Chapitre 13 – Tentations

« Veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation : car l'esprit est prompt, mais la chair est faible. »

Saint Matthieu

Juillet mille neuf cent vingt.

Dorothée sortit la première du wagon avec Margaret dans ses bras. Candy suivait derrière. Lorsque la petite fille vit Annie de loin, elle courut dans sa direction.

- Marraine !

- Mon amour ! répondit Annie en ouvrant les bras à sa filleule. Alors, tu as fait un long voyage dans le grand train ?

La petite fille hocha la tête pour toute réponse en jouant avec les perles du long sautoir de sa marraine. Celle-ci la pris par la main et se dirigea vers son amie.

- Candy, comme je suis heureuse de te voir, dit Annie en la prenant dans ses bras. Mon Dieu ce que vous m'avez manquées. Oh mais je peux sentir que le futur petit Andrew prend déjà de l'ampleur, dit elle en s'écartant et en posant ses mains sur le ventre rebondit de Candy.

- Oui, cinq mois déjà. Comme le temps passe vite. Comment va mon adorable filleul ?

- Alistair faisait la sieste quand je suis partie. Je l'ai laissé aux bons soins de sa nounou. Comment vont Albert et mon cher mari ?

- Archibald est arrivé hier soir au manoir. Lorsque nous sommes parties ce matin, il se rendait à son premier jour aux entreprises Andrew. Ne t'inquiète pas, ces deux semaines passeront vite, tu peux me croire. Quant à Albert, il est parti sur la Côte Ouest depuis une semaine. Il m'a appelé hier soir et était ravi d'apprendre que nous venions passer quelques jours avec toi et le petit. Il s'inquiète toujours pour moi depuis que nous sommes rentrés d'Afrique et qu'il a dû reprendre ses voyages d'affaire. Et maintenant que je suis à nouveau enceinte, c'est pire. Il m'appelle tous les soirs et refuse les voyages de plus de trois semaines.

- Il t'aime tellement, dit Annie avec un sourire tendre sur les lèvres.

- Moi aussi je l'aime, répondit Candy avec le même sourire. Mais on ne se refait pas, j'ai horreur d'être dorlotée comme si j'étais encore une enfant.

- Et moi qui aimerais tant me faire dorloter de la sorte…. Répondit Annie rêveuse. J'espère que quand Archi rentrera de son stage à Chicago, il me montrera à quel point je lui ai manquée…

Les deux amies éclatèrent de rire.

- Allons-y maintenant. Je veux être là quand mon fils se réveillera, sinon, il va alerter tout le quartier avec ses pleurs.

oooooo

Les deux amies se promenaient dans les rues de New-York pendant que les enfants étaient au parc avec leurs nounous. Elles avaient décidé de passer la journée à faire du shopping et se retrouver un peu seules, comme lorsqu'elles étaient de jeunes et insouciantes adolescentes, afin de discuter de leur vie et de ce qu'elles avaient loupé pendant la période où Candy était en Afrique.

Après avoir passé des heures à marcher, les mains chargées de paquets, Candy se sentait un peu fatiguée. Sa grossesse la fatiguait rapidement. Les deux amies décidèrent de s'arrêter prendre le thé avant de rentrer.

Elles entrèrent dans un salon de thé célèbre dans toute la ville pour sa grande variété de thés et la qualité de ses pâtisseries. Après s'être installées à une table et avoir commandé un Darjeeling pour Annie et un Ceylan pour Candy, ainsi que quelques mignardises des différentes douceurs que proposait la carte, elles se détendirent un peu en attendant d'être servies. Candy regardait autour d'elle, anxieuse malgré les années de rencontrer quelqu'un qu'elle connaissait et qui aurait pu lui rappeler la blessure de son cœur. Les femmes ont un sixième sens pour ce genre de chose et son cœur sursauta lorsqu'elle entendit une voix féminine dans son dos.

- Candy ? Candice Neige Andrew, c'est bien vous ?

