Chapitre 7 – Un avenir incertain

« Le pouvoir, de même que l'amour, l'art ou la découverte, prend ses racines dans la mort. »

Maurice Druon

Les bruits alentours étaient comme étouffés. Il distinguait des cris, des pleurs. Des gens parlaient fort mais leurs voix ne semblaient pas atteindre ses oreilles. Des silhouettes sans formes précises dansaient devant ses yeux mais ses larmes l'empêchaient de voir clairement. Voir quoi de toute façon ? Le tombeau de Candy ? La carcasse dans laquelle son corps était en train de se consumer ? Il repensa à ses yeux, ses cheveux, à la chaleur de son corps contre son torse nu durant la nuit. Il avait dormi dans un champ de fleurs. Depuis toujours, c'est à ça que lui faisait penser le parfum de ses cheveux. Son image apparut devant lui, souriante, et son cœur saigna une fois de plus à l'idée de ne jamais la revoir. Ca ne pouvait pas être possible. Une personne si douce, si dévouée aux autres ne pouvait pas mourir d'une mort aussi atroce. Pourquoi n'était-il pas resté avec elle ? Pourquoi n'avait-il pas laissé Jules Chevalier aller voir ce qu'il se passait ? Il l'aurait sauvé. Il l'aurait prise dans ses bras, elle si légère, et l'aurait emmenée à l'abri. Au lieu de ça, lui avait été sauvé par un jeune soldat qui avait perdu la vie et elle était morte. Morte. Pourquoi vivre maintenant ? Elle était son matin, son midi et son soir. Elle était le soleil qui illuminait sa vie. Il sentait encore la sensation de sa peau douce sous ses mains. Ses yeux, ses joues, ses lèvres… Ses lèvres. Jamais il n'en connaitra le goût. Il avait voulu attendre. Attendre d'être sûr. Pas de lui, d'elle. Quel idiot, bien sûr qu'elle l'aimait, elle l'avait même avoué devant la petite Camille, à demi-mots. Même si elle ne l'aimait pas comme elle avait aimé Terry, elle l'aimait tout de même, à sa façon. Ils avaient toute leur vie pour que cet amour grandisse et il avait voulu attendre avant de l'embrasser. Quel idiot. Maintenant il n'avait plus rien. Son seul souvenir était cette nuit qu'elle avait passée dans ses bras. Dieu qu'elle avait été difficile cette nuit. Il avait tellement envie d'elle. Son parfum, la douceur et la chaleur de sa peau, sa respiration régulière pendant son sommeil. Il n'avait que peu dormi. Il voulait la sentir, la savourer. Cette nuit était trop précieuse pour la gâcher en dormant, il aurait plein d'autres nuits pour dormir. Maintenant il savait qu'il avait eu raison. Il lui avait caressé les cheveux pendant des heures, jusqu'à ce que ses bras lui fassent mal, mais il avait continué quand même, et ce n'est que lorsqu'il n'avait pu réussir à lutter contre le sommeil qu'il s'est arrêté, un sourire heureux sur les lèvres. Jamais il n'aurait imaginé être satisfait par une femme juste en lui caressant les cheveux pendant des heures. L'amour rend idiot, ou le sexe rend idiot, il ne savait plus maintenant. Il était perdu. Son corps ne répondait plus aux ordres de son cerveau. Depuis combien de temps était-il à genoux sur cette route ? Depuis combien de temps était-elle morte ? Candy.

Il sentit quelqu'un le secouer.

- Monsieur, y avait-il quelqu'un avec vous dans cette voiture ? Monsieur ? Y avait-il une jeune femme avec vous dans cette voiture ?

Il ne comprenait pas ce que l'homme qui le secouait disait. Il avait beau lever les yeux vers la voix, il ne parvenait pas à distinguer son visage. Ses yeux étaient baignés de sang. Il versait des larmes de sang.

- Vous êtes blessé. Est-ce que vous parvenez à m'entendre ? Vous avez crié un nom. Etait-ce celui d'une jeune femme ? Une jeune femme blonde ? Est-ce qu'un homme d'un certain âge vous accompagnait aussi ? Monsieur ? Répondez-moi. Un homme corpulent avec une moustache.

Albert l'écoutait. Pourquoi cet homme voulait-il savoir tout cela ? Ne pouvait-il pas le laisser seul avec sa peine, avec ses souvenirs ? Pourquoi vouloir le ramener à la réalité ? Il ne voulait pas de cette réalité. Il ne voulait pas entendre que Candy était morte. Pourquoi voulait-il savoir si elle était avec lui ? Voulait-il qu'il aille reconnaitre leurs carcasses carbonisées ? Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. La dernière image qu'il voulait garder d'elle était celle de son ange blond, pas du monstre grillé qui se trouvait dans ce qu'il restait de la voiture.

