Chapitre 18 – Les amants maudits

« Maudit : Frappé de malédiction. »

L'été était beau et chaud. Seuls quelques jours de pluie avaient soulagé le paysage sec du domaine de Lakewood. Albert avait pris deux mois de vacances pour profiter de sa famille dans leur résidence d'été. Les enfants ne quittaient pas leur père d'une semelle, immortalisant ces moments trop rares de complicité dans des jeux toujours renouvelés.

Randonnées à cheval, à pied ou à bicyclette, donnaient naissance, chaque semaine, à une nouvelle aventure. Pique-niques au bord du petit lac de la propriété, sports nautiques, pêche, étaient le quotidien de la famille Andrew. La grossesse de Candy ne lui accordant que peu d'activités, elle se plaisait à observer les siens grimper aux arbres les plus vieux et les plus hauts du parc, non sans l'inquiétude de son instinct maternel. Allongée sur une chaise longue, un livre à la main, la petite chienne Poupette étendue à ses pieds, elle attendait patiemment le retour des randonneurs, sachant que son fils lui raconterait l'aventure par le menu. Chaque mardi soir, la famille se retrouvait devant les derniers films du cinéma muet dans une pièce aménagée à cet effet, où se mêlaient rires, angoisses ou larmes, devant les comédies, aventures ou drames de Charlie Chaplin, Rudolph Valentino, Mary Pickford, Douglas Fairbanks, Gloria Swanson ou Buster Keaton.

C'était la fin de l'après midi et Candy s'étira langoureusement en sortant d'une « petite » sieste de deux heures. Sa vision s'ajusta sur la silhouette d'Albert, revenant des écuries avec, sur chacune de ses épaules massives, un étrange colis braillant et gesticulant. Elle sourit de cette complicité qui liait son mari et ses enfants. C'était un bon père, qui s'amusait avec eux autant que s'il avait leur âge. Arrivé devant la chaise longue, il déchargea sa marchandise.

- Allez les enfants, rejoignez Dorothée à la cuisine pour prendre votre goûter et ensuite, au bain !

- Mais papa, on a encore envie de jouer avec toi, dit le petit William, dont la bouche s'était retroussée en une moue boudeuse.

- Oh oui papa, prends nous encore sur tes épaules, c'était tellement drôle, enchaina sa sœur.

- Les meilleures choses ont une fin. Demain, nous aurons tout le temps de nous amuser, mais pour aujourd'hui, c'est fini. Embrassez votre mère et allez rejoindre Dorothée.

- Oui mes amours, ayez un peu pitié de votre pauvre père. Venez m'embrasser et faites ce qu'il vous dit.

Les enfants claquèrent chacun un baiser sonore sur les joues de leur mère et foncèrent vers la maison en courant, suivis du chien. Candy se déplaça un peu sur sa chaise afin de laisser Albert s'allonger à ses côtés.

- Ils vont finir par me tuer, se plaignit-il en se lovant contre son épouse.

- Mais non, tu es pire qu'eux, répondit-elle en riant, et je sais que tu aimes ces moments où tu les as pour toi tout seul.

- C'est vrai, avoua-t-il, mais tu me manques. On ne se voit pas suffisamment à mon goût.

- Tu me manques aussi mon aimé, mais je ne peux malheureusement pas vous suivre cette année et j'avoue que j'en suis un peu frustrée.

Albert réfléchit quelques instants en jouant avec les boucles de sa femme.

- Que dirais-tu d'une journée juste tous les deux ? Dorothée et les autres domestiques réussiront bien à occuper les enfants. J'ai besoin de t'avoir pour moi tout seul. Et il y a quelque chose que j'aimerais te montrer depuis longtemps.

- De quoi s'agit-il ? demanda-t-elle, les yeux brillants de curiosité.

- Tu verras… répondit-il, un sourire énigmatique sur les lèvres.

Quatre jours plus tard, en fin d'après midi, Candy et Albert enfourchaient leurs bicyclettes pour une randonnée mystérieuse dont ils ne rentreraient que le lendemain.

- Ca va aller mon amour, tu te sens capable de faire du vélo ?

