicule, Candy repensait, le cœur gros, à ses adieux déchirants avec la petite Camille. Même si elles savaient toutes deux que ce moment arriverait dès qu'elles auraient quitté le paquebot, la situation n'en était pas moins difficile. Serrant l'enfant dans ses bras, Candy lui promit de venir lui rendre visite lors de leur voyage de retour, dans quelques mois. Albert aussi avait le cœur gros, il s'était attaché à cette petite fille et lui promit, lui aussi, qu'ils ne manqueraient pas de venir la voir dès que possible.
Ils roulèrent toute la journée jusqu'à ce que la nuit commence à tomber. Jules Chevalier arrêta sa voiture devant l'église d'un village pour demander au curé s'il était possible de demander asile chez l'habitant, ou si un hôtel se trouvait dans les environs. Il revint la mine réjouie. Il y avait un hôtel dans le village suivant. Le prêtre n'était pas sûr qu'il leur reste des chambres car certains officiers français et britanniques y logeaient, mais ça valait le coup d'essayer. S'il était complet, l'hôtelier leur indiquerait un endroit où dormir.
Jules Chevalier gara sa voiture dans la cour de l'établissement. Albert se tourna vers lui.
- Restez ici. Ca ne sert à rien d'y aller tous, je vais voir s'il leur reste des chambres et je reviens vous avertir.
Le conducteur acquiesça d'un signe de tête et se tourna vers Candy.
- Ca va Mademoiselle Candy ? On ne vous a pas beaucoup entendu pendant tout le trajet. Vous devez être fatiguée par un si long voyage en voiture.
- Ca va Monsieur Chevalier, je vous remercie. Je suis un peu fatiguée, c'est vrai, mais en réalité, j'ai très faim.
- Ah, ah, ah, c'est une bonne maladie ! s'esclaffa le vigneron.
Albert revint sur ces entrefaites.
- C'est bon, nous avons les dernières chambres. Venez, ils sont en train de nous servir à manger. Nous arrivons à temps, ils allaient fermer.
Albert saisit le bagage à main de Candy ainsi que le sien et lui montra le chemin.
- Je vais porter nos bagages en haut. Assied toi à table Candy, j'arrive tout de suite. Tenez Jules, voici la clé de votre chambre. Vous êtes au deuxième étage.
Les deux hommes s'engouffrèrent dans un escalier étriqué et Candy se dirigea vers la pièce qu'Albert lui avait désignée. C'était une pièce sombre, éclairée uniquement par deux minuscules lampes dont une se trouvait sur la seule table dressée pour trois. La décoration était sobre, voire vieillotte, mais la pièce était propre. Elle prit place à la table nappée de blanc et tenta de se souvenir de ses cours de Français lorsqu'elle était au Collège Royal de Saint Paul, en attendant le retour des deux hommes. Une jeune femme brune, mince, aux traits fatigués, apparut avec une corbeille de pain qu'elle déposa devant Candy. Elles étaient approximativement du même âge. Candy la remercia du « Merci » dont elle venait de se souvenir et pria pour qu'un des hommes la rejoigne avant que quelqu'un n'arrive et qu'elle soit obligée de se ridiculiser par son Français approximatif.
Albert et son ami arrivèrent en même temps en riant sur un sujet qui échappa à Candy. Lorsqu'ils prirent place à la table où elle les attendait, la jeune femme brune réapparut, chargée d'un faitout qu'elle devait avoir hérité de sa grand-mère. Elle leur dit quelques mots que Candy ne comprit pas et les deux hommes lui firent un commentaire amical, apparemment satisfaits de ce qu'elle venait de leur apprendre. Jules Chevalier regarda Candy qui leur lançait des regards interrogatifs.
- Vous ne parlez pas Français Candy ?
- Et bien non, très mal en réalité, dit-elle en baissant les yeux et en sentant ses joues s'empourprer.
- Mais tu avais pourtant des cours de Français à Saint Paul ? lui demanda Albert étonné.
