Chapitre 11 – La mission

« La mort est la maladie des bien portants et des malades. Quand on n'est pas malade, on est encore quelqu'un qui doit mourir. »

Vladimir Jankélévitch

Elle avait un goût de sel dans la bouche. Elle essaya de déglutir mais n'y parvint pas, sa gorge était sèche, elle avait soif. Elle toussa pour essayer de libérer sa gorge serrée. Elle entendait le bruit des vagues. Elle était trempée, elle avait froid. Elle essaya de bouger mais son corps endolori lui faisait mal. Elle bougea ses doigts et ils s'enfoncèrent dans le sable. Elle décida d'ouvrir les yeux mais ses paupières étaient lourdes, ses cils collés par le sel. Avec un effort qui lui parut surhumain, elle y parvint. Elle découvrit qu'elle était allongée sur une plage, face contre terre, du sable et de l'eau à perte de vue. Elle fouilla sa mémoire pour trouver une signification à ce que ses yeux lui montraient et les images de la veille lui revinrent en mémoire. Elle pensa soudain à Albert et oublia la douleur de son corps. Elle se releva rapidement et regarda autour d'elle. Il était là, juste à côté d'elle, dans la même position, toujours attaché par les bouées. Elle ne pouvait voir que ses cheveux, son visage était tourné de l'autre côté. Elle se libéra de la bouée et l'enjamba pour voir son visage. Elle le retourna à grand peine et écouta s'il respirait. L'infirmière avait pris le pas sur l'épouse. Son souffle était court, presque inaudible. Elle entama un massage cardiaque et lui fit du bouche-à-bouche. Combien de temps ? Elle ne savait pas, mais elle ne renoncerait pas. Il l'avait sauvé, elle ne le laisserait pas mourir aussi facilement.

- Oh non, William Albert Andrew, tu ne vas pas abandonner maintenant que tu nous as sauvés. Je refuse d'être veuve après seulement quelques semaines de mariage. Je t'ordonne de revenir à toi.

Albert toussa violemment en crachant l'eau qui avait remplis ses poumons. Il se retourna et reprit difficilement sa respiration.

- Bon retour parmi les vivants mon aimé, dit-elle en souriant de soulagement.

- Est-ce que j'avais le choix ? l'entendit-elle répondre d'une voix rauque. Tu as raison, ce n'est pas juste de faire de toi une veuve aussi rapidement. J'ai d'autres projets pour nous, dit-il en se retournant vers elle une fois son souffle revenu.

Ils se tombèrent dans les bras, soulagés de se retrouver vivants et ensemble malgré ce qu'ils avaient traversé.

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Candy et Albert avaient échoué à environ dix kilomètres à l'est de l'ile de Lagos. Il leur fallu la journée entière pour rejoindre leur point de rendez-vous, dans le lagon, par des moyens de fortune. Lorsqu'ils arrivèrent enfin, fatigués, fourbus, courbaturés par une nuit dans un océan déchaîné et une journée à marcher et tenter de trouver de la nourriture et de l'eau douce pour adoucir leurs gorges enflammées par le sel de l'océan, ils découvrirent avec soulagement que les gens de la mission venus les accueillir n'étaient pas repartis en ne les voyant pas arriver le matin même au port.

- Adam ! Mon ami tu es là, Dieu soit loué ! Dit Albert en tombant dans les bras d'un homme brun d'une trentaine d'années, arborant une barbe de plusieurs jours et dont les cernes sous les yeux présumaient d'une grande fatigue.

- Albert ! Mon Dieu, vous êtes sains et saufs. Nous étions très inquiets. Ne vous voyant pas arriver ce matin, nous nous sommes renseignés mais personne n'avait de nouvelles du « Seagull ». Il y a dix minutes, on nous a informés que le bateau avait sombré cette nuit pendant la tempête. Que s'est-il passé ?