- Je ne suis pas handicapée, je suis enceinte ! Et si cette promenade ne dure pas des heures, ça devrait aller. Je serai, de toute façon, moins secouée qu'à cheval.

- Nous arriverons rapidement, ne t'inquiète pas.

- Et où allons-nous au juste ? Nous partons une journée et n'avons aucun bagage.

- Tu verras…

Exaspérée par les mystères que son mari adorait faire, elle soupira et commença à pédaler. Ils parcoururent ainsi environ deux kilomètres avant de s'enfoncer dans la forêt. Dix minutes après leur départ, Candy afficha un sourire triomphal.

- Je sais où nous allons !

- Ah oui ? Demanda Albert sans se retourner. Et où crois-tu que je t'emmène ?

- Dans la maison de la forêt ! Là où tu vivais lorsque tu m'as sauvée de la noyade il y bien des années maintenant.

- Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Albert, arrête de me prendre pour l'idiote que je ne suis pas ! Je connais très bien le domaine et dans cette direction, il n'y a rien d'autre que cette maison en ruine.

Il se retourna rapidement pour afficher un sourire toujours aussi énigmatique.

- Je me demande bien pourquoi tu as choisi cet endroit. Certes nous y avons passé de très bons moments à l'époque mais ça manque un peu de confort vu ma situation.

Il fit comme s'il ne l'entendait pas et continua à avancer. Dix minutes plus tard, ils arrivaient devant ladite maison. Ils descendirent de leurs montures qu'Albert cala contre un arbre. Il retourna aux côtés de Candy et lui prit la main.

- Tu avais raison, nous allons bien passer la nuit ici.

- Ici ? Je commence à regretter de t'avoir suivi, répondit-elle, déçue.

Il lui sourit.

- Quelle déception ! Nous nous sommes rencontrés il y a vingt ans et tu ne me connais toujours pas… dit-il en levant les yeux au ciel.

Candy regarda attentivement la maison. Elle n'avait pas beaucoup changé. Elle ressemblait toujours à une maison abandonnée qui tombait en ruine. Les volets étaient fermés mais elle se souvenait très bien que les vitres des fenêtres étaient cassées. De plus, il lui semblait que lorsqu'elle était venue, il y a de nombreuses années, la partie arrière du toit était effondrée. Non, elle n'avait vraiment pas envie de passer la nuit ici. Elle n'était plus la petite orpheline qu'elle avait été et s'était, depuis, habituée à un minimum de confort, que cette maison ne lui offrirait pas.

Albert observa Candy pendant que son visage se décomposait peu à peu en regardant la maison. Il sourit à nouveau et l'entraina avec lui.

- Viens, entrons.

Elle le suivit à contrecœur. Il s'arrêta devant la porte et l'ouvrit en grand.

- Après-vous Madame Andrew.

Après un moment d'hésitation, elle entra. Tout était sombre. Les volets fermés empêchaient la lumière de passer par les fenêtres déjà assombries par les arbres de la forêt. Albert alla ouvrir les volets un à un et la pièce s'éclaira des rayons dorés du soleil.

Pour Candy, ce fut le choc. Des ruines dont elle se souvenait, il ne restait rien. Bien que l'extérieur n'ait pas changé et donne toujours à la maison un aspect abandonné, l'intérieur n'était que charme. Des peintures et tapisseries pastelles recouvraient les murs. Les rideaux étaient assortis au tissu du canapé et des fauteuils qui entouraient la cheminée. La table, les chaises, la commode et la bibliothèque qui composaient le mobilier de la pièce, étaient d'un bois précieux et sombre qui s'accordait à merveille au côté rustique de la maison. Il en était de même pour toutes les pièces. La chambre, la cuisine et la salle de bain avaient été refaits à neuf avec goût. Certains de ses vêtements occupaient l'armoire de la chambre et ses affaires de toilette se trouvaient dans la salle d'eau. Les placards de la cuisine étaient assez remplis pour tenir un siège. Comme d'habitude, Albert avait tout prévu. C'était à la fois agaçant et réconfortant !

- C'est magnifique ! Fit Candy une fois qu'elle eut fait le tour de la maison. Quand as-tu fait cela ?