Candy se retourna, sachant pertinemment à qui appartenait cette voix.

- Madame Baker ! Quel plaisir de vous voir.

- Oh mon enfant, tout le plaisir est pour moi. Puis-je me joindre à vous quelques instants ? Je m'apprêtais à sortir lorsque je vous ai vue. Vous me feriez un grand plaisir en acceptant, j'aimerais tellement parler avec vous quelques instants et savoir ce que vous devenez.

- Avec plaisir Madame Baker. Laissez-moi vous présenter ma meilleure amie Annie Cornwell.

- Madame Cornwell, répondit Eleanor Baker en saluant chaleureusement Annie. Et je vous en prie Candy, appelez-moi Eleanor. Alors Candy, comment allez-vous ? J'ai appris que vous étiez mariée à l'homme qui était votre tuteur. Je vous ai vus en photo dans le journal, votre mari est un très bel homme si vous voulez mon avis.

- Je vous remercie Eleanor, dit Candy avec un sourire gêné. Oui, nous nous sommes mariés pendant notre voyage en Afrique. Nous avons une petite fille de deux ans qui se prénomme Margaret et nous attendons le deuxième dans quatre mois, dit-elle en caressant son ventre.

- Oh comme c'est merveilleux. Je suis très heureuse pour vous. Oh mais j'y pense, que faite vous ce soir ? C'est la première de la nouvelle pièce de Terry, « Beaucoup de bruits pour rien » où il joue Benedict. Et oui, une comédie, qui l'aurait cru ? Je suis sûre qu'il serait ravi de vous revoir. Venez avec vos époux, tenez voici quatre places.

- Merci Eleanor, mais je ne suis pas sûre que nous puissions venir. Voyez-vous, nos maris sont en voyages d'affaire, il n'y a que nous deux et ….

- Nous serons ravies de venir toutes les deux, merci Madame Baker, coupa Annie en prenant deux places parmi les quatre qu'elle leur tendait. Puis-je vous demander comment va Terry ? Comment se remet-il depuis le décès de Susanna ?

Candy ouvrit des yeux ronds. Comment ? Susanna était morte ? Terry était libre ? Elle caressa son ventre rebondit avec une certaine tristesse. Terry était enfin libre, mais pas elle. Elle était mariée et heureuse de l'être. Elle avait un mari merveilleux, une petite fille adorable et un autre enfant en route. Elle sortit de ses pensées sombres et reprit le cours de la conversation.

- Il va mieux. Les premiers mois ont été difficiles. Il a vendu la maison qu'il avait achetée juste après leur mariage et s'est acheté un petit appartement sur Broadway. Il ne voulait pas rester dans une maison si chargée de souvenirs. Il a été déprimé pendant plusieurs mois mais il va mieux. Je pense que c'est pour ça qu'il désirait faire son retour dans une comédie, pour alléger le cœur de tout le monde.

- Excusez-moi Eleanor, mais je suis surprise d'apprendre la mort de Susanna. Quand est-ce arrivé ?

- En mille neuf cent dix huit, la grippe espagnole. Vous deviez être en Afrique, c'est pour cela que vous n'en avez pas entendu parler.

- Oui Candy, c'est arrivé un mois avant votre retour. Tu étais tellement heureuse que je n'ai pas voulu t'en parler. Et puis nous avions tellement de choses à nous raconter après une si longue absence.

- Je suis tellement peinée d'apprendre ça. Si j'avais su, j'aurais envoyé mes condoléances à Terry. Il a dû me penser bien ingrate.

- Pas du tout Candy. Terry savait que vous étiez partie en Afrique et également que vous étiez mariée. Il savait que si vous aviez été aux États-Unis, vous vous seriez manifestée. Malgré tout ce qui a pu se passer entre vous, il vous considère toujours comme une amie et c'est pour cela, j'en suis sûre, que ça lui ferait plaisir de vous voir ce soir à sa première.