- Le bateau a effectivement sombré mais nous avons réussi à sauter à la mer avant de se faire engloutir. Nous avons nagé je ne sais combien d'heures et nous avons échoué sur une plage à une dizaine de kilomètres d'ici. Mais je manque à tous mes devoirs. Adam, je te présente mon épouse, Candice. Candy, voici mon vieil ami Adam Abbott. Nous nous sommes connus lorsque je suis parti en Afrique il y a plusieurs années. Il était responsable du dispensaire dans lequel j'ai travaillé. Une des plus belles périodes de ma vie.

- Madame Andrew, c'est un plaisir de rencontrer celle qui a volé le cœur de ce cher Albert. J'en connais plus d'une qui vont être déçues. Il a brisé le cœur de bien des demoiselles cette année-là en Afrique.

- C'est parce que mon cœur n'a toujours appartenu qu'à une seule femme et que j'ai eu l'extraordinaire chance qu'elle accepte de m'épouser.

- J'en suis heureux. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous mettre en route. Il nous faut plusieurs heures pour rejoindre la mission et il est déjà très tard. Vous n'avez pas de bagages ?

- Tout est au fond de l'océan… répondit Albert.

- Oui, bien sûr, quel idiot. Ce n'est rien, nous vous trouverons des vêtements. Vous pourrez faire des achats en ville plus tard. Depuis que le pays est devenu une colonie britannique et que de nombreuses familles aisées s'y sont installées, les commerces n'ont pas cessé d'ouvrir. Vous trouverez ici pratiquement tout ce qu'on trouve à Londres.

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« Nigéria, Mission Sainte Margaret, quatorze août mille neuf cent seize.

Ma chère Annie,

Cela fait maintenant un peu plus d'un mois que nous sommes arrivés à la mission.

Il fait une chaleur étouffante et humide. L'endroit où nous sommes est magnifique. Nous sommes entourés d'arbres et de verdure malgré le sol sablonneux. La jungle est proche. Albert dit que dans d'autres parties du pays, les paysages sont plus désertiques et arides. Ici c'est très vert car nous ne sommes qu'à quelques dizaines de kilomètres du lagon. La mission est entourée par une enceinte de bois pour nous protéger des animaux sauvages. C'est comme vivre dans une forteresse. La nuit, on peut entendre leurs cris. Au début, ça me faisait peur mais Albert m'a assuré que nous ne risquions rien. Maintenant j'y suis habituée. Je dois même avouer que certains soirs, j'attends avec impatience d'entendre les premiers rugissements, ou les cris des singes dans la jungle. Toute cette vie si près de nous, c'est passionnant.

Je travaille à la clinique dirigée par le Docteur Adam Abbott, un ami d'Albert. Je n'ai pas vraiment le temps de m'ennuyer. La colonisation du pays n'a pas aidé les autochtones. Les gens souffrent de malnutrition, de diverses maladies qui n'ont plus cours chez nous et beaucoup d'enfants meurent en bas âge. C'est très triste mais nous sommes là pour les aider. Hier, nous avons aidé une femme à mettre au monde son enfant. Malheureusement, le bébé était mal placé et malgré les efforts d'Adam pour retourner l'enfant, il est mort quelques heures après sa naissance. Ca m'a bouleversé. Durant ma carrière, j'ai vu tellement d'enfants naître, des cas plus compliqués encore que celui-là et pourtant, nous avons été incapables de le sauver. La mère n'a même pas pleuré. C'était son dixième enfant et quatre étaient déjà morts avant leur cinquième année. C'est le déroulement normal de la vie, la fatalité de leur quotidien. Ca laisse à réfléchir. Ces gens n'ont rien et pourtant, ils sont tellement plus riches que nous. J'apprends beaucoup à leurs côtés et cette vie simple me satisfait énormément. Tu sais que je ne me suis jamais plu au milieu du luxe, j'ai besoin de grands espaces et de liberté, tout comme Albert.

