Chapitre 19 – Un seul être vous manque…

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »

Alphonse de Lamartine

- Monsieur, un télégramme vient d'arriver pour vous.

Archibald s'en saisit et l'ouvrit pendant que sa secrétaire sortait de la pièce.

« Accident grave à la mine – STOP

Albert porté disparu – STOP

Venez vite – STOP

G. Johnson. »

Archi s'affaissa dans son siège.

- Albert, non !

Quelques secondes plus tard, il saisit le combiné du téléphone afin de prévenir sa femme de son départ imminent quand il raccrocha avant d'avoir parlé à la standardiste.

- Mon Dieu, Candy !

« Comment vais-je pouvoir lui apprendre qu'Albert est peut-être mort alors qu'elle est quasiment au terme de sa grossesse ? »

Il réfléchit un instant et décida d'en parler d'abord à sa femme. Il saisit à nouveau le combiné et demanda à être mis en relation avec sa maison. Lorsqu'Annie décrocha, il lui expliqua la nature du télégramme qu'il venait de recevoir et lui demanda conseil pour l'annoncer à leur amie.

- Mon Dieu, c'est horrible ! S'exclama Annie. Penses-tu qu'Albert est … mort ?

- J'espère que non. Je n'en sais pas plus que toi. Il est arrivé de sortir des gens vivants d'un éboulement, mais comme je ne sais pas dans quelles circonstances ça s'est passé, je ne peux rien avancer.

- Mon Dieu ! Répéta Annie. Il faut prévenir Candy. S'il s'agissait de toi, je voudrais savoir.

- Oui mais, tu ne penses pas que ça pourrait être dangereux vu son état ?

- Peut-être, mais Candy est forte ! Et s'il est arrivé le pire, il faudra bien la mettre au courant.

- Bien, je vais aller au manoir avant de rentrer prendre mes bagages.

- Je t'y retrouve, nous ne serons pas trop de deux pour lui annoncer. A tout de suite.

- A tout de suite. Annie ?

- Oui ?

- Je ne te le dis pas assez souvent : Je t'aime.

- Je t'aime aussi mon amour.

oooooo

Lorsque les Cornwell arrivèrent au manoir, Candy était assise devant le secrétaire du grand salon, en train de faire sa correspondance. Elle accueillit ses amis avec joie et étonnement.

- Annie, Archi, quelle joie de vous voir ! Mais comment se fait-il que vous soyez là à cette heure de la m…

Elle ne finit pas sa phrase, immobile, les yeux grands ouverts.

- Il est arrivé quelque chose à Albert ? Demanda-t-elle alors que ses yeux commençaient à se remplir de larmes, en essayant vainement de trouver un support sur lequel s'appuyer.

Annie se précipita pour l'aider à s'assoir.

- Nous n'en savons encore rien Candy, il ne faut pas paniquer, lui dit-elle.

Archi s'approcha d'elle et s'agenouillant à ses pieds, lui prit la main.

- J'ai reçu ce matin ce télégramme de Georges, dit-il en lui tendant la feuille bleue.

Elle la parcouru et la lâcha aussitôt pour couvrir son visage de ses mains.

- J'en étais sûre ! Je lui ai dit de ne pas partir ! J'avais un mauvais pressentiment, je savais que je ne le reverrais pas ! Oh mon Dieu, Albert ! Ne me l'enlevez pas mon Dieu, je vous en supplie, ne me l'enlevez pas ! Albert…

- Calme-toi Candy. On a déjà vu des survivants à ce genre d'accident. Albert est jeune et fort, je suis sûr qu'il peut s'en sortir, la rassura Archi.

- Non, il est mort, j'en suis sûre. Tu ne le ramèneras pas vivant, il nous a quittés. Oh Albert mon amour… Albert.

- Candy, il faut garder espoir ma chérie. Je suis d'accord avec Archi, Albert n'est pas quelqu'un qui abandonne facilement. Je suis sûre qu'il est en vie et attends les secours. Tiens, je suis même sûre qu'il est déjà en train de chercher un moyen de sortir tout seul de la mine, sans aide !

Candy se calma un peu et regarda son amie.