- Monsieur, il y a une jeune femme et un homme blessés non loin de la voiture là-bas. Etaient-ils avec vous ?

Que disait cet homme ? Un homme et une femme blessés. Mais il y en avait partout des blessés, pourquoi l'embêtait-il avec ceux là ? Qu'avaient été ses mots exacts déjà ? Il n'avait pas bien écouté. Une jeune femme blonde ? Un homme moustachu ? Comment savait-il que sa Candy était blonde ? Ses cheveux étaient sûrement la première chose qui s'était enflammée. Une douleur sourde lui comprima la poitrine en pensant au corps de Candy s'embraser comme une torche. Que disait cet homme ? Une femme blonde ? Blessée ? Un homme moustachu ? Blessé ? Pour la première fois depuis que cette folie avait débuté, il sentit ses larmes couler sur ses joues et sa vision s'éclaircir. Il regarda devant lui et son cœur se serra encore en voyant les restes de la voiture. Ses yeux dévièrent. Derrière la voiture, il voyait un attroupement. Un homme criait. Que disait-il ? Quelques mots lui parvenaient difficilement. Civière ? Blessé ? Puis il tira sur un corps pour le faire sortir du fossé. Un homme corpulent. Mais les autres étaient attroupés autour d'un autre corps et tout ce qu'il voyait à cette distance était des cheveux blonds.

Soudain, comme s'il sortait d'un long tunnel, Albert revint à la réalité. Ses oreilles sifflèrent en recevant, comme une explosion, tous les bruits que son cerveau avait occultés. Les cris, les pleurs, les hurlements de douleur, le bruit des flammes autour de lui. Il tenta de se concentrer sur les cheveux blonds étalés sur la route derrière les restes de la voiture quand l'homme qui le secouait toujours lui parla à nouveau. Il leva la tête pour le regarder.

- Monsieur, est-ce que vous m'entendez ? Il y a une jeune femme blonde blessée là-bas. Etait-elle avec vous ?

Albert reporta à nouveau son regard sur la silhouette que l'homme lui montrait. Cette cascade de cheveux blonds…

Soudain, tout fut clair dans son esprit. Cet homme allongé derrière elle, c'était Jules Chevalier. Il avait réussit à la sortir de la voiture avant que l'obus ne l'atteigne. Il lutta contre son corps endolori et tenta de se relever. L'homme à ses côtés l'y aida. Puis, soutenu par ce même homme, il essaya de courir. Jamais son corps ne lui avait semblé si lourd.

« Candy, Candy mon amour, j'arrive, ne meurs pas. Je ne supporterai pas que tu meurs deux fois dans la même journée. »

Il trébucha, tomba plusieurs fois, et à chaque fois, l'homme à ses côtés l'aida à se relever. Les distances s'allongeaient. Il avait l'impression qu'à chaque pas qu'il faisait, Candy s'éloignait un peu plus. Lorsqu'il arriva enfin à sa hauteur, il tomba à genoux et se mit à pleurer.

Ce qui restait de son chemisier était couvert de sang. Un éclat d'obus était logé au dessus de son sein gauche, au dessus du cœur. Elle était inconsciente et il se pencha sur elle pour être sûr qu'elle respirait.

Il sentit une main se poser sur son épaule.

- L'ambulance arrive, on va la transporter à l'hôpital. Mais elle ira bien. Il s'est planté au dessus du cœur. Elle a perdu du sang mais elle devrait aller bien.

Albert leva vers l'homme un regard rempli de détresse et de reconnaissance. Elle était vivante, elle allait vivre. Dans un sursaut de lucidité, Albert pensa à Jules Chevalier, celui qui avait sauvé la vie de la femme qu'il aimait plus que sa propre vie.

- Et cet homme, comment va-t-il ? parvint-il à articuler.

- Ca ira, il est juste sonné. Il a reçu un éclat d'obus dans le bras mais ses jours ne sont pas en danger.

- L'ambulance arrive, on va emmener votre amie.

- Je ne la laisse pas partir seule, je l'accompagne !

- Ce n'est pas possible, seul le personnel médical est autorisé dans l'ambulance.

- Je me fous de votre règlement. Je l'accompagne ! J'ai cru la perdre une fois, ce n'est pas près de se reproduire.

Les yeux d'Albert étaient fous et l'homme comprit qu'il ne parviendrait pas à le ramener à la raison.