Mon cher mari travaille à la réserve animalière, tout près de la mission. Son travail est vraiment passionnant. Si tu voyais tous ces animaux dans leur environnement naturel. Les éléphants, les lions, les girafes, les rhinocéros, les hippopotames, et j'en oublie sûrement. Je crois que je ne pourrai plus jamais aller dans un zoo. La semaine dernière, ils ont recueilli un bébé léopard dont la mère est morte suite à l'attaque d'une meute de hyènes qui voulait lui prendre le fruit de sa chasse. Albert le nourrit au biberon et le petit s'est pris d'affection pour lui. Tu les verrais tous les deux, ils sont touchants. Il y avait bien longtemps que je n'avais vu Albert si heureux. Ici notre vie est si riche en émotions et si paisible à la fois.

Nous vivons dans une petite maison de bois composée d'une cuisine qui fait aussi office de salle à manger, d'une chambre et d'une salle de bain, si on peut l'appeler ainsi. C'est en fait une pièce d'eau où se trouve un grand bac en bois qui fait office de baignoire. Pas de domestiques, nous faisons tout nous même. Albert cuisine pendant que j'entretiens la maison et m'occupe du linge. Comme lorsque nous vivions ensemble dans mon petit appartement. Le soir, nous nous asseyons sous le porche de notre maison et profitons de la douce chaleur de la nuit, bercés par le bruit de la jungle qui nous entoure. Tout est si facile ici pour nous deux que nous nous demandons si nous rentrerons un jour.

Bien sûr que nous rentrerons, inutile de faire la grimace que j'imagine facilement sur ton joli visage. Albert ne peut s'absenter plus d'un an des affaires de la famille donc au pire, nous serons là l'été prochain. Ce qui implique, je pense que tu l'as compris, que nous ne serons pas présents à votre mariage. Pardonnez-nous. Nous penserons beaucoup à vous ce jour-là.

Au fait, comment la Grand Tante Ellroy a-t-elle pris la nouvelle de notre mariage ? Mal je suppose. Je l'imagine d'ici « Comment ? William épouser cette intrigante, cette orpheline, celle qui a apporté tant de malheurs dans notre maison ? Ce n'est pas pensable, il faut faire quelque chose, il faut faire annuler ce mariage ! Quel honte sur notre famille ! »

Je ne suis pas loin n'est-ce pas ? C'est ainsi, elle ne m'a jamais acceptée, elle ne m'a jamais aimée. J'ai fini par m'y faire.

Ma douce Annie, je vais arrêter là ma lettre. Ma pause déjeuner est finie et je vais devoir retourner auprès de mes patients.

Je t'embrasse de tout mon cœur et j'espère avoir de tes nouvelles bientôt.

Embrasse également Archi et Patty, si elle est à Chicago en ce moment.

Ta sœur qui t'aime (bientôt, je pourrai écrire « ta tante qui t'aime » puisque tu t'apprêtes à épouser le neveu de mon mari…).

Candy. »

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Vingt-quatre décembre mille neuf cent seize.

Assise sur le lit, Candy finissait d'attacher ses sandales à talons. La nuit était chaude, au moins vingt six degrés, et la fine robe de coton blanc qu'elle portait lui tenait déjà chaud. La chaleur à l'intérieur de la maison était suffocante. Elle espérait que la grande salle de la mission serait un peu plus fraiche puisqu'ils devaient tous s'y retrouver pour leur repas de Veillée de Noël.

Albert sortit de la salle de bain en finissant de boutonner sa chemise. Cela faisait presque six mois qu'il passait ses journées au grand air et il arborait maintenant un bronzage brun doré qui faisait ressortir ses yeux bleus et ses cheveux blonds, éclaircis encore par le soleil. Habillé d'une chemise de coton blanc et d'un pantalon en lin beige, il était d'une beauté renversante et Candy le regardait avec admiration.

« Comment se fait-il que cet apollon soit mon mari ? Toutes les femmes de la mission sont toujours accrochées à son bras et même si ça m'agace énormément, je dois bien avouer que je les comprends. Il est tellement beau. Même s'il est dans mon lit tous les soirs, je continue à douter que j'ai cette chance incroyable de l'avoir épousé et qu'il m'aime par-dessus le marché. »

- Candy mon amour tu es prête ? demanda-t-il en se penchant sur elle pour l'embrasser tendrement.

