Chapitre 12 – Home sweet home

« La naissance est un acte sonore, une action qui engendre le bruit : chaque naissance est un cri qui se déroule, se répercute à travers la vie. »

Yvette Naubert

La sensation du linge humide sur son corps meurtri lui faisait du bien. Sa tête était lourde et brumeuse. Ses yeux essayaient de s'ouvrir mais ses paupières ne parvenaient pas à obéir. Son cerveau tira une sonnette d'alarme lorsqu'il s'aperçu du soin et de la lenteur que l'on portait à sa toilette. Ces gestes n'étaient pas médicaux. La tendresse et l'application à la tâche fit parcourir dans son corps rompu une vague de sensations bien connue. Ses paupières finirent par s'ouvrir péniblement.

- Albert, dit-elle dans un souffle en reconnaissant la silhouette penchée sur elle.

- Candy, mon amour, ça y est tu es revenue à toi. La fièvre est tombée ce matin mais je m'inquiétais que tu n'aies toujours pas repris connaissance.

- Où suis-je ? demanda-t-elle en refermant ses paupières douloureuses.

- Tu es à la maison. Adam a bien voulu que je te ramène lorsque j'ai été guéri. De toute façon, ils manquaient de personnel alors un patient de moins ne les dérangeait pas.

- Combien de temps ?

- Ca fait sept jours que tu es malade et quatre que tu es ici. Tu as été contaminée au moment où les médicaments envoyés par Georges sont arrivés. On peut remercier le ciel qu'il ait été aussi réactif car le camion est revenu bredouille de ses recherches dans le nord. Tu as tout de suite été traitée à la quinine mais ton corps ne parvenait pas à réagir au traitement. Au début en tout cas. Je suis revenu à moi deux jours plus tard et on m'a appris que tu étais malade à ton tour. J'étais tellement inquiet que ça m'a donné un coup de fouet. Dès le lendemain, je m'occupais personnellement de toi selon les instructions d'Adam. Je t'ai ramenée à la maison et j'ai attendu à ton chevet que la fièvre passe. Je t'ai administrée des doses régulières de quinine, je t'ai lavée et hydratée régulièrement. Et te voilà, enfin guérie. J'ai eu si peur de te perdre mon amour, dit-il en s'effondrant soudainement et en laissant aller ses larmes de soulagement.

- Albert… dit-elle en mettant sa main dans ses cheveux. Moi aussi j'ai eu peur de te perdre. Si tu étais mort, je serais morte aussi, de chagrin si la malaria n'avait pas voulu de moi.

- C'est fini maintenant. Nous sommes guéris tous les deux. Rentrons maintenant Candy. Je ne veux pas risquer de te perdre à nouveau. Il faut retourner à Chicago.

- Albert, mon aimé, tu sais que ça ne serait pas correct de faire ça. Nous avons souffert de nombreuses pertes à la mission et on ne peut pas les abandonner maintenant.

Albert la regarda tristement. Bien sûr, il aurait dû s'en douter, elle ne voudrait pas abandonner les autres.

- D'accord, mon amour, restons encore un peu. Mais dès que de nouveaux volontaires arriveront, nous rentrerons. Promis ?

- Promis, répondit-elle en se laissant porter par la fatigue.

oooooo

« New York, vingt-sept août mille neuf cent dix sept.

Ma chère Candy,

Pardonne mon silence pendant ses dernières semaines mais j'ai une grande nouvelle à t'apprendre. Je suis maman ! Quelle sensation merveilleuse ! Notre fils est né le sept juillet au matin, après m'avoir fait souffrir le martyr toute la nuit. Que de douleurs mais que de bonheurs également. Nous l'avons appelé Alistair, comme son cher oncle que nous aimions tant et qui nous a quittés si brutalement.

J'ai hâte que tu le vois, il est magnifique ! Un savant mélange entre Archi et moi. Les cheveux cendrés de son père et les yeux de sa mère. C'est un ange, il ne pleure quasiment jamais.

Pardonne-moi, je ne parle que de mon fils et je te néglige ma chérie.