« Ainsi Terry sait que je suis mariée avec Albert. Bien sûr, il a dû le lire dans la presse. La Grand Tante Ellroy a fait publier un article lorsqu'elle a appris que nous nous étions mariés en France et elle a dit à la presse que nous étions en voyage de noces en Afrique. Drôle de voyage de noces, deux ans… Terry mon amour, comment as-tu réagi en apprenant que j'étais mariée à Albert ? As-tu souffert autant que de la perte de ta propre épouse ? As-tu fini par tomber amoureux de Susanna ? M'as-tu oubliée ? Et si je réussissais à te voir seule à seul ce soir, verrais-je dans tes yeux cette petite flamme qui brillait toujours quand tu me regardais ? »

- Vous avez raison Eleanor, poursuivit Candy. Nous viendrons.

oooooo

Albert entra dans la salle de bal de la maison des Mathesson. Il n'était pas friand de ces soirées mais il était en négociation avec Gregory Mathesson pour un gros contrat qui permettrait aux Entreprises Andrew de couvrir toute la Côte Ouest et par conséquent, il n'avait pas le choix. De plus, lorsqu'il avait essayé de joindre Candy quelques heures plus tôt, Dorothée lui avait appris que Candy et Annie étaient sorties au théâtre et Albert n'avait pu contenir l'angoisse qui avait comprimé son cœur. Elle était à New-York, elle allait au théâtre… Et si elle allait voir Terry ? Il avait balayé cette idée aussitôt. Candy était enceinte de cinq mois. Elle n'était pas en état de faire la coquette avec son ancien petit-ami. Et puis il y avait Annie. Il avait donc décidé de venir à ce bal. Si Candy prenait du bon temps en son absence, pourquoi pas lui ?

Il prit une coupe de champagne sur le plateau d'un des serveurs, se dirigea vers un groupe d'hommes qu'il connaissait et commença à discuter de choses et d'autres. Des répercussions de la guerre sur l'économie, de la reconstruction de l'Europe à laquelle les États-Unis participaient activement, de sport, de culture…. Il reposait sa troisième coupe sur un plateau lorsqu'il sentit une main se poser sur son biceps.

- William Andrew, quelle délicieuse surprise.

Albert se retourna et offrit son sourire le plus charmeur à la jeune femme qui se trouvait devant lui.

- Mademoiselle Livingston, quel plaisir de vous voir, dit-il en lui baisant la main. Que faites vous à Los Angeles ? Avez-vous brisé le cœur de tous les hommes de la Côte Est pour étendre ainsi votre tableau de chasse jusqu'ici ?

- Voyons William, c'est moi que vous appelez « Briseuse de cœurs » alors que c'est vous qui avez pris le mien il y a quatre ans et l'avez horriblement malmené ?

- Si c'est vrai je m'en excuse platement. Y a-t-il un moyen de me faire pardonner, belle Isabelle ? lui dit-il les yeux pétillants du champagne qu'il avait bu un peu rapidement, le ventre vide.

- Plus d'un mon ami, plus d'un… dit-elle en le regardant malicieusement. Pourquoi ne pas commencer par me faire danser ?

Une heure plus tard, à bout de souffle, ils arrivèrent sur la terrasse en riant, une coupe de champagne à la main.

- Et bien je dois dire que je ne m'étais pas amusé comme ça depuis bien longtemps, dit Albert en buvant sa coupe d'un trait.

- C'est que vous ne m'avez pas laissé beaucoup d'occasions de vous montrer mes talents. Je suis réputée pour amuser la galerie, ne le saviez-vous pas ?

- Non je l'avoue, mais je vous crois. J'avais peur de m'ennuyer à mourir en venant seul à cette soirée mais je dois bien avouer que je ne le regrette pas le moins du monde.

- Moi non plus William, bien au contraire… dit-elle en s'approchant de lui, tout à coup plus sérieuse. Venez, allons nous promener dans les jardins. Il fait un temps magnifique, la nuit est chaude et son odeur est envoûtante.