- Tu as raison Annie. Je ne dois pas l'enterrer si vite. Il est fort et il sait que nous sommes là et qu'il ne peut pas nous abandonner. Archi, que fais-tu encore ici ? Demanda-t-elle à son ami. Ne devrais-tu pas déjà être à l'aérodrome pour partir vers l'Argentine.

Archi sourit.

- J'y vais de ce pas Candy. Annie ma chérie, un mot avant que je ne parte s'il te plaît.

- Tout de suite.

Ils se dirigèrent vers le vestibule.

- Prends soin de Candy. Restez ici avec les enfants jusqu'à ce qu'on revienne. Dès que j'ai des nouvelles, je t'envoie un télégramme.

- Très bien. Prends soin de toi mon amour, tu me manques déjà, dit-elle en embrassant son mari.

- Toi aussi. J'espère rentrer vite et avec des bonnes nouvelles. Embrasse les enfants pour moi.

oooooo

Lorsqu'Archi arriva à la mine, trois jours plus tard, il reconnu à peine Georges. Le costume poussiéreux et froissé, la mine abattue, l'œil cerné de noir, les cheveux grisonnant et le visage ridé, il semblait avoir pris dix ans.

- Monsieur Archibald, quel soulagement de vous voir, dit-il en se précipitant sur lui.

- Mon bon Georges ! Albert ? A-t-on des nouvelles ? demanda-t-il inquiet.

- Non. Pour le moment, on a seulement réussi à dégager la première galerie et on est en train d'atteindre la deuxième.

- Dans quelle galerie se trouvait Albert ?

- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit-il tristement.

- Comment ça vous ne savez pas ? Que s'est-il passé Georges ? Racontez-moi tout.

Georges commença à raconter. Les problèmes avec les autorités, la visite du Gouverneur et le piège qu'il leur avait tendu.

- Il a fait ça pour nous enlever la concession et faire un exemple, j'en suis sûr. Je pense que l'Argentine veut récupérer ses mines et qu'à travers cet « accident », ses dirigeants lancent un message aux sociétés qui les exploitent.

- Est-ce qu'Albert avait des soupçons ?

- Je ne sais pas. En plus, ils savaient ce qu'ils faisaient. Ils ont envoyé les bâtons de dynamite par les bouches d'aération. Ce qui signifie qu'il reste peu de chances de le retrouver vivant. Même s'il n'a été que légèrement blessé, sans oxygène il ne peut survivre longtemps.

- Quand est-ce arrivé ?

- Il y a quatre jours, dit-il en levant un œil las et sans espoir sur Archi.

- Y a-t-il eut des survivants jusque maintenant ? Demanda Archi avec un dernier espoir.

- Aucun.

Les heures qui suivirent furent les plus longues de leur vie. En début d'après-midi, ils avaient fini de dégager la deuxième galerie et les morts se comptaient par dizaines. Seuls deux hommes avaient été retrouvés vivants. Dans la soirée, ils atteignirent la troisième galerie.

- Monsieur Georges ! Appela le contremaitre. On a trouvé Monsieur Andrew ! Il est vivant !

Les deux hommes volèrent presque jusqu'à l'entrée de la mine. Deux hommes portaient une civière chargée d'un corps. Ils eurent peine à reconnaitre Albert, couvert d'une poussière grise.

- Il respire à peine, dit l'un des hommes.

Ils déposèrent la civière et Georges et Archi l'entourèrent.

- Albert, est-ce que tu m'entends ? C'est Archi, dit-il en lui prenant la main.

Albert ouvrit lentement les paupières.

- Tu es sauvé maintenant, on va te transporter à l'hôpital.

Albert fit un faible signe de tête.

- Non, dit-il faiblement. C'est trop tard.

- Mais non, ce n'est pas trop tard. Ils vont te soigner, tu iras mieux.

Albert serra la main d'Archi.

- Archi, écoute, dit-il avant de s'essouffler, pris soudain d'une quinte de toux qui fit jaillir un filet de sang de ses lèvres.

Archi regarda Albert et ses yeux se brouillèrent de larmes.

- Candy… dit Albert.

- Oui, Albert, Candy ?

- Dis lui que je regrette… que je n'ai aimé qu'elle.

Sa voix n'était qu'un murmure. Archi dû se pencher et se concentrer pour comprendre ses paroles.