Qu'en est-il de vous ? Je tremble encore en pensant que vous avez tous deux failli mourir dans cette horrible épidémie. T'ai-je déjà dit à quel point je t'admire ? Oui, sûrement, mais laisse-moi te le dire encore. Tu es tellement courageuse Candy. Après toutes les horribles choses que tu as traversées tout au long de ta vie, tu ne prends pas cinq minutes pour penser à toi et savourer ton bonheur. Non, tu dois t'occuper des autres, c'est dans ta nature. Si j'avais été à ta place, j'aurais quitté la mission dès les premiers cas de Malaria. Mais toi non, tu es restée pour soigner les autres au péril de ta vie. Réflexion faite, si j'avais été à ta place je ne serais jamais allée en Afrique ! Mais ça, c'est une autre histoire…

Cela fait plus d'un an que vous êtes partis et tu me manques terriblement. Quand reviendras-tu Candy ?

Je ne suis pas la seule à m'impatienter, tu sais ? Le pauvre Georges est harcelé par la Grand Tante pour qu'il « somme » Albert de rentrer et assumer ses responsabilités de chef de famille. Je doute que Georges ne dise quoi que ce soit à Albert de tout cela mais il faut tout de même que vous sachiez qu'elle ne décolère pas depuis l'annonce de votre mariage. Je sais par Archi qu'elle a contacté des avocats lorsqu'elle l'a appris pour savoir s'il y avait un recours possible, vu que tu étais la fille adoptive d'Albert. Je ne sais pas comment Georges et lui ont fait, mais il s'avère qu'il n'y a plus trace nulle part de vos anciens liens de parenté. Certaines pages des livres de famille ont même été arrachées. Georges en a pris pour son grade mais est resté stoïque comme à son habitude en prétendant n'être au courant de rien. Archi et moi riions sous cape…

Même si elle a fini par s'avouer vaincue, elle en veut toujours terriblement à Albert, et à toi aussi, bien entendu, mais ce n'est pas quelque chose de nouveau. Même si tu avais épousé le Tsar de Russie, elle aurait trouvé un moyen de te le reprocher…

Candy ma chérie, je dois m'arrêter là car mon fils me rappelle qu'il est l'heure de le nourrir.

J'espère que dans ta prochaine lettre, tu m'annonceras la date de votre retour.

Prenez bien soin de vous.

Avec toute ma tendresse.

Annie »

oooooo

Février mille neuf cent dix huit.

Candy sortit des toilettes de la clinique après avoir une fois de plus rendu son petit-déjeuner. Adam Abbott remarqua son teint blanc et alla vers elle.

- Les nausées matinales n'ont pas cessé ?

- Toujours pas, répondit-elle. Je pensais pourtant qu'arrivée à la fin du premier trimestre, elles s'arrêteraient.

- Tu ne l'as toujours pas dit à Albert ?

- Pas encore mais je vais devoir lui dire. Tu sais que je voulais être sûre de ne pas le perdre comme la dernière fois avant de lui dire. Maintenant que les trois premiers mois sont passés, je n'ai plus le choix.

- Tu as l'air mal à l'aise à l'idée de lui en parler. Penses-tu qu'il n'en serait pas heureux ?

- Oh si, je sais qu'il sera heureux. Nous en avons beaucoup parlé depuis l'épidémie et nous sommes prêts tous les deux. Mais je sais que dès qu'il le saura, il voudra qu'on reparte pour Chicago.

- Et il a raison Candy. Tu sais toi-même que ce ne sont pas les meilleures conditions pour avoir un enfant. De plus, il vaut mieux que ta grossesse ne soit pas trop avancée lorsque vous prendrez le chemin du retour. C'est un voyage long et fatigant.

Candy et Albert se trouvaient sous le patio de leur maison, profitant de cette chaude soirée d'hiver. Au Nigéria, les saisons ne se distinguaient que de quelques degrés.

Candy avait été soucieuse pendant tout le repas. Elle ne savait pas comment Albert allait prendre le fait qu'elle lui ait caché sa grossesse pendant trois mois. Elle soupira pour s'armer de courage et prit tendrement la main de son mari.

- Albert mon aimé, il y a quelque chose d'important dont je veux te parler.

Il la regarda tendrement en caressant sa main de son pouce.

- Je suis enceinte, dit-elle simplement.

Il continua à la regarder un instant puis dévia son regard vers un point invisible dans la nuit.

- Je sais, répondit-il calmement.