- Je vous suis, lui dit-il, le regard brûlant.

oooooo

Candy et Annie étaient en route pour le théâtre. Bien qu'Annie essaye de soutenir la conversation pendant le trajet, Candy restait silencieuse. Annie pouvait voir à quel point son amie était anxieuse à la façon dont elle se tordait les mains et poussait de longs soupirs. Elle décida à briser la glace.

- Candy ma chérie, tu es nerveuse à l'idée de revoir Terry n'est-ce pas ?

Candy poussa à nouveau un long soupir.

- Nous ne nous sommes pas revus depuis cette horrible nuit où nous nous sommes séparés. Je ne l'ai revu qu'une fois, à Rocktown, dans ce petit théâtre ambulant où il était dans un état pitoyable. Mais lui ne m'a pas vue cette fois-là, je suis partie avant qu'on ait une chance de se croiser. J'avais tellement peur de me retrouver en face de lui et de ne pas être capable de le quitter à nouveau. Tellement de choses se sont passées depuis. Albert, mes enfants, la mort de Susanna. Comment allons-nous réagir si nous nous revoyons ce soir ? Et puis regarde moi, je suis affreusement grosse.

Annie sourit à la coquetterie de Candy. Elle était toujours amoureuse de Terry, elle en était sûre. Et bien qu'Annie adore Albert, elle pensait que son amie avait besoin de revoir Terry, d'être sûre que ce qu'elle avait fait était juste, que la décision qu'elle avait prise ce soir-là était juste.

- Mais non ma chérie, tu es magnifique. La maternité te va très bien. Et je suis sûre que Terry voit toujours en toi l'adolescente de Saint Paul. Tu pourrais bien avoir pris cinquante kilos, je suis sûre que pour lui tu serais toujours la même.

Annie lui prit la main et la regarda tendrement.

- Advienne que pourra, lui dit-elle simplement et Candy comprit que son amie la soutiendrait, quoi qu'il arrive ce soir.

oooooo

La porte de la bibliothèque s'ouvrit et deux silhouettes se précipitèrent dans la pièce. La femme plaqua l'homme contre la porte avant de tourner la clé dans la serrure. Elle monta ses mains jusqu'à ses cheveux et approcha son visage du sien. Il la regarda intensément dans les yeux. Elle connaissait ce regard, elle l'avait vu sur tellement d'hommes auparavant. Il la désirait. Elle s'approcha un peu plus et il prit sa bouche, violemment. Aussi violemment que l'étincelle dans les yeux de la femme le suppliait, aussi violemment que l'alcool qui coulait dans ses veines lui faisait oublier ce qu'il faisait, où il se trouvait, aussi violemment que son sexe dressé dans son pantalon lui ordonnait. Elle l'avait séduit, tenté, aguiché toute la soirée, elle allait apprendre qu'on ne fait pas ça à un homme impunément. Il dégrafa le haut de sa robe sans briser leur baiser et sortit sa poitrine de son corsage. Il la malaxa sans douceur. Il entendit ses gémissements de plaisir et le feu qui brûlait en lui redoubla. Il n'était pas tout à fait inconscient et essayait en vain de lutter contre son corps, contre la luxure que l'alcool faisait ressortir en lui. Il savait qu'il ne parviendrait pas à résister, qu'il était trop tard pour faire marche arrière. Mais dans un sursaut de lucidité, il brisa leur baiser.

- William…. Dit-elle dans un gémissement de protestation, les yeux brûlants, sa main ayant déjà dégrafé son pantalon pour en sortir son sexe gonflé de désir.

Il la regarda intensément et posa sa main sur sa tête. Sans la quitter des yeux, il fit pression pour qu'elle descende, lentement. Comprenant sa commande muette, elle ne résista pas. Elle s'agenouilla devant lui et le prit dans sa bouche.