- Dans un minute mon aimé.

Elle se leva pour rejoindre la salle de bain. Il la rattrapa au passage.

- Pas si vite Madame Andrew, dit-il en l'encerclant de ses bras et en l'embrassant une fois encore. Tu es magnifique.

- Merci, tu es très beau toi aussi. Il faut que je sois à la hauteur, avec toutes ces femmes qui te tournent autour, dit-elle en essayant d'échapper à ses bras.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda-t-il en resserrant son étreinte, un sourire illuminant maintenant tout son visage. Serais-tu jalouse ?

- Non, dit-elle en boudant comme une enfant.

Il la serra à l'étouffer et regarda le ciel en riant.

- Elle est jalouse ! Merci mon Dieu ! Je ne pouvais pas recevoir un plus beau cadeau de Noël !

- Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-elle étonnée. C'est normal que je sois jalouse, je suis ta femme, tu es beau comme un Dieu et toutes ces femmes qui sont sans arrêt pendues à ton bras. Bien sûr que je suis jalouse. Je t'aime Albert, et tu es à moi, à moi seule, ne l'oublie jamais, lui dit-elle en utilisant les mots qu'il avait lui-même employé quelques mois auparavant.

Il la regarda un instant silencieusement, presque choqué par ce qu'il venait d'entendre. Puis, il la souleva et la porta jusqu'au lit.

- Albert, qu'est-ce que tu fais ? Nous sommes déjà en retard, dit-elle sans essayer de se débattre pour autant.

- Et bien nous le serons encore plus, dit-il en plongeant sa tête dans son cou.

Elle éclata de rire et commença à déboutonner sa chemise, heureuse d'être dans ses bras, heureuse de voir qu'il l'aimait et la désirait.

- Ah vous voilà enfin ! s'exclama Adam Abbott en les voyant arriver une heure plus tard. Nous avons commencé sans vous, dit-il en soulevant sa coupe de champagne.

- Oui, désolé pour le retard, nous avons eu un petit contretemps, dit Albert en lançant un regard pétillant à sa femme.

- Je suis passé devant votre maison il y a une demi-heure et j'ai bien entendu votre petit « contretemps », dit en riant Alexander Cook, l'autre médecin de la mission.

Tout le monde partit à rire et Candy sentit son teint devenir betterave. Toutes les femmes de l'assistance la regardaient avec envie.

- Que voulez-vous, nous sommes toujours des jeunes mariés, répondit Albert sans se démonter, un sourire satisfait sur les lèvres.

- Venez vous assoir et savourez une coupe de champagne, dit Adam, essayant changer de sujet en voyant l'embarras de Candy.

La soirée se déroula ainsi, dans la bonne humeur, à rire, à raconter des anecdotes, à parler de leur travail à la mission, de ce qu'ils voudraient faire pour améliorer le quotidien des gens. Ils parlèrent bien sûr aussi de la guerre qui faisait toujours rage en Europe. Ils dégustèrent du champagne et partagèrent un succulent repas. Merci à Albert pour tout cela. Dès qu'ils s'étaient installés, ils avaient fait le tour de la mission pour noter ce qu'il manquait à tous les niveaux. Pour l'hôpital, pour la réserve et pour la mission en général. Albert avait également pensé aux soirées qu'ils seraient susceptibles de faire, comme Noël et le Nouvel An, et avait envoyé sa liste à Georges. Un mois et demi plus tard, ils recevaient tout par bateau. Il avait même demandé un gramophone et grâce à lui ce soir, ils allaient pouvoir danser.

- Tu es heureuse mon amour ? Demanda Albert, tard dans la soirée, alors qu'ils dansaient langoureusement sur la musique du gramophone.

- Comme je ne l'ai jamais été, répondit-elle en souriant amoureusement.