- Tu sais ? Mais comment ? Adam t'aurait-il parlé ?

Albert sourit. Bien sûr, son ami était au courant. Il était médecin et proche de Candy, il avait dû être le premier informé.

- Non Candy, ce n'est pas Adam qui me l'a dit.

Candy était de plus en plus étonnée. Seul Adam savait. Ses collègues avaient bien remarqué ses nausées matinales mais elle avait mis ça sur le compte des effets qu'avait eu la Malaria sur son corps.

- Qui alors ? demanda-t-elle, curieuse.

- Personne. Me crois-tu si naïf ? J'ai bien vu qu'il y avait quelque chose d'anormal dans ton cycle et bien que tu essaies de me le cacher, j'ai remarqué que tu étais souvent malade le matin. Ca fait plus d'un mois que je sais, mais j'ai respecté ta décision de me tenir à l'écart. Même si j'ai été clair sur le fait que je voulais agrandir notre famille, je sais que la réaction que j'ai eue l'an dernier t'a blessée et j'ai préféré attendre que tu te sentes prête à m'en parler.

- Albert, non, ce n'est pas ça, dit-elle en le forçant à la regarder. Si j'ai attendu c'est parce que je voulais être sûre de ne pas le perdre, comme la dernière fois. Je n'ai pas souhaité te tenir à l'écart, juste te protéger.

Il leva la main pour caresser sa joue.

- Je t'aime tellement mon amour, dit-il tendrement, les yeux brillants. Tu me fais le plus beau cadeau qui soit.

Il embrassa tendrement ses lèvres, puis son nez et son front avant de la serrer possessivement dans ses bras. Sa main descendit sur son ventre qu'il caressa avec douceur, les larmes aux yeux.

- Non mon aimé, c'est toi qui me fait le plus beau cadeau qui soit, dit-elle en posant sa main sur la main d'Albert.

- Tu sais ce que cela signifie ?

- Oui, que nous devons rentrer.

- Oui, nous devons rentrer, répéta-t-il.

Puis, respirant le parfum de son cou, elle sentit un courant électrique monter le long de son échine. Elle leva la main et la posa sur sa poitrine.

- Albert, dit-elle dans un souffle.

- Hmm ?

- Mes hormones me rendent folles.

Il se détacha de leur étreinte pour la regarder dans les yeux, le regard pétillant.

- Plus que d'habitude ? Demanda-t-il, un sourcil levé pendant que le coin de sa bouche dessinait déjà un sourire taquin. Il connaissait parfaitement l'appétit sexuel de sa femme qui l'enchantait d'avantage chaque jour.

- Tu n'as pas idée… répondit-elle, les paupières à moitié fermées, regardant sensuellement les lèvres pleines de son mari.

Albert n'eut besoin de rien de plus pour s'embraser dans la seconde. Il mit son bras sous les jambes de son épouse et la souleva aussi facilement que s'il s'était agit d'un fétu de paille pour l'emporter à l'intérieur de la maison.

oooooo

Le mois de mars laissa la place à avril et Albert et Candy quittèrent la mission et l'Afrique. Le voyage du retour serait long. Soucieux de l'état de son épouse, Albert avait prévu de nombreuses étapes à leur voyage. Il ne voulait pas prendre le risque de traverser à nouveau la France et opta plutôt pour l'Amérique du Sud. Ils feraient le chemin en paquebot pour la traversée de l'Atlantique et sur des navires postaux pour le reste du voyage.

C'est ainsi que début avril, ils embarquèrent sur un bateau postal en direction de Las Palmas, Canaris, où ils arrivèrent sept jours plus tard. Candy se reposa une semaine dans un hôtel luxueux au bord d'une plage de sable fin. Paysage paradisiaque s'il en est. Ils montèrent ensuite à bord du Lutetia, qui faisait escale entre Lisbonne et Rio de Janeiro, qu'ils atteignirent neuf jours après. A nouveau, Albert souhaita laisser quelques jours à son épouse pour se reposer avant d'embarquer sur un navire postal qui les amènerait aux États-Unis en deux semaines. Deux semaines éprouvantes sur un bateau qui n'avait pas pour habitude de recevoir des passagers. Candy pourrait profiter encore du climat chaud de la Floride à leur arrivée. Ils prendraient ensuite le train, dans un wagon privé et luxueux, jusqu'à New-York, où les attendraient Annie, Archi et leur fils Alistair, environ huit semaines après leur départ.

oooooo

Mai mille neuf cent dix huit.