- Heu, oui…. Mais mon séjour à Saint Paul a été un peu rapide, si tu te souviens bien, dit-elle en essayant de ne pas croiser son regard.
- Oui, je me souviens surtout que tu étais plus douée pour faire le mur que pour la prière… répondit-il en riant.
- C'est un peu ça, dit-elle en faisant un clin d'œil au vigneron qui était assis en face d'elle.
L'homme éclata d'un rire gras qui se communiqua aux deux autres. Ils dégustèrent leur repas dans un quasi silence, tous trois affamés et épuisés par leur voyage. Lorsqu'ils eurent terminés, ils se dirigèrent vers l'escalier qui menait aux chambres pour un repos bien mérité. Jules Chevalier s'arrêta au deuxième étage.
- Bonne nuit les enfants. Rendez-vous demain matin à huit heures pour le petit-déjeuner.
- Bonne nuit Monsieur Chevalier.
- Bonne nuit Jules.
Albert poussa doucement Candy vers l'escalier qui montait à l'étage supérieur.
- A quel étage sont nos chambres Albert ? Je suis tellement épuisée que je ne sais pas si mes jambes vont réussir à me porter plus longtemps.
L'instant suivant, elle sentit ses jambes quitter le sol. Elle se laissa aller contre la poitrine d'Albert pendant que celui-ci montait les escaliers. Il s'arrêta devant une porte.
- Il y a un petit imprévu Candy.
- Quoi donc ? demanda-t-elle en relevant la tête.
- Il n'y avait plus que deux chambres de libre, dit-il en ouvrant la porte sur une petite chambre uniquement meublée d'un grand lit et d'un paravent.
Albert entra et déposa Candy sur le lit. Elle ouvrait toujours de grands yeux suite à ce qu'il venait de lui dire.
- Si tu veux je peux dormir par terre, dit-il en grimaçant à la vue du plancher qui recouvrait le sol.
- Ne sois pas ridicule. Nous ferons contre mauvaise fortune bon cœur. Nous sommes des adultes, nous pouvons bien partager un lit pour une nuit.
- Oui, nous sommes des adultes… murmura Albert pour lui seul.
Albert alla se changer en premier derrière le paravent. Il en sortit vêtu d'un pyjama de soie bleu marine. Candy prit son sac et alla à son tour derrière le paravent. La chemise de nuit de coton qu'elle avait mise dans son bagage à main était transparente. Une fois changée, elle passa la tête sur le côté du paravent, le corps toujours dissimulé derrière celui-ci. Albert était déjà dans le lit, les bras repliés sous sa tête, les yeux fixés au plafond, apparemment perdu dans ses pensées.
- Albert, éteint la lumière s'il te plaît.
Il la regarda avec un sourire en coin avant d'étendre le bras vers la lampe. Une fois dans l'obscurité, Candy se précipita vers le lit.
- Tu étais moins pudique il y a quelques jours, l'entendit-elle dire d'une voix moqueuse.
Elle lui asséna un coup, sans savoir réellement où son poing avait atterrit.
- Aïe !
- Tu l'as mérité, ce n'était pas très gentil.
- C'est vrai, pardonne-moi.
Elle sentit son bras entourer ses épaules et l'attirer vers lui. Elle se blottit volontiers contre son torse.
Après quelques minutes, Candy releva la tête.
- Albert, est-ce que ça te dérange si je dors dans tes bras ?
- Bien sûr que non Candy, pourquoi demandes-tu cela ?
- Parce que tu n'arrêtes pas de gigoter !
Elle l'entendit rire doucement.
- Pardonne-moi Candy, mais j'ai l'habitude de dormir nu et ce pyjama me gène, dit-il, le sourire qu'il avait sur les lèvres s'entendait dans sa voix. Puis, il se mit à rire franchement.
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? demanda-t-elle, encore gênée de ce qu'il venait de lui révéler.