- D'accord, Albert, je lui dirai, répondit-il dans un sanglot, bien conscient de recueillir les dernières volontés de son oncle.

Albert lui serra la main à nouveau.

- Terry…

- Terry ? demanda Archi, étonné d'entendre ce nom dans la bouche d'Albert.

- Dis-lui de prendre soin d'elle…

- Je lui dirai, affirma Archi dont le visage inondé de larmes, grimaçait de douleur.

- Mes enfants auront besoin d'un père…

Archi lui fit un signe de tête, incapable de répondre. Albert se tourna vers Georges.

- Mon ami…

- Oui Albert, dit le vieil homme qui pleurait autant qu'Archi.

- Prenez soin de ma famille comme vous l'avez fait avec moi, vous avez été le père que je n'ai jamais connu.

- Et vous avez été comme un fils pour moi Albert. Je veillerai sur les vôtres, jusqu'à ma mort, je vous en donne ma parole.

- Archi, dit Albert en se tournant à nouveau vers son neveu. Tu es le chef de famille maintenant. Prends soin d'Annie, elle t'aime tellement.

Archi fit un signe de tête en serrant plus fort la main de son oncle. Albert se contorsionna à nouveau dans une quinte de toux. Maintenant sa respiration n'était qu'un râle. Il regarda une dernière fois Archi, de grosses larmes coulant de ses beaux yeux bleus.

- Candy… dit-il dans une grimace, je l'aime tellement. Il faut qu'elle soit forte, je serai toujours auprès d'elle…

Il ferma les yeux, et sa respiration s'arrêta. Comme s'il avait lutté contre la mort pour pouvoir délivrer ces derniers messages sur son lit de mort, comme si maintenant, il se sentait soulagé et pouvait laisser la mort l'emporter. Archi s'effondra sur le corps sans vie de son oncle et laissa s'exprimer sa peine, pendant que Georges, secoué de sanglots posait sa main sur son épaule pour le réconforter.

oooooo

Lorsque le majordome lui apporta le télégramme, Annie le prit d'une main tremblante. Candy s'approcha d'elle lentement, observant attentivement sa réaction, le cœur battant la chamade.

« Albert décédé – STOP

Ramenons le corps – STOP

Arrivons jeudi – STOP

Préviens famille – STOP

Prépare funérailles – STOP

Archi. »

Annie couvrit sa bouche pour étouffer un sanglot mais ses yeux s'emplirent de larmes et la trahirent. Candy s'arrêta, paralysée par la nouvelle qu'elle lisait sur le visage, dévoré par la peine, de son amie. Ses genoux refusèrent de la porter plus longtemps, et dans un hurlement de détresse, elle s'effondra sur le sol.

- Noooonnnn ! Albert ! Non pas ça ! Pas Albert ! Mon amour ! Non ! Non ! Non ! Albbeeeerrttt !

Annie se précipita sur elle et s'agenouilla pour la prendre dans ses bras.

- Oh Candy, je suis désolée, je suis tellement désolée, pleurait-elle en berçant son amie. Nous l'aimions tous tellement.

- Noonnnn ! Mon amour ! Ne pars pas, ne me laisse pas ! Albert !

Candy criait si fort que tous les employés de la maison se retrouvèrent bientôt dans le salon. A la nouvelle de la disparition d'Albert, ils pleurèrent tous de concert. La plus part le connaissaient depuis l'enfance, les autres avaient appris à l'aimer au fil des années. C'était un homme bon que tout le monde appréciait.

Candy pleurait toujours dans les bras d'Annie une demi-heure plus tard. Dorothée arriva auprès d'elle pour essayer de l'aider à réconforter la jeune femme, lorsqu'elle vit une flaque de sang à leurs pieds.

- Mon Dieu, Madame Candy ! Qu'est-ce que c'est que tout ce sang ?

Candy, hébétée par la mort de son mari, ne s'était rendue compte de rien. Lorsqu'Annie s'écarta, elles se rendirent compte qu'elles baignaient toutes deux dans une marre de sang.

- Mon Dieu ! S'écria Annie. Le bébé ! Vite Dorothée, appelez le Docteur, de toute urgence. Viens Candy, il faut monter dans ta chambre. Pierre ! appela-t-elle.