- L'été dernier. J'ai réglé les derniers détails avant de partir pour l'Amérique du Sud. Je voulais t'en faire la surprise mais nous n'avons pas eu l'occasion de revenir depuis. Tu es contente, ça te plaît ?

- Au risque de me répéter : c'est magnifique !

Elle encercla son cou de ses bras et l'embrassa tendrement.

- Merci Albert. Ca me touche beaucoup. Cette maison a beaucoup de significations pour moi, pour nous.

- C'est aussi ce que je pense. Et puis nous avions besoin d'un endroit pas très loin pour pouvoir nous retrouver un peu de temps en temps. Maintenant reposes-toi pendant que je nous prépare à dîner.

Candy fit le tour de la pièce principale. Un gramophone était posé sur la commode et elle y déposa un disque de jazz dont la mélodie enveloppa toute la maison. Elle se dirigea vers la bibliothèque, choisit un livre et s'étendit sur le canapé en attendant qu'Albert ait terminé dans la cuisine. Une heure plus tard, ils dînaient à la lueur des chandelles en se remémorant les bons moments qu'ils avaient passés dans cette maison quelques années auparavant.

Après le dîner, ils se lovèrent dans le canapé, bercés par une douce musique de nuit. Serrés l'un contre l'autre, ils restèrent un moment silencieux, échangeant des regards amoureux, caressant par moment un bras, un joue.

- Même si j'adore nos enfants, et que je suis fou de joie à l'idée de bientôt en accueillir un nouveau, je dois avouer que ces moments, où nous n'étions que tous les deux, me manquent.

Candy ne répondit pas, regardant son mari avec attention.

- Je t'aime mon amour, lui dit-elle après moment, en caressant sa joue.

Le regard d'Albert se voila et il déglutit difficilement.

- Qu'est-ce que tu viens de dire ? demanda-t-il en chuchotant presque.

- Je t'aime mon amour.

Il la regarda silencieusement, son cœur battant la chamade.

- Tu ne sais pas ce que ces mots signifient pour moi.

Elle posa ses doigts sur sa bouche.

- Chut, laisse-moi finir. Je t'aime mon amour, répéta-t-elle. Tu es la personne que j'aime le plus au monde. Tu es la personne qui tient le plus de place dans mon cœur.

Les yeux d'Albert commencèrent à se brouiller de larmes.

- Je regrette qu'il m'ait fallu tous ces évènements pour m'en apercevoir, poursuivit-elle. En fait, je sais maintenant que ça a toujours été vrai mais que j'étais trop aveugle pour me l'avouer. J'ai cru à l'illusion d'un amour d'adolescence, à l'aveuglement de la colère qu'avait provoquée en moi ma séparation avec Terry. Il était devenu le fruit défendu tant convoité et j'ai pris ça pour un amour absolu. C'était faux. L'amour absolu, c'est celui que je te porte. Le bonheur, c'est de vivre auprès de toi et de la famille que nous avons fondée ensemble. Il a fallu que j'envisage de te perdre pour le comprendre. Je t'aime Albert et je n'aime personne plus que toi.

Si elle avait envisagé de lui dire autre chose, il ne le saura jamais car à la seconde où elle finit sa phrase, il prit sa bouche avec une force et une passion qu'elle ne lui avait plus connues depuis plusieurs années. Il l'emporta dans la chambre et l'aima comme si c'était la première fois. Il avait attendu huit ans qu'elle l'appelle ainsi. Huit ans à s'entendre appeler « mon aimé » ou « mon chéri » mais jamais elle ne l'avait appelé « mon amour ». Et la raison il la connaissait. Ce tendre mot, « amour », elle ne le réservait qu'à ceux qu'elle aimait d'un amour inconditionnel. Ce mot, il l'avait entendu dans sa bouche en s'adressant à leurs enfants et l'avait douloureusement imaginée le donner à Terry. Mais pas à lui. Lui, restait l'éternel « aimé ». Alors il avait attendu, espéré, sans y croire vraiment. Il savait que le jour où il lui serait adressé, cela voudrait dire qu'il avait enfin gagné cette bataille inégale contre Terry. Et ce jour était enfin arrivé. Elle l'aimait, enfin, comme il l'avait espéré pendant des années. Terry n'était plus entre eux, plus personne ne serait entre eux maintenant. Ils étaient ensemble, ils s'aimaient, ils étaient plus forts qu'ils ne l'avaient jamais été.

oooooo

Septembre mille neuf cent vingt quatre.