- C'est bon Caporal, laissez Monsieur partir avec son amie. Je me charge des ambulanciers.

Albert reconnu cette voix. C'était la voix de l'homme qui l'avait secoué, lui avait parlé, et l'avait aidé à rejoindre Candy. Il leva les yeux pour voir à qui elle appartenait.

- Merci Lieutenant, dit-il simplement.

L'officier français lui offrit un sourire triste.

- J'ai perdu quelqu'un dans cette guerre et je n'étais pas à ses côtés quand c'est arrivé. Prenez soin d'elle Monsieur.

- Andrew. William Albert Andrew. Je vous dois beaucoup Lieutenant.

- Lieutenant Fontaine. Vous ne me devez rien. J'aurais espéré vous rencontrer dans de meilleures circonstances. Au revoir Monsieur Andrew, lui dit-il en lui tendant la main.

- Merci Lieutenant Fontaine, au revoir, répondit Albert en serrant la main de l'officier.

oooooo

Ils n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres de l'hôpital qui se trouvait dans la ville où ils auraient dû faire escale. Albert n'avait pas lâché la main de Candy de tout le trajet. L'infirmière assise à ses côtés le regardait avec compassion. Jules Chevalier revint à lui.

- Albert, vous êtes vivant !

Albert sursauta en entendant son nom et se tourna vers le vigneron. Celui-ci ouvrit de grands yeux.

- Mon Dieu, mais vous êtes blessé ! Vous faites peur à voir !

Albert porta sa main à son front poisseux et découvrit qu'elle était couverte de sang.

- Ce n'est rien, la tête ça saigne toujours beaucoup. J'en ai vu d'autres. Et vous Jules, comment allez-vous ? Jamais je ne pourrai vous remercier assez d'avoir sauvé Candy. Merci, merci infiniment et de tout cœur.

Le vieil homme le regarda avec des yeux ronds.

- C'est elle qui m'a sauvé la vie Albert. Dès que vous êtes parti, elle s'est réveillée en vous appelant. Et quand elle a vu les avions et que tout le monde sautait dans les fossés, elle m'a tiré par le bras et m'a entrainé avec elle. Quelques secondes plus tard la voiture explosait et nous en recevions tous deux les projectiles au moment où nous sautions dans le fossé à notre tour. C'est une petite bonne femme pleine de ressource et courageuse !

Albert sourit. Comment n'y avait-il pas pensé ? Bien sûr que c'était Candy qui avait sauvé Jules Chevalier et non l'inverse. Sa magnifique petite femme courageuse, toujours à penser aux autres avant elle-même.

- Comment va-t-elle ? demanda Chevalier, inquiet de constater l'état de Candy.

- Je ne sais pas vraiment. Apparemment, ses jours ne sont pas en danger. Mais je ne serai rassuré que lorsque je la verrai se tenir sur ses deux jambes.

Les portes de l'ambulance s'ouvrirent à cet instant alors que le véhicule n'était même pas encore immobilisé. Deux infirmières prirent la civière de Candy et deux autres celle de Jules Chevalier. Albert les suivit.

- Restez ici, nous devons la soigner. Vous ne serez d'aucune utilité pour elle si vous nous empêchez de faire notre travail.

Une autre infirmière s'approcha de lui.

- Suivez-moi, Monsieur. Je vais soigner votre blessure et j'irai voir ensuite comment se porte votre femme, lui dit-elle avec un sourire doux.

Albert regarda Candy s'éloigner avec les autres infirmières et baissa les yeux pour regarder celle qui venait de lui parler.

- Que vont-ils lui faire ?

- Il faut l'opérer pour retirer le morceau de ferraille et refermer la plaie en s'assurant bien que toutes les veines touchées ont été réparées.

- Dans combien de temps pourrai-je la voir ?

- Dans quelques heures, pas avant. En attendant, suivez-moi. Vous êtes couvert de sang, vous faites peur à voir.

oooooo

Albert faisait les cents pas dans le couloir de l'hôpital. Candy était sortie de la salle d'opération et avait été transférée dans la salle de réveil. L'opération s'était bien déroulée et peu de tissus avaient été abîmés. C'est en tout cas ce que lui avait rapporté la petite infirmière qui l'avait soigné. Il arborait maintenant un superbe bandage autour de la tête qui n'était pas sans rappeler celui qu'il portait après le bombardement de son train en Italie. Au moins cette fois, il n'avait pas perdu la mémoire. Mais la patience certainement ! Depuis, il arpentait les couloirs dans l'espoir de voir Candy. Il ne cessait de se heurter aux infirmières et aux médecins qui passaient d'une salle à l'autre lorsque l'une d'entre elles le jeta dehors sans ménagement.