Le majordome apparu dans la seconde.

- Trouvez James ! Il faut qu'il transporte Candy dans sa chambre.

- Je suis là Madame, dit le chauffeur, essoufflé après avoir couru en entendant crier dans la maison.

C'était un homme grand et corpulent dont émanaient une douceur et une gentillesse qui étonnaient chez un homme aussi impressionnant physiquement. Il se pencha doucement sur Candy et lui ouvrit les bras.

- Permettez-moi Madame Candy. Je vais vous emmener dans votre chambre en attendant le médecin.

Candy, toujours secouée de sanglots, ne se rendant pas vraiment compte de ce qui lui arrivait, s'abandonna aux bras de James qui la porta jusqu'à son ancienne chambre, là où elle avait déjà accouché de ses deux premiers enfants. Vingt minutes plus tard, le médecin était là.

- Elle fait une hémorragie. Je pense que ça a été causé par la mort d'Albert, dit le médecin, encore secoué d'avoir appris la mort du jeune homme. Si elle n'accouche pas très vite, j'ai peur que ni elle, ni le bébé ne survivent.

- Est-ce que vous pouvez faire ça ici ? demanda Annie, terrifiée par la nouvelle.

- Oui, de toute façon elle est intransportable. Mais je vais avoir besoin d'aide. Il faut que j'appelle l'hôpital pour qu'on m'envoie une infirmière et des instruments au plus vite, je dois la transfuser.

Il se retourna vers Candy qui, toujours secouée de sanglots, avait le regard vide et ne semblait même pas souffrir des contractions.

- Elle m'inquiète. J'ai peur qu'elle renonce à se battre. Si elle baisse les bras, elle risque de ne pas survivre.

- Faites ce que vous pouvez Docteur, je vous en prie, je ne veux pas assister à un double, voire triple enterrement.

Le médecin acquiesça et se dirigea vers le rez-de-chaussée pour téléphoner à l'hôpital.

oooooo

L'apathie dans laquelle Candy se trouvait n'aidait en rien l'accouchement difficile qui se présentait. Elle ne réagissait pas aux instructions du médecin, poussait peu ou pas pour faire sortir l'enfant, et le sang qui continuait à se répandre et emmener peu à peu sa vie, l'avait vidé de toutes ses forces, malgré la transfusion. Le médecin dû faire appel à toute la force de l'infirmière qui l'assistait pour pousser le bébé vers sa délivrance, jusqu'à réussir, après plusieurs heures, à sortir un petit être ensanglanté et sans vie des entrailles de sa mère, qui elle-même avait perdu connaissance dans le processus.

Le médecin parvint à réanimer l'enfant et continua la transfusion de Candy, en espérant qu'elle survive. La transfusion sanguine avait fait des miracles pendant la guerre et était devenue maintenant une pratique courante. Mais on ne savait pas encore très bien jusqu'à combien le patient pouvait perdre de son jus de vie pour survivre, même après avoir été transfusé. Il ne restait donc qu'à prier.

L'enfant, un beau garçon joufflu bien que prématuré, était, comme sa sœur avant lui, le portrait vivant de son père. Il avait été pris en charge immédiatement par une nourrice, qui se substituerait à sa mère jusqu'à ce qu'elle se rétablisse, si tant est qu'elle le veuille et se batte.

oooooo

Le samedi premier novembre mille neuf cent vingt quatre fut un bien triste jour pour la famille Andrew. Ce jour gris, froid et pluvieux reflétait à lui seul l'âme de tout ce qui restait du clan. Neuf personnes vêtues de noir, suivaient lentement et tristement, le visage baissé pudiquement pour en masquer les larmes, les deux cercueils qui se dirigeaient vers le petit cimetière familial de la propriété de Lakewood. A leur suite, les employés et les amis proches, terminaient la funèbre procession.

Margaret et William, respectivement accrochés à la main d'Annie et d'Archibald, suivaient les dépouilles en tête de cortège, tentant, autant que faire se peut, de rester dignes, malgré la douleur et leur jeune âge, à la mémoire de ceux qu'ils avaient perdus à tout jamais.