La vie reprenait son cours. Albert travaillait toute la journée et les enfants étaient à l'école. Candy occupait ses journées entre la gestion du manoir, les visites de son amie Annie et le repos que lui imposait sa grossesse. Elle n'avait jamais été aussi heureuse. Ses enfants étaient en bonne santé, la vie lui avait rendu l'attention et l'amour de son mari et elle ne pensait plus à Terry. La Grand Tante avait décidé de s'installer définitivement en Floride, au grand soulagement de tous.

Albert et Candy n'avaient que peu de temps pour eux. Ils ne partageaient que le petit-déjeuner et le dîner, en famille, et ne se retrouvaient qu'une fois la porte de leur chambre fermée, au moment du coucher.

- Candy ? Dit Albert un soir, couché derrière elle, lui caressant le bras du bout des doigts.

- Oui mon amour ?

Son cœur s'emballa, comme à chaque fois qu'elle l'appelait ainsi depuis cette nuit dans la maison de la forêt.

- Je vais devoir retourner en Argentine.

Elle se retourna et lui lança un regard inquiet.

- Mon associé sur place, Pablo Velázquez, est à Chicago depuis deux jours et les nouvelles qu'il m'apporte ne sont pas bonnes. Il y a un problème sur une de nos exploitations minières et je dois absolument m'y rendre.

- Ce qui veut dire que tu vas encore t'absenter plusieurs mois ? Tu ne seras pas là pour la naissance de notre enfant ?

- Je serai là, ne t'inquiète pas. Depuis quelques années maintenant, nous investissons dans l'aviation, et nous venons d'acquérir plusieurs Junkers F 13. Le voyage jusqu'en Argentine ne durera pas plus de trois jours. Je te promets d'être revenu d'ici un mois, quoi qu'il arrive sur place. Je veux être auprès de toi quand le petit arrivera.

Le regard de Candy s'était assombri. Depuis le décès d'Alistair, elle avait les avions en horreur.

- Non Albert, ne prends pas l'avion, je t'en prie. Tu sais que je déteste ces engins. Je ne vais pas vivre jusqu'à ton retour.

- Mais non mon amour, je ne risque rien. Nous allons faire de nombreuses escales. Il n'y a absolument aucun risque. Je te le promets. Il faut vivre avec son temps et c'est le moyen le plus rapide. Si j'y vais par le bateau, je ne serai pas revenu à temps.

- Quand pars-tu ? Demanda-t-elle après un moment.

- Dans deux jours…

Il regarda les yeux de sa femme se brouiller de larmes.

- Chut… Tout ira bien. Je rentrerai bientôt, dit-il en la berçant.

- J'ai un mauvais pressentiment, j'ai l'impression que je ne vais jamais te revoir…

oooooo

Octobre mille neuf cent vingt quatre.

Cela faisait quatre semaines qu'il était en Argentine. Les mines d'argent et de nickel qu'exploitait la Compagnie Andrew étaient les plus rentables du pays, mais aussi les plus sûres. Les normes de sécurité avaient été renforcées lors de son passage l'été précédent. Il s'était alors rendu compte des conditions dans lesquelles ses employés travaillaient et en avait été contrarié. L'empathie ne lui avait jamais fait défaut et il ne pouvait se résoudre à laisser ces hommes risquer leur vie à chaque instant dans des structures à la résistance douteuse. Il avait également refusé le travail des enfants en dessous de quatorze ans et augmenté le salaire journalier. Il espérait ainsi améliorer les conditions de vie de ces pauvres gens. Ce à quoi il ne s'attendait pas, c'était que le gouvernement s'en mêle. Les mines étaient propriétés de l'état, et il n'avait que des concessions d'exploitation. Or, le gouverneur de la région, qui avait fortement augmenté les impôts sur l'extraction du minerai juste après son élection, accusait les entreprises Andrew de ne déclarer qu'une partie de ses récoltes afin de se soustraire aux taxes.