- On viendra vous prévenir lorsqu'elle se réveillera ! En attendant, sortez !

Une heure plus tard, la petite infirmière vint le chercher.

- Elle vous réclame, dit-elle simplement.

Le visage d'Albert s'illumina.

- Je vous suis.

Son cœur battait la chamade. Il allait enfin pourvoir la voir. Elle le fit entrer dans une petite chambre et ferma la porte derrière lui. Albert se dirigea vers le lit et ses yeux se remplirent de larmes quand il la découvrit, blanche comme un linge.

- Candy, dit-il en s'asseyant sur la chaise qui lui faisait face. Mon dieu mon amour comme tu es pâle. Est-ce que ça va ?

- Oui, ça va, lui répondit-elle d'une voix faible. J'ai perdu beaucoup de sang, c'est pour cela que je suis pâle. Mais ça va passer. Et toi comment vas-tu, demanda-t-elle en tentant de lever la main jusqu'au bandage d'Albert. Il la saisit au passage.

- Ne fais pas d'efforts, je vais bien. Ma tête va bien en tout cas parce que mon cœur, il est en miettes. Lorsque j'ai vu la voiture, j'ai cru que tu étais morte, Candy, dit-il en posant sa tête sur ses mains qui tenaient toujours celle de Candy.

Toutes les émotions accumulées durant la journée remontèrent à cet instant et il pleura comme un enfant pendant de longues minutes, en couvrant la main de la jeune femme de baisers salés. Elle libéra sa main et la posa sur sa joue humide.

- Chut, je vais bien maintenant. De toute façon, je n'aurais pas pu mourir avant que tu m'aies embrassé, dit-elle en tentant de détendre l'atmosphère.

Il la regarda intensément quelques secondes et se leva pour plonger son visage sur le sien. Il le prit entre ses mains et caressa ses lèvres de légers baisers tendres.

- Tu n'es pas en état pour que je t'embrasse. J'ai eu si peur de te perdre que je pourrais te faire mal tellement j'ai besoin de toi contre moi. J'ai pensé la même chose Candy. Tu étais morte sans que je ne t'embrasse alors que je ne rêvais que de ça. J'ai été un idiot. Un idiot d'attendre, de ne pas te dire ce que je ressens depuis si longtemps. Ce qui s'est passé aujourd'hui m'a fait comprendre qu'il ne faut pas attendre pour profiter des bons moments que nous offre la vie. Qu'il ne faut pas attendre un jour meilleur pour dire ce qu'on pense aux gens qu'on aime. Je t'aime Candy, de toute mon âme. Plus jamais je ne veux être séparé de toi.

- Chut, calme-toi Albert. Je serai encore là demain et je veux être en possession de tous mes moyens quand tu me diras toutes ces choses. Mais je suis si lasse pour l'instant. Me tiendras-tu la main jusqu'à ce que je m'endorme ?

- Toute la vie Candy.

oooooo

Candy était à l'hôpital depuis une semaine et Albert logeait chez l'habitant. Il avait trouvé asile chez une veuve, Mathilde Lambert, dont les deux fils étaient morts à cause de cette guerre. Le plus âgé sur le front, et le plus jeune pendant un bombardement. C'était une femme douce et maternelle, qui portait sur ses traits toute la douleur des vies qui lui avaient été enlevées. L'amour maternel qu'elle ne pouvait plus porter à ses enfants, elle le donnait à Albert. Elle prenait soin de lui comme d'un bijou précieux. Candy et Albert avaient tout perdu quand la voiture de Jules Chevalier avait été pulvérisée par un obus et elle avait donné à Albert les vêtements de son fils ainé qui avait la même carrure imposante que le jeune homme. Chaque soir, ils dînaient tous les deux à la lueur d'une bougie et Albert appréciait que cette femme lui offre ce que sa propre mère n'avait pu lui apporter. Mathilde et Albert savaient que leur complicité prendrait fin le jour où Candy sortirait de l'hôpital et qu'ils reprendraient leur chemin vers l'Afrique, mais aucun des deux n'abordait le sujet, trop heureux des quelques moments de douceur que la vie leur accordait.

Albert avait tenté de joindre Georges, pour le rassurer sur leur sort et pour savoir où en était l'annulation de l'adoption de Candy. Mais ses tentatives avaient été veines. Toutes les lignes téléphoniques avaient été réquisitionnées par l'armée, et une lettre mettrait trop longtemps à lui parvenir. Heureusement, lorsqu'il était sorti de la voiture ce jour là, il portait sur lui son portefeuille où il conservait ses papiers et son argent. Candy aussi avait sauvé ses papiers, grâce au petit sac qu'elle portait toujours en bandoulière.