- Rien, c'est juste que je suis en train d'imaginer ta tête.
Albert reçu un nouveau coup de poing.
- Aïe !
- Encore mérité !
- Plus sérieusement, est-ce que ça te dérange si j'enlève le haut ? Sinon je ne vais pas dormir.
- Bien sûr, mets-toi à ton aise.
Elle sentit son buste se soulever et entendit un mouvement d'étoffe. Puis Albert s'allongea à nouveau et Candy reprit sa place dans ses bras.
- Bonne nuit Candy, dit-il en déposant un baiser sur son front.
- Je sens qu'elle sera bonne, dit-elle avec un sourire satisfait sur les lèvres, ses mains caressant malgré elle le torse musclé d'Albert. Bonne nuit Albert.
- Candy ?
- Hum ?
- Ne surestime pas mon self contrôle.
Candy s'arrêta de caresser le torse d'Albert non sans avoir poussé un soupir de satisfaction. Un autre soupir, de frustration celui-là, répondit au sien.
oooooo
Ils reprirent la route après avoir dégusté un petit déjeuner copieux. Lorsque Jules Chevalier leur demanda s'ils avaient passés une bonne nuit, ils échangèrent un regard pétillant et complice qui n'échappa pas au vieil homme, sans parler du rose qui colora les joues de Candy. Mais il se garda de tout commentaire, un simple sourire se dessinant sur ses lèvres.
Leur voyage fut moins plaisant que celui de la veille. Certaines routes étaient barrées ou avaient été détruites et ils durent faire des détours importants par des chemins de terre où la voiture s'embourba plus d'une fois. Ils firent une courte pause aux alentours de midi dans un petit restaurant, et une demi-heure plus tard, ils avaient déjà repris la route. Candy s'ennuyait fermement à l'arrière de la voiture et le paysage autour d'elle la désolait. Elle décida de dormir un peu pour passer le temps.
En fin d'après midi, ils étaient enfin à quelques kilomètres de l'endroit qu'ils étaient supposés avoir atteint à midi si leur trajet n'avait pas été semé d'embuches, lorsque Jules Chevalier s'arrêta brusquement. A une centaine de mètres d'eux, un camion militaire était arrêté au milieu de la voie, entouré d'une vingtaine de personnes, soldats et civils, qui semblaient être en désaccord sur un sujet qui leur échappait. Albert sortit de la voiture.
- Restez là avec Candy, je vais voir ce qu'il se passe, je n'en ai pas pour longtemps.
Le conducteur lui fit un signe de tête et se tourna vers Candy qui dormait toujours.
Arrivé au niveau de l'attroupement, Albert repéra un officier parmi les soldats et s'adressa à lui dans un Français parfait.
- Excusez-moi Lieutenant, puis-je savoir ce qu'il se passe ? Nous nous dirigions vers Bordeaux lorsque nous avons vu votre camion barrer la voie, dit-il en désignant de la tête la voiture stationnée un peu plus bas. La route est-elle coupée ?
- Oui Monsieur. Comme vous pouvez le constater, la charrette de ce paysan s'est renversée et bloque la route. Il faut absolument dégager le passage rapidement car sur cette route, nous sommes trop exposés et une cible facile pour les avions allemands. J'ai ordonné à mes hommes de pousser le chariot dans le fossé afin de libérer la voie mais le paysan veut attendre son frère qui est parti chercher de quoi le redresser et ainsi, continuer sa route avec sa marchandise.
Pendant que l'officier lui racontait la mésaventure du paysan dans le brouhaha des disputes, Albert repéra un jeune soldat qui levait la tête vers le ciel, apparemment attiré par un bruit que lui seul avait entendu. Albert suivit le regard du jeune homme et leva lentement la tête. Le ciel était nuageux et tout d'abord il ne distingua rien, quand soudain, un, puis deux, puis trois avions sortirent des nuages. Avant qu'Albert n'en comprenne les conséquences, le jeune soldat s'était déjà mis à hurler.