Pendant l'heure que dura la cérémonie religieuse, où chacun s'était rassemblé devant les deux fosses creusées côte à côte, personne ne remarqua la silhouette noire se soutenant, à l'écart, à l'un des arbres qui ombrageaient le cimetière. Il n'était pas à proprement parler un ami de la famille, bien qu'il fût plus proche que n'importe qui de certains de ses membres, notamment Albert qu'il avait longtemps considéré comme un frère avant que celui-ci ne devienne un rival. Vêtu d'un long manteau de laine noir, Terry masquait ses larmes et sa douleur, le visage dissimulé sous un chapeau.

Lorsque chacun se fut recueilli devant les défunts et qu'il se crut enfin seul, il s'avança lentement vers les fosses. Il s'accroupit devant celle d'Albert dont il fixa longuement la stèle.

William Albert Andrew

16 juillet 1891 – 25 octobre 1924

- Albert, mon ami, mon frère, mes yeux me disent que tu n'es plus mais mon cœur ne parvient pas à s'en convaincre. Pourquoi en sommes nous venus à nous haïr alors que nous nous aimions comme des frères ? Comment l'amour que nous portions à la même femme nous a autant éloignés alors qu'il aurait pu nous rapprocher d'avantage ? Je me sens tellement coupable, Albert. Il y a tant de remords en moi. Si Dieu a voulu que quelqu'un paye, pourquoi ne m'a-t-il pas pris, moi que personne ne regrettera ? Je n'ai pas ou peu de famille, pas d'épouse ou d'enfants que je laisserais derrière moi. Pourquoi y a-t-il fallu que ce soit toi ? De ma vie, jamais je n'ai rencontré un homme comme toi, bon, généreux, ouvert aux autres. Tu semblais être un roc que rien ne parviendrait à ébranler. Tu as toujours été l'image même de ce que j'aurais souhaité être. Tu étais un modèle, un maître pour bon nombre d'entre nous. Je comprends qu'elle soit tombée amoureuse de toi, vous étiez si semblables, le bonheur des autres a toujours primé sur le vôtre. Vos enfants deviendront sûrement des gens merveilleux. Quels petits êtres courageux ils sont déjà. Ils sont restés dignes tout au long de la cérémonie malgré les grosses larmes qui coulaient sur leurs joues. Sois fier d'eux mon ami. Même si j'ai longtemps souhaité qu'ils soient miens, je suis heureux aujourd'hui qu'il n'en soit rien et que je puisse te retrouver à travers eux. Comme je regrette Albert, comme j'aimerais te voir une dernière fois et te serrer contre mon cœur pour te dire comme j'aimais l'ami que tu étais. Reste en paix mon frère.

Il se leva et jeta sur le cercueil la rose qu'il avait à la boutonnière. Il se tourna enfin vers l'autre stèle.

« Comme elle a dû l'aimer pour le suivre si vite dans la tombe. »

Il se retourna en entendant des pas se diriger vers lui. Il vit Archi, la mine sombre, les yeux gonflés d'avoir versés trop de larmes.

- Je pars Archi, je ne voulais pas vous déranger, juste dire un dernier au revoir.

- Non Terry, attends. Je suis venu te parler, pas te sermonner. J'ai attendu que tu aies terminé pour venir te voir.

- De quoi veux-tu me parler Archi ? Je ne vois pas bien ce qu'il y a à dire.

- Il faudra bien que tu m'écoutes pourtant. Je respecterai la parole que j'ai donnée à Albert.

- Albert ? De quoi parles-tu ?

- J'étais présent lorsqu'il est mort, et j'ai recueilli ses dernières volontés.

- Ses dernières volontés ? Es-tu en train de me dire qu'Albert a parlé de moi sur son lit de mort ?

- Oui Terry.

Il se retourna sur la tombe d'Albert, les yeux brouillés de larmes.

« Mon ami, tu as donc eu une dernière pensée pour moi, malgré tout. »

- Qu'a-t-il dit ? demanda-t-il dans un sanglot qu'il ne chercha pas à dissimuler.

- Il a demandé que tu prennes soin de Candy.

Les larmes de Terry redoublèrent. Archi, ne voyant aucune réaction à ce qu'il venait d'annoncer, continua.