Il essayait de ne pas penser à sa femme pendant qu'une autre le faisait gémir. Il ne devait pas, il n'aurait pas dû, mais maintenant il était trop tard. Il en avait trop envie, il en avait besoin. Il savait que c'était une vengeance. Elle était sortie, au théâtre, à New-York….. Non, il devait se tromper. Elle l'aimait, il le savait. Elle portait son enfant.

Il posa sa main derrière la tête de la femme et la força à accélérer sa cadence. Il fallait que ça se termine, vite. Il devait partir d'ici. Il devait aller rejoindre sa femme. Vite.

oooooo

Candy pleura pendant toute la pièce. C'était pourtant une comédie et aux rires qu'elle entendait autour d'elle, elle savait que c'était un succès. Mais elle ne pouvait détacher les yeux de cet homme si beau qui avait un jour été l'homme de sa vie. Elle buvait ses paroles sans en comprendre le sens, tellement elle était perdue dans ses pensées et sa fascination. Terry lançait souvent des œillades en direction de leur loge et ainsi, elle savait qu'il savait. Elle ne savait pas si Eleanor lui avait dit ou s'il avait juste senti sa présence, mais il savait.

Après que le rideau se soit baissé et que les comédiens aient reçu un tonnerre d'applaudissements, elles sortirent de leur loge pour rejoindre le hall et avoir une chance de retrouver Eleanor Baker.

- Terry a été merveilleux, dit Annie. Je ne pensais pas qu'il puisse jouer dans une comédie. Il était tellement drôle, j'ai peine à croire que c'était bien le jeune homme taciturne du Collège de Saint-Paul.

Un homme apparut et les interpella.

- Madame Andrew ?

- Oui, c'est moi, dit Candy un peu surprise.

- Monsieur Grandchester souhaiterait vous parler. Seule. Dans sa loge.

Candy se tourna vers Annie qui lui fit un sourire.

- Candy, ma douce. Je me sens un peu fatiguée et je pense que finalement je ne vais pas rester pour la réception. Je suis sûre que le chauffeur de Madame Baker pourra te ramener à la maison saine et sauve.

- Mais Annie…

- J'insiste Candy, dit-elle en lui posant une main rassurante sur le bras.

- Très bien, bonne soirée. Je vous suis, dit-elle en se tournant vers l'homme.

Il la fit passer par un nombre incalculable de portes et de couloirs, si bien qu'elle se demanda comment elle pourrait bien retrouver son chemin une fois qu'elle aurait vu Terry. Il s'arrêta devant une porte sur laquelle était inscrit « GRANDCHESTER » et elle sentit à ce moment son cœur s'emballer. Il était là, à quelques mètres d'elle, juste derrière cette porte. L'homme frappa lourdement.

- Entrez, dit la voix qu'elle chérissait tant.

L'homme ouvrit la porte et lui fit signe d'entrer, avant de refermer la porte derrière elle. Tout d'abord, elle ne vit personne. La loge dans laquelle elle se trouvait était uniquement éclairée de la lampe qui se trouvait au dessus du miroir devant lequel se dressait une table, une chaise et divers produits de maquillage. Sur le mur de gauche, un sofa agrémenté de quelques coussins semblait neuf et jurait un peu avec le reste du mobilier, un peu rustique. Sur le mur de droite, une armoire contenant des costumes de scène et des vêtements de ville était à moitié cachée par un paravent. Candy sursauta en voyant la tête de Terry la regarder avec un sourire par-dessus le paravent.

- Bonjour Candy, assied-toi je n'en ai pas pour longtemps.

- Mon Dieu Terry, tu m'as fait une de ces peurs, dit-elle en tenant son cœur qui battait encore plus fort, si tant est que ce soit possible.