- Est-ce que tu es encore jalouse ? Dit-il, un sourire moqueur au coin des lèvres.

- Ca dépend. Si je te dis que je le suis toujours, est-ce que tu vas essayer de me convaincre que j'ai tord comme tout à l'heure ?

Elle lui sourit malicieusement et sentit son regard lui brûler la peau.

- Rentrons, dit-il simplement.

- Albert ? Demanda Candy cette nuit-là, alors qu'ils étaient allongés nus l'un contre l'autre.

- Hum ? Répondit-il en caressant doucement son corps, le regard absent.

- Est-ce que tu es heureux ?

- Comme je ne l'ai jamais été, répondit-il en l'embrassant tendrement.

- Est-ce que tu pourrais l'être plus ?

- Non, tu es tout ce dont j'ai besoin pour être heureux. Pourquoi cette question ?

- Albert, nous n'en avons jamais discuté mais, … est-ce que tu voudrais qu'on fonde une famille ?

- Bien sûr, quelle question ! Je veux plein d'enfants avec des boucles et des taches de rousseur, dit-il en l'embrassant sur le nez. Pourquoi ?

Elle lui sourit tendrement, prit sa main et la posa sur son ventre.

- Joyeux Noël mon chéri.

Il ouvrit de grands yeux et l'instant d'après, une ombre de tristesse traversa son regard.

- Tu n'es pas heureux ? demanda-t-elle inquiète.

- Si, si bien sûr que je suis heureux, je suis très heureux.

- Alors pourquoi cette tristesse dans ton regard ?

Il resta silencieux un instant, caressant son ventre.

- C'est juste que j'aurais voulu t'avoir pour moi tout seul pendant encore quelques temps. Une fois que tu seras mère, je serai relégué au second plan, nous ne passerons plus de moments comme nous passons actuellement. Et puis ça veut aussi dire que nous allons devoir repartir. Tu ne peux pas avoir un enfant dans les conditions dans lesquelles nous vivons ici. Si nous étions à Chicago les choses seraient différentes.

Candy s'éloigna de lui et se mit à pleurer doucement.

- Candy mon amour, pardonne moi, je suis égoïste. Bien sûr que je suis heureux. Nous aurons un merveilleux enfant et nous serons les parents les plus heureux du monde.

- C'est faux. Tu as raison, à cause de cette grossesse, il va falloir repartir et je n'ai pas envie de repartir. Et tu as aussi raison sur le fait que les choses seront différentes entre nous et je ne veux pas que ça change, je suis enfin heureuse et je veux que ça continue. Et il y a autre chose. Je sais que toutes les jeunes femmes rêvent de fonder une famille et moi aussi. Mais pas maintenant, c'est trop tôt, je ne suis pas prête. J'adore mon travail et je n'ai pas envie de le quitter si vite.

Candy pensa à son amie Annie qui était enceinte également et en était tellement heureuse. Leurs enfants n'auraient que quelques mois d'écart et grandiraient ensemble, comme leurs mères avant eux. Pourquoi cette vision angélique était si douloureuse pour Candy ? Peut-être parce que dans ses rêves de maternité, ses enfants avaient les yeux bleus profond et les cheveux châtains ? Les enfants de Terry ? Pourtant elle aimait Albert, sincèrement, et savait que sa place était auprès de lui, qu'il serait le père de ses enfants. Ces pensées firent redoubler ses larmes.

Il la regarda, impuissant. Sa petite femme si joyeuse, si douce et si forte. Bien sûr qu'il la comprenait. Lui aussi voulait fonder une famille avec elle, mais il aurait voulu attendre qu'ils soient rentrés en Amérique. Ici, c'était un peu leur paradis à eux, leur lune de miel. Une année, ils avaient une année pour eux, rien que pour eux et tout tombait à l'eau soudainement. Il se sentait coupable. Toutes ces nuits d'amour qu'ils avaient passées, cette passion qui les rongeait et qu'ils ne parvenaient pas à assouvir. Ils avaient été insouciants, ils n'avaient pas pensé aux conséquences, ils n'avaient pas voulu y penser. Ils s'aimaient et voulaient s'aimer encore et encore, sans contraintes. Pourquoi la vie les rattrapait-elle toujours ? Il sentit les larmes inonder ses yeux et la prit dans ses bras tendrement pour la bercer jusqu'à ce qu'elle s'endorme.