Terry entra dans la chambre d'hôpital. La pièce était sombre, uniquement éclairée par une simple lampe de chevet. Il avança vers le lit, s'assit sur une chaise et prit la main de Susanna dans la sienne. La conversation qu'il avait eue quelques instants plus tôt avec le médecin lui revenait en mémoire. Susanna souffrait de la grippe espagnole, une victime de plus au tableau de chasse de ce fléau qui avait pris le monde d'assaut en cette année mille neuf cent dix huit. Sa fin était proche, au plus quelques jours. Mais sa santé n'avait jamais été bonne et il savait, en entendant le souffle rauque émanant de ses poumons, qu'elle ne passerait sûrement pas la nuit.

Il pensa tristement aux quelques années qu'ils avaient partagées depuis ce terrible soir d'hiver mille neuf cent quatorze, où sa vie et celle de la femme qu'il n'avait jamais cessé d'aimer depuis le premier regard, sur ce navire les emportant tous deux vers l'Angleterre, avaient basculé.

Il était resté avec Susanna, par devoir, à la demande de Candy, promettant de rendre la jeune actrice amputée heureuse. Mais il avait lamentablement échoué. Bien sûr, il était resté auprès d'elle et bien sûr, il l'avait épousée, mais n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ca lui était impossible.

Il avait très rapidement emménagé dans la grande demeure des Marlowe, Madame Marlowe faisant office de chaperon jusqu'à ce qu'ils soient mariés. Mais Terry n'était pas pressé de se lier pour la vie à la jeune femme. Pourtant, elle lui était totalement dévouée et il savait qu'il aurait pu profiter de la situation en se laissant aller à ses plus bas instincts. Mais cette idée seule lui donnait la nausée.

Chaque jour, elle le regardait avec un visage remplit d'adoration, chaque jour elle espérait qu'il fasse un pas vers elle, le premier pas vers le bonheur. Chaque nuit, elle priait pour qu'il apparaisse sur le seuil de sa chambre pour l'aimer comme un homme et une femme sont supposés s'aimer, mais rien de tout cela n'arriva. Il ne pouvait pas.

Chaque soir, en s'endormant, après s'être noyé dans une bouteille d'alcool en espérant atténuer un peu sa peine, il se demandait pourquoi ce projecteur ne lui était pas tombé dessus, le libérant de la prison dans laquelle il vivait depuis.

Un seul regard sur le visage de Susanna lui rappelait son amour perdu et chaque jour il la haïssait d'avantage de lui avoir enlevé le seul bonheur de sa vie. Il supportait à peine d'être dans la même pièce qu'elle, répondant par des « hmm, hmm » aux conversations qu'elle tenait pour elle seule, se hâtant de finir son repas pour pouvoir se retirer dans sa chambre loin de la personnalité étouffante de la jeune femme. Susanna n'était pas naïve, elle savait que Terry aimait toujours Candy. Elle pensait que s'il pouvait enfin tourner la page, s'il n'avait plus d'espoir, il finirait par l'épouser.

Et l'occasion se présenta. Un matin, alors qu'ils prenaient leur petit déjeuner, Susanna se fit un malin plaisir à mettre sous les yeux de Terry la une d'un journal national, annonçant le mariage du chef de la famille Andrew, William Albert Andrew, avec sa protégée, Candice Neige Andrew.

Candy était magnifique sur la photo, prise quelques semaines avant leur mariage, au bal organisé chez les Livingston la veille de leur départ pour l'Afrique, et le regard amoureux qu'elle échangeait avec Albert aspira toute force en lui.

« Candy mon amour, tu m'as donc oublié ? Comment pourrais-je t'en vouloir d'en épouser un autre alors que je suis fiancé à Susanna ? Albert est un homme bien, je suis sûr qu'il te rendra heureuse. Mais n'oublie pas que je n'aimerai jamais personne d'autre que toi mon amour. »

Susanna eut un rire mauvais en voyant la tristesse sur le visage de Terry. Il leva les yeux vers elle et lui lança le journal à la figure. Ensuite, il se leva et partit pour le théâtre. Il resta absent une semaine, et Susanna, après cela, se garda bien d'évoquer à nouveau Candy.