- DES AVIONS, TOUS AUX ABRIS !
Albert resta tout d'abord interdit devant cette apparition, avant que son cerveau ne se remette à fonctionner. Là, dans un sursaut de terreur, il se tourna vers la voiture dans laquelle il avait laissé Candy et Jules Chevalier quelques minutes plus tôt et s'apprêta à courir dans sa direction en hurlant leurs noms.
- CANDY, JULES, SORTEZ DE LA VOITURE ! CANDY !
Mais avant qu'il ait pu bouger un muscle, il sentit une poigne de fer le tirer vers l'arrière et il se retrouva allongé dans un fossé, le corps à moitié enfoncé dans l'eau croupie qui y stagnait. Il essaya de se redresser en hurlant, mais d'autres corps étaient déjà allongés sur lui, rendant tout mouvement impossible. Il ne pensait qu'à elle, sa douce et fragile Candy qui était seule et endormie là où il la pensait à l'abri. Il continuait à crier son nom, sentant les larmes de l'impuissance et du désespoir s'échapper de ses paupières. Elle était en danger et on l'empêchait de la secourir. Son cœur battait à tout rompre, l'angoisse qu'il lui arrive quoi que soit faisait frissonner son corps entier. Il avait peur, comme il n'avait jamais eu peur auparavant. Pas pour lui, pour elle, celle qui était tout pour lui. S'il lui arrivait quelque chose, il ne se le pardonnerait pas, il n'y survivrait pas.
Il entendit le premier obus tomber non loin d'eux dans un vacarme assourdissant. La terre trembla sous son corps, sa tête s'enfonça dans l'eau sale du fossé qui s'introduisit dans sa bouche ouverte alors qu'il hurlait le nom de Candy. Il se sentait impuissant sous la masse qui le clouait au sol, ne parvenant pas à entendre ses propres cris dans le grondement des explosions d'obus. Un autre s'abattit à quelques mètres d'eux, les recouvrant, lui et ceux qui se tenaient sur lui, d'un amas de terre et de cailloux. Il ressentit une violente douleur à la tête et un liquide chaud commença à couler de son front jusqu'à ses yeux, troublant sa vision d'un filtre rouge.
Après ce qui lui parut une éternité, le bruit cessa. Pendant de longues secondes, le seul bruit qui lui parvenait était le crépitement des flammes. Il essaya de se dégager mais restait paralysé par le poids sur lui. Il parvint à se retourner et découvrit que le jeune soldat qui avait sauté dans le fossé à ses côtés avait été atteint par un éclat d'obus qui lui traversait le crâne. Dans un geste mêlé de dégoût et de terreur, il repoussa le corps sans vie d'une force décuplée par l'adrénaline. Lorsqu'il parvint à sortir du fossé, il se dirigea vers l'endroit où Candy se trouvait avant que cette folie ne commence, le cœur battant la chamade par la peur de ce qu'il pourrait découvrir. Sa course fut des plus courtes. Au bout de quelques mètres, la stupeur l'arrêta.
Devant lui, là où se trouvait quelques minutes auparavant la voiture de Jules Chevalier, ne restait qu'un amas de ferraille embrasé, déchiqueté par un obus.
Albert tomba à genoux devant la vérité qui le frappait subitement, et enfouit son visage dans ses mains. Dans un sursaut de lucidité, il poussa un hurlement déchirant, un prénom, celui de celle qu'il aimait tant et qui venait de disparaitre, pulvérisée par un ennemi qui n'était même pas le sien.
- CAANNNNNNDDDYYYYYYYY !
Note de l'auteur :
Chers amis lecteurs, je sais que cette région de France n'a pas souffert des bombardements lors de la première guerre mondiale mais j'avais besoin de ce contexte pour le bon déroulement de mon récit. J'espère donc que vous me pardonnerez la liberté que j'ai prise avec l'histoire.