Trois semaines plus tard, Candy perdit son enfant. Ils pleurèrent longuement aussi cette nuit là. Des larmes de soulagement, des larmes de tristesse, des larmes de culpabilité, comme si ce petit être avait su, comme s'il avait décidé de ne pas rester, parce qu'ils ne le méritaient pas…

oooooo

Mai mille neuf cent dix sept.

Il avançait péniblement. Tout son corps lui faisait mal. Ses jambes le portaient à peine tant l'immense fatigue qu'il ressentait l'envahissait peu à peu. Sa tête lui faisait mal, tout tournait autour de lui et il sentait son corps se consumer par la fièvre. Il trébucha et s'effondra sur le sol. Il releva la tête et aperçu non loin les hauts rondins de bois qui composaient l'enceinte de la mission. Encore quelques dizaines de mètres et il arriverait enfin. Il se releva péniblement et reprit la course vers son salut. Les portes s'ouvrirent à son arrivée et le garde qui marchait déjà vers lui fut la dernière chose qu'il vit, avant de sombrer dans un trou noir.

- Posez le sur la table, je vais chercher le Docteur Abbott, dit Candy en voyant arriver le régisseur soutenu par l'un des gardes.

Elle sortit de la salle d'examen pour se précipiter dans l'un des dortoirs de la clinique où Adam Abbott faisait sa visite matinale.

- Adam, vite, c'est Oba.

Adam Abbott releva la tête vers la voix de Candy et vit l'inquiétude sur son visage. Il sortit précipitamment et la suivit vers la salle d'examen pendant qu'elle lui rapportait ce qu'elle avait pu constater des symptômes dont souffrait leur patient. L'inquiétude de Candy l'envahit peu à peu.

- Oba, c'est moi le Docteur Adam, est-ce que tu m'entends ? Demanda-t-il en arrivant auprès du jeune homme.

Celui-ci fit un signe de tête en essayant de masquer une grimace de douleur.

- Où as-tu mal ?

- Partout, dit-il d'une voix faible. Partout dans les jambes, les bras, la tête, le ventre. Je me sens très faible Docteur. C'est arrivé d'un coup, dit-il en se mettant à trembler violemment.

- Diarrhées, vomissements, vertiges ? Demanda encore Adam. Oba confirma ses soupçons.

- Ne t'inquiète pas mon ami, nous allons nous occuper de toi. Rosemary, occupe-toi de lui, dit-il à une des infirmières qui se tenait près de la porte, attirée par l'appel de Candy. Mets le dans la chambre trois. Essaye de faire baisser sa fièvre et recueille un échantillon d'urine. Et demande à Alexander de me rejoindre dans mon bureau. Candy, suis-moi.

Candy et Adam s'enfermèrent dans le bureau du médecin.

- Ce n'est pas possible Adam, ça ne peut pas être ça, c'est une maladie qui s'attaque essentiellement aux jeunes enfants et aux femmes enceintes.

- Tu pense à la Malaria n'est-ce pas ? Je me doutais que tu avais reconnu les symptômes. Et bien si Candy j'en ai bien peur, je pense que c'est une forme plus virulente. J'ai déjà entendu parler de cette forme rare de Malaria qui s'attaque à tout être humain, sans exception. Si c'est le cas, nous sommes à l'aube d'une grave épidémie.

- Mais nos stocks de quinine sont faibles. Comment allons-nous nous en sortir ?

- Il faut dès à présent prendre des dispositions pour essayer de limiter l'épidémie. Peux-tu t'en charger pendant que j'informe Alexander ? demanda-t-il alors que le second médecin franchissait le seuil de la porte.