Elle s'installa sur le sofa et ferma les yeux pour écouter attentivement les bruits qu'il faisait, devinant ainsi ses gestes. Elle l'imaginait ôtant son costume de scène, à demi-nu derrière ce paravent qui était si près d'elle. Un frisson lui parcouru l'échine à cette pensée et elle sourit en se disant que quelques années plus tôt, elle aurait sûrement rougi. Maintenant elle était une femme et elle connaissait parfaitement les plaisirs d'un corps nu à ses côtés. A vrai dire, elle ne connaissait que le corps d'Albert mais savait deviner les lignes d'un homme en regardant à travers la coupe de ses vêtements. Et elle parvenait très bien à imaginer Terry à travers son costume de scène.

Elle se sentit observée et ouvrit les yeux. Il était là, plus beau que jamais dans son costume beige et sa cravate marron sur une chemise blanche. Il était toujours le même, les même yeux d'un bleu profond qui la regardaient avec une joie non dissimulée. Elle se leva, et alla se jeter dans ses bras. Il n'était pas utile de parler. Ils avaient juste besoin de cette étreinte qu'ils attendaient depuis si longtemps. Six ans, six longues années. Et le temps avait tenu ses promesses. Jamais une étreinte n'avait pu leur donner autant de bonheur à l'un comme à l'autre. Ils revivaient. Ils étaient morts de longues années auparavant et renaissaient de la chaleur de l'autre, de l'odeur de l'autre. Ils n'avaient rien oublié. Leurs corps n'avaient pas oublié le plaisir d'être ainsi pressés l'un contre l'autre.

Elle le sentit resserrer encore son étreinte et enfouir son visage dans ses cheveux.

- Oh, Candy…

- Chut, ne parle pas mon amour, ne gâchons pas cet instant avec des mots. Les mots ne servent plus à rien maintenant, il est trop tard.

Aussi étrange que cela puisse paraitre, les mots si difficiles à prononcer avant leur séparation, cette impossibilité à exprimer ou manifester leur sentiments six ans et plus auparavant, paraissaient aujourd'hui si dénués de sens. Ils savaient tous deux quels sentiments les unissaient, mais n'avaient jamais su les exprimer. Aujourd'hui, tout était si différent.

Elle sentit sa joue devenir humide et comprit qu'il pleurait. A cet instant, toutes les émotions qu'elle avait retenues pendant ces six longues années remontèrent à la surface et elle se laissa aller, tout comme lui, à sa peine. Oui ils étaient ensemble à cet instant, mais rien n'avait changé. En tout cas, si les raisons pour lesquelles ils étaient séparés avaient changées, les faits restaient les mêmes, ils ne pouvaient pas être ensemble. Susanna n'était plus un obstacle, mais maintenant, elle avait Albert, Margaret, et l'enfant qu'elle portait. Ils s'aimaient et le savaient, ils n'avaient pas besoin de se le dire. Les larmes qui les secouaient mutuellement parlaient pour eux. Ils restèrent longuement ainsi, serrés dans les bras l'un de l'autre, à sangloter. Trop longtemps pour l'état de Candy.

- Terry, asseyons-nous si tu veux bien. Comme tu as dû le remarquer, je suis enceinte et je ne peux pas rester debout bien longtemps.

- Pardonne-moi Candy, bien sûr, viens t'assoir.

Ils prirent place sur le sofa et Terry regarda son ventre.

- C'est pour quand ?

- Dans quatre mois. J'ai aussi une petite fille de deux ans, Margaret.

Le regard de Terry s'assombrit et des larmes roulèrent à nouveau sur ses joues. Elle leva la main et essuya l'une d'elles.

- Je sais. Moi aussi j'aurais voulu qu'ils soient de toi, mais la vie en a voulu autrement.

Il la prit dans ses bras et de nouveaux sanglots le secouèrent.

- C'est tellement bon de t'avoir là, dans mes bras mais tellement douloureux de savoir que tu appartiens à un autre.

- Je serai toujours à toi dans mon cœur, Terry.