Mais elle ne s'était pas trompée et quelques semaines plus tard, Terry lui demanda de choisir une date pour leur mariage. Il ne l'aimait pas, il ne l'aimerait jamais, mais il devait faire comme Candy, il devait tenir sa promesse.

Pourtant les choses ne s'arrangeaient pas et il haïssait Susanna toujours plus. Il avait définitivement perdu Candy à cause d'elle. Il n'avait même pas pu l'embrasser sur l'Autel, lorsque l'abbé lui avait dit qu'il pouvait embrasser la mariée. Il s'était fait violence pour l'embrasser sur le front, sentant le dégoût lui monter à la bouche.

Quelques semaines après leur mariage, Susanna, déçue de constater qu'il n'était pas pressé d'accomplir son devoir conjugal, lui demanda pourquoi ils ne partageaient pas le même lit. Terry, mal à l'aise et toujours plus dégoûté que jamais à l'idée d'une intimité entre eux, trouva comme piteuse excuse que c'était préférable dans son état, qu'il ne voulait pas heurter sa jambe malade involontairement pendant la nuit.

Ce soir là, Susanna avait explosé, lui reprochant son comportement toujours distant et les excuses qu'il produisait sans cesse pour éviter de passer quelques moments en sa compagnie. Ne réussissant pas à retenir la haine qui montait en lui, il lui avait répondu qu'il lui avait promis de rester auprès d'elle tout au long de sa vie mais que ça n'impliquait pas qu'il doive avoir des sentiments pour elle et encore moins devenir intimes ! Son cœur appartenait à une autre, elle le savait depuis le début, et ça ne changerait jamais.

Après cette dispute, le couple Grandchester s'éloigna un peu plus l'un de l'autre. Susanna et Madame Marlowe finirent par se rendre compte de l'erreur qu'elles avaient commise en accablant Terry de reproches quant à l'accident qui avait couté la jambe et la carrière de Susanna, et le chantage affectif qui s'en était suivi. Maintenant, tout le monde était malheureux. Susanna du rejet de son époux, Terry d'être condamné à vie à cette mascarade, et Madame Marlowe de découvrir sa fille plus malheureuse chaque jour.

Terry regarda le visage paisible de Susanna lorsque qu'elle rendit son dernier souffle. Une immense vague de tristesse le submergea à cet instant. Il s'en voulait de ne pas avoir réussi à mieux dissimuler ses sentiments à l'égard de Susanna, de n'avoir pas eu la force de lui montrer un minimum de tendresse alors qu'il lui devait la vie, et ainsi, la rendre un tant soit peu heureuse.

Oui mais quelle vie !

Il était honteux de sentir le soulagement d'être enfin libéré de son fardeau et désespéré que Candy soit mariée alors qu'il était enfin libre. Leur vie n'avait été qu'une succession de rendez-vous manqués, celui-ci n'en était qu'un de plus.

oooooo

Juin mille neuf cent dix huit.

Albert et Candy étaient enfin arrivés chez Archi et Annie. Leur appartement, au dernier étage d'un immeuble récent et luxueux, se situait dans l'Upper West Side, tout près de l'Université de Columbia. Il se composait d'un grand salon donnant sur une vaste terrasse, d'une salle à manger, d'une bibliothèque qui faisait aussi office de bureau à Archibald, d'une chambre de maître, d'une nurserie et de deux chambres d'ami. Chaque chambre possédait sa propre salle de bain avec tout le confort moderne.

Annie regardait tendrement son amie. Quelle n'avait pas été sa surprise en découvrant une Candy grosse de sept mois. Celle-ci s'était bien gardée de lui en faire part dans leur correspondance. Elle était maintenant confortablement installée dans l'un des sofas du salon et nourrissait le petit Alistair, qui semblait ravi et fasciné de découvrir cette tante dont sa mère lui avait tant parlé.

- Tu sembles fatiguée Candy. Votre voyage a été long et pénible et Alistair fait son poids maintenant qu'il aura bientôt un an. Tu devrais aller te reposer.