- Il a ajouté que ses enfants auront besoin d'un père.

A ces mots, Terry s'effondra à genoux devant la tombe. Il couvrit son visage de ses mains et laissa libre cours à sa peine.

- Oh Albert, comment peux-tu me charger d'une tâche aussi difficile à assumer. Moi qui n'aie jamais été quelqu'un de fréquentable, moi qui aie toujours déçu ceux qui m'aimaient, moi qui t'aie trahi alors que tu étais mon ami ? Albert, je me suis si longtemps persuadé que tu étais mon ennemi, que tu m'avais volé mon bonheur. Aujourd'hui tu me demandes devant la mort de prendre ta place. Je ne mérite pas ta confiance, je ne mérite pas ce que tu m'offres, je ne suis pas capable d'assumer une aussi grande responsabilité.

Archi posa une main sur son épaule en signe de réconfort devant sa détresse.

- Pense à Candy, Terry.

Le jeune homme leva les yeux vers Archi et se tourna à nouveau vers la deuxième tombe.

Alicia Élisabeth Ellroy

Née Andrew

10 août 1850 – 27 octobre 1924

- Comment va-t-elle ? demanda-t-il finalement. Je suis étonné de ne pas la voir à l'enterrement de son mari ?

- Lorsqu'elle a appris le décès d'Albert, elle était enceinte de huit mois, et le choc a provoqué l'accouchement. Elle a fait une hémorragie. Elle a été transfusée mais elle n'est toujours pas sauvée pour autant. Elle refuse de se battre, elle se laisse mourir. Elle ne veut plus voir ses enfants, n'a jamais vu le dernier né. On lui a dit qu'il avait besoin d'elle, qu'il fallait lui donner un prénom. Elle a juste répondu : « Albert, appelez le Albert. ». Aide nous Terry, viens lui parler. Peut-être que toi, elle t'écoutera. Ses enfants ont besoin d'elle. Ils viennent déjà de perdre leur père, il ne faut pas qu'ils la perdent aussi.

oooooo

Il entra dans la chambre sans frapper. Il la vit aussitôt, ses longs cheveux bouclés étalés sur l'oreiller. Elle lui tournait le dos. La collation qu'on avait déposée sur sa table de chevet était restée intacte. Il s'avança lentement mais la moquette n'étouffa pas complètement le bruit de ses pas. Arrivé à sa hauteur, il vit qu'elle ne dormait pas. Ses yeux étaient rivés sur un point imaginaire. Il s'assit sur le lit.

- J'ai demandé à ce qu'on ne me dérange pas, dit-elle sans se retourner.

- Je sais, mais il fallait que je te parle.

Elle se retourna pour vérifier que ses oreilles ne lui mentaient pas, puis reprit sa position. Il eut tout de même le temps de voir ses larmes et ses yeux gonflés. Son cœur se serra. Quelques jours auparavant, il aurait été dévasté par la jalousie de la voir ainsi pleurer pour un autre, mais aujourd'hui, la tristesse qu'il ressentait se joignait à la sienne. Il n'était que son ami, son frère, alors qu'il avait été son mari pendant huit ans, le père de ses trois enfants, et avant ça, un ami cher depuis ses plus jeunes années.

- Candy, s'il te plaît, regarde moi, dit-il d'une voix douce.

- Laisse-moi Terry, pars, je ne veux voir personne.

- Non, Candy, je ne partirai pas. Tu dois te reprendre, tu dois voir tes enfants. Ils ont besoin de toi, maintenant plus que jamais.

- Non, je ne peux pas les voir, si je les voyais… Je veux mourir, je veux rejoindre Albert. Je ne peux pas vivre sans lui. Depuis que j'ai six ans, il a toujours été là quand tout allait mal, quand je croyais qu'il n'y avait plus d'espoir. Maintenant, il ne me sauvera plus, il ne me réconfortera plus, il ne me prendra plus dans ses bras. Et j'ai tellement besoin de ses bras à cet instant. Oh Albert, mon amour, j'ai tellement besoin de toi… Albert, je t'aime tellement….