- J'aurais dû me battre pour nous, je n'aurais pas dû me laisser influencer si facilement. J'aurais dû te retenir cette nuit-là, nous aurions trouvé une solution. Personne n'a été heureux de la décision que nous avons prise. Ni Susanna, ni moi. Nous avons passé ensemble des années horribles et j'ai honte de te l'avouer Candy mais j'ai été soulagé quand elle est morte. Honteux aussi de ressentir ça et de ne pas avoir réussi à tenir ma promesse. Et désespérément seul, désespérément vide, de savoir que j'étais libre et que toi tu ne l'étais plus. Je n'ai jamais aimé que toi, je ne l'ai jamais touchée, pas même embrassée, même pas le jour de notre mariage. Je ne l'ai épousée que lorsque j'ai su que tu avais épousé Albert et que tout était fini pour nous, qu'il n'y avait plus d'espoir. Je t'aime tellement Candy, je t'aime tellement…

Elle se redressa un peu et le regarda dans les yeux, entourant son visage de ses mains.

- Moi aussi je t'aime Terry. Jamais je n'aimerai personne comme je t'aime, pas même Albert. Tu es dans chacun de mes rêves, dans chacun de mes soupirs. Chaque jour je me lève parce que je sais que quelque part, tu te lèves aussi pour profiter de la même journée que moi. Tu es la force qui me fait avancer. Juste avant et juste après mon mariage, c'est à toi que j'ai pensé, Terry, parce que c'était toi que j'aurais voulu épouser ce soir là, pas Albert. Lorsque ma fille est née, ce sont tes traits que j'ai cherché sur son visage. Pas une journée ne passe sans que je ne pense à toi. Je t'aimerai toujours, jusqu'à ma mort.

Sur ces mots, et à sa plus grande surprise, elle prit ses lèvres tendrement. Une fois la surprise passée, il resserra son étreinte et passa une main dans ses cheveux pour accentuer leur baiser. Il l'embrassa comme si c'était son seul moyen de rester en vie, comme si tout cela n'avait été qu'un long et horrible cauchemar dont il venait de se réveiller. Le goût de ses lèvres n'avait pas changé. Il s'en souvenait comme s'il l'avait embrassée la veille encore. Ses lèvres douces, chaudes, sucrées… Lorsqu'ils brisèrent ce baiser, Terry souriait.

- Tu as bien changé Candy. Il y a quelques années, je recevais une gifle pour t'avoir volée un baiser, et aujourd'hui, c'est toi qui m'embrasse.

- Nous ne sommes plus des enfants, et j'ai toujours regretté que notre seul baiser se soit terminé si brutalement par ma faute. C'était le seul souvenir que j'avais de toi. Aujourd'hui, nous pouvons nous faire de nouveaux souvenirs, Terry, dit-elle en dénouant sa cravate.

Il se laissa faire. Elle commença à le déshabiller et ils s'allongèrent sur le sofa. Terry la regardait, fasciné par ce qu'était devenue sa petite Taches de Son. Elle était une femme qui connaissait les plaisirs de l'amour et qui voulait les partager avec lui. Il ne voulait pas penser au lendemain, il ne voulait pas penser qu'elle appartenait à un autre, que cet autre avait parcouru son corps avec ses mains, avec sa bouche, qu'il avait été le premier et qu'il l'avait initiée. Non, il ne voulait penser qu'à elle, qu'à eux. A son tour, il commença à la déshabiller.

Ce n'est qu'une fois qu'ils furent tous deux nus qu'il découvrit réellement son corps de femme enceinte. Ils se caressèrent longuement, découvrant chacun le corps de l'autre, mémorisant chaque centimètre de peau pour la garder en mémoire. Mais Terry ne pouvait pas aller plus loin. Il la désirait, son corps le trahissait trop pour le nier, et il rêvait de ce moment depuis des années. Mais savoir qu'elle portait en elle l'enfant d'un autre, lui rendait les choses impossibles. Ils s'embrassaient, se caressaient, mais il n'entrait pas en elle. Elle gémissait à chacune de ses caresses et il sentait qu'elle s'impatientait, qu'elle avait autant que lui besoin de consommer cet amour et ce désir qui leur faisait mal physiquement. Elle caressa son sexe gonflé et entre deux baisers, le supplia de la prendre. Dieu que c'était dur de résister, Dieu qu'il avait envie d'elle, Dieu qu'il aimait ses caresses impudiques sur sa virilité.