- Ca va, ne t'inquiète pas. Vous m'avez tellement manquée que je veux profiter de vous le plus possible. Et puis ce petit homme est tellement adorable. J'ai tellement hâte d'arriver au terme de ma grossesse pour tenir enfin le mien dans mes bras.

- Je te comprends, j'étais comme toi il y a un an. Tu verras, c'est magnifique de donner la vie. Lorsqu'on te le met dans les bras la première fois, tu as l'impression que jamais auparavant tu n'as aimé quelqu'un comme tu l'aimes déjà. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti, et Archibald m'en fait la réflexion assez souvent, finit-elle en riant doucement.

- Alors c'est vrai qu'un enfant change un couple ? Demanda Candy inquiète en se remémorant les paroles d'Albert un an et demi auparavant. Délaisses-tu son père depuis que ton fils est né ? Est-ce que … l'intimité que vous partagiez a disparue ? demanda-t-elle gênée de poser une question aussi intime.

Annie sourit et lui prit la main.

- En effet, les choses sont différentes, mais elles sont toujours merveilleuses, ne t'inquiète pas. Avant, je n'avais rien d'autre à faire que de m'occuper d'Archi. Depuis qu'Ali est né, au moins je m'occupe pendant la journée. Mais mes soirées sont toujours consacrées à mon mari et nous nous aimons toujours autant, la rassura-t-elle. Mais pour toi Candy, c'est différent. Tu n'as jamais été une femme au foyer. Albert t'a toujours connue comme une femme active et l'attention que tu portais à tes malades, tu la porteras à ton enfant. L'amour que tu ressens pour Albert n'en sera pas entachée. L'amour que l'on porte à son enfant est différent de celui que l'on éprouve pour son mari. Il ne peut pas le remplacer puisqu'il ne vient pas de la même partie du cœur. Notre cœur est grand Candy et il peut aimer plus d'une personne à la fois, de façon bien différente.

Candy regarda son amie. Elle sentait un double sens dans ses paroles. Serait-il possible qu'Annie sache que Candy aimait déjà deux personnes profondément mais de façon totalement différente ?

« Terry, je suis si près de toi à cet instant. Je sais que tu es quelque part dans cette ville et j'aimerais tant te voir. Mais quelle serait ta réaction si tu me voyais enceinte d'un autre homme ? Sais-tu que je suis mariée à Albert ? Et Susanna, t'a-t-elle donné des enfants ? Porte-t-elle ou a-t-elle porté cet enfant qui aurait dû être le mien ? Jamais je n'aurai le courage de le demander à Annie. Jamais je n'aurai la force de retenir mes larmes si elle m'apprenait que tu lui as fait des enfants. Il vaut mieux que je ne sache rien de toi et que je me concentre sur ma vie, sur mon époux et l'enfant que je porte. »

Sentant les larmes qu'elle combattait gagner du terrain sur sa volonté, elle prétexta une fatigue soudaine et se retira dans sa chambre.

Candy était allongée sur le lit mais ne parvenait pas à dormir. Ses pensées vagabondaient. Elle écoutait les bruits de la ville, les bruits de l'appartement. Leur chambre était située non loin de la bibliothèque et elle entendait les voix étouffées d'Archi et d'Albert. Elle s'aperçu peu à peu que le ton montait mais ne distinguait plus que la voix d'Albert. Quelques minutes plus tard, son mari entra dans leur chambre. Il ôta son veston et ses chaussures et vint s'allonger auprès d'elle.

- Annie m'a dit que je te trouverais là. Comment vas-tu mon amour ? lui dit-il en l'embrassant tendrement sur les lèvres.

- Je vais bien, ne t'inquiète pas. Quels étaient ces haussements de voix que j'ai entendus à l'instant ? demanda-t-elle inquiète.

- Rien, fit-il d'un geste évasif de la main, la Grand Tante Ellroy au téléphone…

- Que t'a-t-elle dit ?

- Elle « exige » que je rentre immédiatement à Chicago pour reprendre les affaires, dit-il avec un sourire amusé.

- Que lui as-tu répondu ? Demanda-t-elle, soulagée de voir son mari détendu.