- J'y vais.

Candy se précipita hors de la clinique. Elle héla Dele, un des hommes qui s'occupait de l'intendance du camp.

- Dele, rassembles des hommes, prends le camion et vas en ville. Fais toutes les couturières de la ville. Rapportes tout le voilage, la toile et le lin que tu trouveras. Vas aussi à l'hôpital et au dispensaire. Demandes-leur de la quinine, tout ce qu'ils pourront te donner. Ensuite, trouves toute la citronnelle que tu pourras et rapportes la. Vite !

- Bien Madame Candy, dit le jeune homme en appelant déjà plusieurs de ses collègues.

- Et Dele, passes par la réserve et demandes à Albert de venir me voir au plus vite.

Pendant les jours qui suivirent, le camp s'organisa pour faire face à l'épidémie. Les soupçons de Malaria furent confirmés lorsqu'on trouva du sang dans les urines d'Oba. Déjà deux autres cas étaient apparus, regroupés dans une des salles de la clinique pour ne pas inquiéter les autres malades.

La Malaria était une maladie qui se contractait par la piqure des moustiques. Chaque fenêtre de chaque bâtiment avait été condamnée par des moustiquaires de fortune. De la citronnelle avait été plantée, étalée, broyée autour des maisons et du camp pour tenter de refouler les moustiques.

Au bout de deux semaines, vingt-quatre cas étaient recensés, dont dix étaient déjà morts. Oba s'en était sortit grâce à la quinine que possédait la clinique et à sa forte corpulence. Maintenant, le stock de quinine qu'avait rapporté Dele diminuait de jours en jours. Albert avait immédiatement télégraphié à Georges de leur faire parvenir au plus vite tous les produits nécessaires à éradiquer la maladie mais Candy et lui savaient qu'ils mettraient trop longtemps à leur parvenir. Le camion était parti plusieurs jours auparavant vers une des villes du nord pour essayer de renouveler leurs stocks mais ils avaient peu d'espoir. S'ils apprenaient qu'il y avait une grave épidémie de Malaria, ils voudraient sûrement garder leurs médicaments au cas où ils seraient frappés à leur tour.

oooooo

Juillet mille neuf cent dix sept.

Candy entra dans l'un des dortoirs de la clinique. Une forte odeur de transpiration mêlée d'excréments et de vomissures lui saisit les narines. Ils avaient beau désinfecter les sols et les instruments et régulièrement nettoyer les corps et changer les paillasses, l'odeur persistait. Elle avança à grands pas vers l'une des couches. Des cheveux blonds collés de sueur sortaient de sous la couverture. Elle avait pourtant lavé son grand corps malade une demi-heure plus tôt, avant de rentrer rapidement pour faire elle-même sa toilette et manger quelque chose pour tenir le coup pendant cette longue journée qui s'annonçait.

Albert s'était effondré la veille au soir dans la cuisine alors qu'il préparait leur repas. Elle était si fatiguée qu'elle n'avait pas vu les symptômes pourtant évidents. Depuis, elle était à son chevet, le plus souvent possible. Elle regarda avec angoisse, les yeux remplis de larmes, son mari se tordre de douleur dont le front brûlant de fièvre ruisselait de sueur et qu'un violent tremblement secouait fréquemment. Elle savait que si l'on ne trouvait pas rapidement de quinine, Albert ne survivrait sûrement pas. Ils dénombraient déjà plus de cent morts sur cent quarante malades traités. Les doses de médicament injectées n'étaient pas suffisantes pour les plus faibles d'entre eux et maintenant, ils n'avaient quasiment plus rien. Candy sortit de sa poche un petit flacon et en versa le contenu dans un verre d'eau. Elle souleva doucement la tête d'Albert et lui fit boire le mélange. Elle avait honte de ce qu'elle était en train de faire. D'autres malades étaient à un stade plus avancé que lui dans la maladie et elle venait d'administrer une des dernières doses de quinine à son mari. Elle leva les yeux vers le lit qui se trouvait juste à côté et découvrit avec douleur que le masque de la mort s'était posé sur le visage de Rosemary, sa collègue. « Une de plus » se dit-elle tristement. Elle posa un dernier regard sur son mari et se leva pour reprendre son travail auprès de ses autres malades.