Candy devait sortir de l'hôpital dans deux jours, et Albert n'avait toujours pas trouvé de moyen de locomotion pour les emmener vers Bordeaux. Les blessures de Jules Chevalier avaient été superficielles et l'homme avait profité d'un convoi de l'armée pour continuer sa route. Il avait été désolé de l'apprendre à Albert mais celui-ci avait compris. La durée de rétablissement de Candy était incertaine et le vigneron ne pouvait attendre. Albert avait bien essayé d'acheter une voiture, mais les campagnes n'en regorgeaient pas et tous les chevaux valides avaient été réquisitionnés pour l'effort de guerre. Seuls quelques vieux canassons restaient pour tirer les charrettes et aider aux champs. De plus, il lui fallait trouver des vêtements pour Candy. Un soir, il décida d'en parler à Mathilde. La vieille dame aurait peut-être une idée à lui soumettre.

- Mathilde, Candy sort de l'hôpital après demain.

Une ombre de tristesse traversa ses yeux ridés. Albert tendit le bras pour saisir sa main qu'elle serra en retour.

- C'est bien mon fils, je suis heureuse pour vous. Vous allez enfin retrouver vot' bien aimée.

- Merci Mathilde, ce que vous me dites me touche. Pourtant, mes problèmes ne sont pas résolus pour autant. Il me faut des vêtements pour Candy et nous ne savons toujours pas comment nous rendre à Bordeaux. Si nous partons à pied, en espérant trouver des âmes charitables pour nous aider à faire un bout de chemin en charrette, cela nous prendra des jours, voire des semaines.

- Je crois que j'ai une solution pour vos deux problèmes Albert.

Le jeune homme lui lança un regard étonné.

- Vot' Candy, elle est grande comment ?

- Elle est toute petite, dit-il avec un sourire en repensant à la silhouette menue dans ses bras.

- Petite comme moi ? demanda-t-elle en se mettant debout.

- A peu près, en effet.

- Et elle est grosse comment ? Demanda la paysanne dont le parlé avait écorché les oreilles américaines d'Albert lorsqu'il l'avait rencontré. Celui-ci ne put retenir un sourire qui cette fois-ci, dévoila ses dents blanches parfaitement alignées.

- Elle n'est pas grosse du tout, elle est très mince.

- Alors c'est bien. Attendez-moi là, j' reviens.

Quelques minutes plus tard, Mathilde revenait les bras chargés de vêtements masculins et de chaussures.

- C'était à mon plus jeune, Jean. Il en aura plus besoin là où il est.

Albert regarda la vieille femme avec tendresse. Il se leva et la prit dans ses bras.

- Merci Mathilde. En plus, des vêtements masculins, c'est parfait. Nous ne savons pas vers quoi nous allons.

- Allez c'est bien normal va, dit-elle en se dégageant de ses bras, émue. Maintenant, prenez la lampe à pétrole et suivez-moi dans la grange. J'ai quelque chose à vous montrer.

Albert la suivit en se demandant ce que cette femme pouvait encore lui offrir de plus. Ils entrèrent dans la grange et Mathilde se dirigea vers le fonds, derrière des ballots de paille. Albert la suivit avec précaution. Ce n'était pas vraiment une très bonne idée de venir dans cet endroit avec une lampe à pétrole dans la main. Mathilde s'approcha d'une masse et ôta le tissu de toile sale qui la recouvrait. Albert ouvrit des yeux ébahis.

- C'était à mon plus grand, Léon. Il en était fou. Il a travaillé dur et a économisé jusqu'au dernier centime pour se l'acheter. Elle était accidentée alors il l'a eu à bon prix et il l'a complètement retapée. Elle a pas roulé depuis six mois qu'il est parti mais je pense qu'y a encore du carburant. C'est une Harley Davidson 1914 model 10-F qu'y disait. Elle est à vous. Lui non plus en a plus besoin là où il est.

- Je ne peux pas accepter Mathilde, dit Albert après quelques minutes, encore sous le choc. Laisser moi vous l'acheter au moins.

- Non Albert, m'insultez pas ! On n'a jamais fait la mendicité chez les Lambert et je préfère que vous la preniez plutôt qu'elle pourrisse dans cette grange. De toute façon j'ai personne d'autre à qui la donner. Il n'y a plus que moi.

Albert s'approcha de Mathilde et la serra dans ses bras une nouvelle fois en lui déposant un baiser sur le front.

- Merci Mathilde. Jamais je ne vous oublierai.