- Que tu avais besoin de te reposer vu ton état, que nous voulions voir notre famille New Yorkaise et que nous rentrerons lorsque nous l'aurons décidé. Aussi que je n'étais plus un enfant et qu'elle n'avait rien à exiger de moi. Je sais ce que je fais, j'ai pleinement confiance en Georges.

- Et ?

- Et elle m'a répondu que tu n'avais pas besoin de moi et que je devais rentrer sans toi. Elle est folle de penser que je pourrais t'abandonner ne serait-ce que qu'une journée. Nous sommes mariés et même si je sais qu'elle désapprouve, il faudra bien qu'elle s'y fasse, dit-il en posant sa main sur la hanche de Candy et en descendant doucement sur sa cuisse.

Il vit le regard de son épouse se voiler. Elle posa sa main sur sa cravate et descendit jusqu'aux boutons de son gilet.

- T'ai-je dit que je préférais largement les vêtements que tu portais en Afrique ? demanda-t-elle en commençant à retirer ses boutons un à un. J'avais un accès plus direct à ta peau.

Il sourit et prit ses lèvres sans attendre.

Annie et Archi étaient dans le salon à converser joyeusement du retour de leurs amis, lorsqu'Archi s'arrêta au milieu d'une phrase pour tendre l'oreille.

- Chut, dit-il à sa femme qui l'interrogeait sur son brusque silence. Est-ce que tu entends ce que j'entends ? dit-il, un sourire malicieux sur les lèvres.

Annie écouta attentivement. Elle ouvrit soudain grand les yeux et étouffa un rire en rougissant.

- Se reposer, hein ? dit-il en levant les sourcils.

Puis, il alla s'assoir auprès de sa femme et posa une main sur son genou.

- Ca ne vous donne pas des idées Madame Cornwell ? demanda-t-il en haussant plusieurs fois les sourcils d'un air coquin.

- Archi, répondit-elle gênée, voyons, en plein après-midi ?

- Il y en a que ça ne gêne pas… Et tu sais, Albert a toujours été mon modèle, dit-il en élargissant son sourire.

- Toutes les excuses sont bonnes, rit-elle en levant les yeux au ciel.

Sur ce, son mari lui prit la main et l'emmena dans leur chambre.

« Candy, Candy… tu es incorrigible… » Pensa-t-elle en souriant.

oooooo

Onze août mille neuf cent dix huit.

C'était un dimanche chaud et ensoleillé. Candy et Albert dégustaient un thé glacé sur la terrasse du Manoir. Ils étaient tous deux pieds nus. Lui portait un pantalon de lin écru et une chemise blanche aux manches retroussées, lâchée négligemment sur son pantalon. Elle portait une simple robe de coton rose à bretelles. Elle était au terme de sa grossesse mais l'enfant tardait à arriver.

La Grand Tante ne s'était pas jointe à eux. Elle ne supportait pas l'image qu'ils donnaient devant les employés. Cette tenue négligée, cette façon de se comporter en public la mettait hors d'elle. Elle accusait Candy d'avoir une mauvaise influence sur son mari mais savait au fond d'elle qu'Albert avait toujours été ainsi, faisant fi de son statut, de son rang.

Candy essaya de se lever difficilement et Albert fut près d'elle en quelques secondes pour l'y aider.

- Mon amour, où vas-tu comme ça ?

- Marchons dans le jardin veux-tu ? La journée est si belle, j'aimerais tant être à Lakewood à cet instant.

- Je sais mais tu ne peux pas voyager, tu le sais n'est-ce pas ?

- Je sais, répondit-elle boudeuse. Peut-être que si nous marchons un peu le petit se décidera à venir. Je n'en peux plus.

- Je sais ma belle, répondit-il tendrement en lui offrant son bras. Alors, es-tu sûre pour les prénoms ?

- Oui, mais j'espère que ce sera un garçon.

- En tout cas, garçon ou fille, il a l'air très calme, dit-il en lui caressant le ventre. Il doit tenir ça de moi.

Elle le regarda un instant et il lui fit un clin d'œil.

- Tu as sûrement raison. Je suis certaine que j'étais déjà une chipie dans le ventre de ma mère.

Ils arrivèrent au niveau de la fontaine et Candy sentit avec bonheur les gouttelettes d'eau fraiche l'éclabousser.

- Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour tremper mes pieds dans l'eau fraiche de cette fontaine.