Devant de telles accusations, Albert n'avait pu se résoudre qu'à une chose : expliquer sur le terrain le fonctionnement de leurs mines, depuis l'extraction du minerai, jusqu'à l'exportation du métal par bateau.

Ainsi, en cette matinée du vingt et un octobre mille neuf cent vingt quatre, Albert et Georges, attendaient patiemment l'arrivée du gouverneur et de ses ingénieurs, sur l'exploitation de la mine d'argent. Deux bonnes heures après le rendez-vous initial, les deux hommes virent se former au loin un nuage de poussière annonçant enfin l'arrivée de plusieurs voitures. Quatre pour être exact, dont sortirent dix neuf hommes. Le gouverneur, son secrétaire, un comptable, pas moins de dix ingénieurs et six soldats armés jusqu'aux dents.

- Quel accueil ! Murmura Albert dans ses dents à l'attention de Georges.

- Hmm, hmm… répondit l'autre, le regard sombre.

Albert s'approcha du Gouverneur, un sourire accueillant sur les lèvres.

- Gouverneur Moreno, c'est un honneur de vous rencontrer.

- Monsieur Andrew, répondit le Gouverneur avec un sourire de dents jaunes, trop amical pour être honnête. Voici donc votre concession d'argent.

- En effet. Et elle vous est entièrement ouverte afin de dissiper ce petit malentendu.

- Nous verrons cela… répondit l'Argentin, l'œil mauvais.

- Par quoi voulez-vous commencer ? Je vous propose que nous descendions dans les galeries afin que vous preniez connaissance de nos installations.

- Non merci, je suis claustrophobe ! Si vous le voulez bien, mon comptable va, de ce pas, regarder vos livres de comptes. Pendant ce temps, pourquoi ne nous séparerions-nous pas en deux groupes ? Un à l'intérieur et un à l'extérieur de la mine ?

- C'est une très bonne idée. Je dirigerai le groupe jusqu'aux galeries pendant que mon bras-droit, Georges Johnson, vous montrera le traitement du minerai après sa sortie.

- Monsieur, si je peux me permettre, je pense qu'il serait préférable que vous accompagniez le Gouverneur pendant que je ferai visiter les galeries à ses ingénieurs, dit Georges à Albert.

Albert vit dans ses yeux une certaine inquiétude. Après un moment d'hésitation, il lui mit une main rassurante sur le bras.

- C'est gentil mon ami, mais vous n'étiez pas présent l'an dernier lorsque j'ai demandé tous ces nouveaux aménagements. Je pense être le plus à même, aujourd'hui, de les montrer à ces messieurs.

Georges hésita un instant, mais devant la détermination d'Albert, s'avoua vaincu.

- Bien Monsieur.

Puis, se tournant vers le Gouverneur.

- Si vous voulez bien me suivre, nous allons commencer par le nord de l'exploitation, là où les wagons apportent le minerai.

Albert regarda Georges, Moreno, son secrétaire, cinq de ses ingénieurs et ses six soldats s'engouffrer dans les voitures et se diriger vers le nord, à un kilomètre et demi de l'ouverture de la mine. Il se tourna alors vers les cinq ingénieurs restants.

- Messieurs, je vous en prie, dit-il dans un geste théâtral vers l'entrée de l'exploitation.

Ils s'engouffrèrent tous les six dans la bouche béante de la mine, jusqu'à un petit ascenseur de bois et de fer qui descendait dans les galeries souterraines. Après avoir chaussé un casque muni d'une lumière frontale, ils entrèrent dans la cabine où les grilles se refermèrent sur eux. Selon les ordres d'Albert, un employé abaissa une manette et l'ascenseur s'ébranla.