- Non Candy je ne peux pas, finit-il par dire dans un gémissement.

- Comment ? Je sais que tu le veux autant que moi, viens Terry je t'en supplie, viens en moi.

- Non je ne peux pas, pas dans ton état, je suis désolé.

Elle se redressa et le regarda, comprenant soudain le sens de ses paroles.

- C'est parce que je suis enceinte, c'est ça ? Je ne te fais pas envie.

- Non Candy, ce n'est pas ça, dit-il avec un sourire amusé. Je te trouve magnifique mon amour. Et comment peux-tu dire que tu ne me fais pas envie ? Tu peux voir par toi-même que le problème n'est pas là.

- Alors quel est le problème Terry ?

- Je ne peux pas te faire l'amour alors que tu es enceinte d'un autre, c'est tout. Je peux difficilement te l'expliquer mais c'est comme ça, je ne peux pas entrer en toi, même si je me damnerai pour pouvoir le faire.

- Je comprends, répondit-elle un peu tristement.

- Mais ça ne veut pas dire que je ne te désire pas. Cette nuit et cette nuit seule est à nous, il ne faut pas la gâcher. Laisse-moi te montrer comme je t'aime, laisse-moi goûter à ton corps, laisse-moi te donner du plaisir mon amour.

Elle lui sourit et ferma les yeux, devinant avec délice les jeux amoureux auxquels ils étaient sur le point de se livrer.

oooooo

« Mon amour,

Je devrais déjà être partie mais je ne peux m'empêcher de te regarder dormir. J'aurais dû couvrir ton corps nu pour que tu n'attrapes pas froid mais je ne peux m'y résoudre. Tu es tellement beau à la lueur de cette simple lampe qui fut témoin de nos retrouvailles. Je veux imprimer cette image dans mon esprit pour ne jamais l'oublier. Elle sera avec moi chaque jour, chaque nuit.

Je ne regrette rien, sauf peut-être la frustration de n'avoir pu aller au bout de notre besoin l'un de l'autre. La vie n'a pas été tendre avec nous mais je ne m'en plains pas. Je suis sûrement de nous deux celle qui s'en sort le mieux. Peut-être ai-je suffisamment payé dans mon enfance pour qu'elle allège mes souffrances en me donnant la famille que je n'ai jamais eue. Cette famille qui aurait dû être la nôtre.

Nous avons eu la chance de nous retrouver une fois, et cette unique fois m'aidera à continuer. N'abandonne pas mon amour. Refais ta vie, trouve une femme qui t'aime comme Albert m'aime et panse tes plaies. Nous ne pouvons être ensemble dans cette vie mais peut-être nous retrouverons nous après.

Mon cœur est léger aujourd'hui de savoir que tu n'as jamais cessé de m'aimer, que ma souffrance était partagée. Je t'aimerai toujours Terry. Même lorsque je serai une vieille femme entourée de ses petits-enfants, mon cœur aura toujours quinze ans. Il sera toujours auprès du tien, cette nuit de Saint-Sylvestre sur la Mauritania, au Collège Royal de Saint-Paul, au bord du lac en Écosse et cette nuit, cette merveilleuse nuit que nous venons de partager.

Nous ne nous reverrons peut-être jamais et c'est sûrement mieux ainsi. Continue ta vie Terry, je t'en supplie. Je ne pourrais être heureuse en sachant que pendant que je suis entourée de l'amour des miens, tu restes seul dans ta souffrance.

Adieu mon amour.

Merci pour cet amour magnifique que nous partageons.

A toi pour toujours.

Candy. »