Avant qu'Albert puisse réponde, Candy sentit un liquide chaud lui couler entre les jambes et elle serra le bras de son époux.

- Candy ! s'exclama-t-il en voyant la flaque autour des pieds de la jeune femme.

- Bon, bah, je crois qu'on y est. Ca commence, dit-elle très calmement.

Elle fit demi-tour et commença à se diriger vers le Manoir.

- Attends, laisse-moi te porter.

- Non, je vais marcher. Fais-moi confiance, je sais ce que je fais, ça aidera le processus.

En arrivant sur la terrasse, elle agrippa le dossier d'une chaise et se pencha en avant en tenant son ventre, une grimace de douleur sur le visage.

- Candy ! Est-ce que ça va ? demanda Albert inquiet.

- Une contraction. Mon Dieu on m'a souvent dit que ça faisait mal mais il faut le vivre pour le croire.

- Qu'est-ce que je peux faire ? Demanda-t-il, impuissant.

- Appelle le docteur et reste éloigné de moi jusqu'à ce que ce soit fini.

- Comment ? Mais pourquoi ? Je veux être près de toi pour te soutenir.

- Non Albert. Si cette douleur s'intensifie d'heure en heure, je vais te détester de m'avoir mise dans cet état.

Albert resta penaud en voyant s'éloigner sa femme. Elle se dirigea vers la cuisine et demanda qu'on chauffe de l'eau et qu'on apporte des serviettes propres dans son ancienne chambre. Puis, elle monta difficilement les escaliers menant au premier étage, s'arrêtant de temps à autre pour laisser passer la contraction qui lui déchirait les entrailles.

La Grand Tante se leva de son fauteuil, agacée.

- Mais elle ne va pas se taire ? Ne peut-elle pas faire ça dans la dignité ? Dit-elle après qu'ait résonné un nouveau hurlement de Candy.

- Ca suffit ma Tante ! Candy n'est pas du genre à montrer facilement sa douleur. Si elle crie c'est que ça doit être vraiment douloureux. N'en rajoutez pas à mon anxiété.

- Pfff, elle n'a jamais su se tenir de toute façon, cette fille d'écurie.

- Ma Tante, je vous demanderai de surveiller vos paroles ! C'est de ma femme que vous êtes en train de parler. De plus, que connaissez-vous aux douleurs de l'enfantement vous qui n'en avez jamais eu ? Si sa souffrance vous dérange, je vous invite à sortir de NOTRE maison ! hurla Albert, à bout de nerfs.

Vexée, la Grand Tante Ellroy sortit prestement du bureau.

Plusieurs heures plus tard, Albert entendit les cris d'un nouveau né. Il se précipita hors de son bureau et commença à monter les marches menant au premier étage. Le médecin vint à sa rencontre.

- Albert !

Albert se figea en apercevant le médecin. Une angoisse lui comprima le cœur.

- Candy ?

- Elle va bien, ne vous inquiétez pas. Elle est épuisée mais elle va bien, répondit le médecin qui vit aussitôt Albert se détendre. Vous avez une magnifique petite fille. Venez la voir.

Le visage d'Albert s'illumina et il courut aussi vite qu'il put dans la chambre où Candy reposait. Elle était très pâle mais souriait au lange qu'elle tenait dans ses bras. Il arriva auprès d'elle et s'agenouilla aux pieds du lit. Ils se sourirent et elle lui montra l'enfant qu'elle portait dans ses bras.

- C'est une fille, dit-elle.

- Je sais. Elle est magnifique.

- Je crois qu'elle te ressemble. C'est toujours difficile à dire pour un nouveau né mais je crois vraiment qu'elle va te ressembler.

- Alors ? demanda le médecin. Comment allez-vous l'appeler ?

Candy regarda Albert qui lui fit un signe de la tête.

- Margaret Rosemary, répondit-elle au médecin.

- C'est très joli, dit-il en les regardant tendrement. Il avait vu Albert naître et maintenant c'était au tour de ses enfants, il en ressentait une grande fierté. Vous avez raison Candy, elle ressemble beaucoup à son papa lorsqu'il est né.

Les yeux de Candy s'élargirent.

- Vous avez mis Albert au monde ?

- Et oui, et je suis fier de continuer avec la nouvelle génération.