Georges ne parvenait pas à se défaire de cette boule qui lui serrait la gorge. Quelque chose n'allait pas. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi le gouverneur, qui avait déjà visité plusieurs exploitations du pays avant et depuis son élection, avait prétendu être claustrophobe. Il avait, sans aucun doute, une bonne raison de ne pas vouloir pénétrer dans la mine, mais laquelle ? Il l'aperçu poser un regard interrogateur sur le soldat qui lui faisait face, un gradé, qui lui répondit par un léger signe de tête. Moreno esquissa un demi-sourire. Georges fronça les sourcils. La seconde suivante, une explosion retentissait dans la direction de la mine.

oooooo

Il émergea peu à peu du brouillard de son esprit, se demandant tout d'abord où il se trouvait, puis ce qui s'était produit. Il semblait se trouver allongé sur de la terre battue, recouvert sur plus de la moitié du corps par un amas de pierres, toutes plus grosses les unes des autres, qui lui comprimaient la poitrine, rendant sa respiration difficile. Il tenta de bouger ses jambes, mais une douleur fulgurante lui conseilla de ne pas continuer. Une de ses jambes était cassée, voire brisée. Il ouvrit les yeux et découvrit que sa lampe frontale fonctionnait toujours. La première image qu'il aperçue fut celle du visage d'un des ingénieurs, les yeux et la bouche grands ouverts, le côté gauche de son visage couvert de sang. Il était mort. Il essaya de regarder autour de lui mais ne vit rien d'autre que des morceaux de roche. Il évalua la situation. Il y avait eu une explosion. Ils étaient dans la galerie du troisième niveau lorsque cela s'était produit. Selon le nombre de galeries endommagées, il faudrait plusieurs jours pour venir les délivrer. Moreno avait bien calculé son coup. Il avait tout manigancé, Albert en était sûr. Il n'avait jamais été claustrophobe, il le savait. Il voulait sûrement se débarrasser de lui tout en montrant du doigt les installations de la mine pour leur en retirer la concession. Pour ça, il n'avait eu aucun scrupule à enterrer vivant des centaines de personnes, ses ingénieurs compris.

Ne pouvant se déplacer du fait de sa jambe cassée et de son corps à demi enseveli, Albert ne pouvait se diriger vers les galeries Est de la mine où les bouches d'aérations pourraient le mener vers la sortie. Soudain, il réalisa avec effroi que la détonation lui était parvenue par la droite, et donc, l'Est de la mine. Ils avaient dynamité les bouches d'aération ! Si c'était le cas, il n'aurait pas suffisamment d'oxygène pour attendre les secours.

Ses yeux se noyèrent de larmes en pensant à cet enfant qu'il ne connaitrait jamais, aux deux autres qu'il ne verrait pas grandir. Candy. Il fut secoué d'un sanglot en pensant à son épouse.

« Nous étions enfin heureux, tu m'aimais enfin comme je l'avais espéré. Faut-il que nous soyons maudits mon amour pour qu'on nous enlève le bonheur dès que nous y goûtons ? »

Il se laissa aller à son chagrin en pensant aux moments merveilleux qu'ils avaient partagés. Le jour du bal où jamais il ne l'avait vue si belle, à bord du France lorsqu'il avait compris que Candy l'aimait, la joie qu'il avait ressenti lorsqu'elle avait accepté de l'épouser, Candy arrivant à ses côtés devant l'Autel le jour de leur mariage, leur première nuit d'amour, l'Afrique, la naissance de Margaret, celle de William, leur réconciliation à son retour de Los Angeles et celle après que Candy ait appris sa liaison, et cette merveilleuse soirée à Lakewood, dans la maison de la forêt, où elle lui avait dit qu'elle l'aimait plus que Terry.

« Voici donc la fin de notre belle aventure mon amour. Tu ne voulais pas que je parte, tu avais un mauvais pressentiment. Tu avais raison. Pardonne-moi de ne pas t'avoir écoutée. Adieu mon amour. J'ai été à tes côtés, le plus heureux des hommes. Je regrette de ne pas continuer le chemin avec toi et nos enfants. Sois forte mon amour, prends soin d'eux et parles leurs de moi de temps en temps. Adieu mon amour, mon âme t'appartient pour l'éternité. »

Ses larmes étaient intarissables. Il eut une dernière pensée, celle qu'il aurait cru ne jamais avoir.

« Prends soin d'elle Terry, c'est ton tour maintenant. »

Il ferma les yeux et attendit que la mort vienne l'emporter.