- Candy, l'appela Adam Abbott une heure plus tard. Apporte-moi les deux dernières doses de quinine.

Candy tourna vers lui ses grands yeux émeraude ourlés de cernes qui déjà s'emplissaient de larmes et lui tendit le dernier flacon.

- C'est tout ce qu'il reste ? lui demanda-t-il étonné et découragé. Mais je suis certain que ce matin encore il restait un deuxième flacon. As-tu bien cherché ?

Pour toute réponse, elle lui offrit un regard agonisant de honte et de désespoir.

- Tu l'as donné à Albert, n'est-ce pas ?

- Je suis désolée, Adam. Je ne peux pas me résoudre à le perdre. Pas après tout ce qu'on a traversé, pas comme ça. Je ne veux pas qu'il me quitte, j'en mourrais. Je sais que la dose que je lui ai donnée n'est pas suffisante mais sa santé a toujours été bonne et j'espère que ça aidera à le sauver. Pardonne-moi. Tu pourras me dénoncer une fois que tout cela sera fini, si toutefois nous survivons.

- Ne t'inquiète pas Candy, je te comprends. Moi aussi je souhaite qu'Albert s'en sorte. De toute façon, deux doses ou rien du tout ne changera sûrement rien à l'état de nos malades.

Cela faisait quatre jours maintenant qu'Albert avait contracté la maladie et aucune amélioration n'était à noter. Les réserves de quinine étaient vides et les morts augmentaient. Candy passait ses journées auprès des autres malades et ses nuits au chevet d'Albert. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi ? Elle avait arrêté de compter. Elle pleurait doucement en tenant la main de son mari. Elle ne pouvait se résoudre à le perdre. Elle l'aimait, sincèrement, profondément. Il était son passé, son présent et son futur. Il était auprès d'elle depuis tellement d'années, à prendre soin d'elle, à la soutenir dans les moments difficiles. Il était son quotidien depuis si longtemps que sa vie n'aurait plus aucun sens s'il la quittait. Ses idées devenaient sombres. Elle n'avait pas l'intention de continuer à se battre s'il partait. La vie lui avait déjà tout pris. Ses parents, Anthony, Alistair, Terry, l'enfant qu'elle avait porté quelques semaines… Si elle lui prenait aussi Albert, elle renoncerait, elle ne continuerait pas cette vie remplie de malheurs.

Un charnier avait été creusé à l'extérieur du camp où l'on entassait les cadavres qu'on recouvrait de chaux. Plusieurs de ses collègues étaient du nombre, le prêtre de la mission, certains employés de la réserve. Ses yeux se brouillèrent à nouveau en imaginant le corps d'Albert aligné à côté des autres. Non, ce n'était pas possible, il ne pouvait pas partir comme ça.

Candy se redressa douloureusement et essaya de dénouer ses jambes lourdes. C'est assise par terre à côté de la paillasse d'Albert qu'elle passait ses nuits depuis plusieurs jours et cette fois-ci, c'était plus difficile que les autres. Elle se sentait courbaturée, ses muscles lui faisaient mal et elle avait l'impression qu'on emprisonnait sa tête à l'intérieur d'un étau. Elle avait eu des nausées le matin même et ce n'est que maintenant qu'elle en comprenait les raisons. Elle avait été contaminée. Elle sentait la fièvre monter et savait que d'ici peu, elle perdrait connaissance. Elle s'allongea auprès d'Albert et attendit de se faire emporter par la maladie. Au loin, elle entendait de l'agitation mais ne parvenait déjà plus à comprendre ce qu'il se passait autour d'elle. Peu à peu, elle arrêta de se battre, et sombra.