Elle finit sa phrase en pleurant tellement qu'il en comprit à peine les derniers mots. Elle enfouit sa tête dans l'oreiller et vida une fois de plus son trop plein de larmes. Terry aussi pleurait. De la mort d'Albert, bien sûr, mais également de s'apercevoir qu'elle avait vraiment aimé son mari, qu'il n'avait pas uniquement été un substitut à leur amour. Il se sentait impuissant. Il voulait la prendre dans ses bras pour la réconforter mais avait peur de sa réaction. Il se décida tout de même, il ne pouvait se résoudre à la voir si malheureuse.

- Candy, viens là, viens près de moi. Je ne suis pas Albert, mais je peux essayer de te réconforter. Je suis anéanti, moi aussi, par sa mort. Plus que je ne l'aurais cru, crois moi. J'ai perdu un frère et tu as perdu un mari. Viens Candy, viens dans mes bras. Viens ma douce Candy.

Elle hésita un instant et finalement, s'abandonna dans ses bras. Elle était encore très faible et il se décida à s'allonger à ses côtés pour lui éviter tout effort. Ils restèrent ainsi plusieurs heures, à pleurer ensemble l'absence d'Albert, mais aussi la culpabilité qu'ils ressentaient tous deux de l'avoir trahi.

L'obscurité avait envahi la pièce lorsqu'il se décida à parler à nouveau.

- Candy, je sais que c'est très dur, mais tu dois te battre. Tu n'as pas le droit d'abandonner tes enfants. Comment peux-tu penser ainsi, toi qui es orpheline ? Est-ce ce que tu souhaites à tes enfants ? Je les ai vus, ils sont anéantis. Ton fils ne cesse de t'appeler. Il est encore petit et la perte de son père est une épreuve terrible. Mais il a encore plus besoin de sa mère. Je sais que tu es une bonne mère et que tu les aimes. Ne les laisse pas tomber Candy. Et le petit dernier, Albert, si tu savais comme il lui ressemble. Aime ton mari à travers ses enfants Candy, ne les torture pas plus qu'ils ne souffrent déjà. Je pense qu'Albert n'apprécierait pas que tu te laisses aller ainsi. Je pense qu'il voudrait que tu sois forte.

Elle ne répondit pas mais il savait qu'elle l'avait écouté. Ils passèrent la nuit ainsi, allongés dans les bras l'un de l'autre, elle silencieuse, lui parlant doucement à son oreille de temps à autres. Le matin venu, il lui annonça qu'il devait rentrer à New York, mais qu'il reviendrait bientôt la voir, qu'il ne l'abandonnait pas. Elle lui répondit qu'elle désirait voir ses enfants.

oooooo

Octobre mille neuf cent vingt six.

Cela faisait deux ans qu'Albert était mort. Cela faisait deux ans que Terry avait quitté New York pour s'installer à Chicago. Il avait tout quitté, le théâtre, sa carrière, Broadway, pour être auprès d'elle, de sa famille. Il avait respecté la supplique d'Albert, il prenait soin d'eux. Cela faisait longtemps qu'il était fatigué de cette vie de saltimbanque et qu'il voulait écrire. Albert lui avait donné cette chance. Il avait acheté une maison non loin du manoir et venait les voir chaque jour. Il était devenu l'oncle Terry et les enfants ne voyaient que par lui. L'image paternelle que les plus grands n'avait plus et que le plus petit n'avait jamais connue. Tous l'accueillaient avec des cris de joie, attendaient sa visite. Tous, sauf elle. Elle le recevait en ami, mais voyait toujours en lui l'amant avec lequel elle avait trahi son mari, pour lequel elle lui avait volé des années de bonheur. Bien qu'il en soit la cause, c'était elle la fautive, c'était elle qui avait été aveugle. Elle reconnaissait volontiers qu'il était toujours ce Terry qu'elle avait aimé. Elle aurait pu être heureuse à nouveau. Ils étaient tous deux veufs et étaient maintenant libres. Mais elle ne voulait plus de cette vie là, cette vie dont elle avait si souvent rêvé. La vie était faite de rendez-vous manqués, sa vie plus que celle de n'importe qui. Pourtant durant ces deux années, aucun d'entre eux n'avait abordé le sujet. Pas oralement en tout cas. Leurs yeux souvent se parlaient, des regards appuyés qui n'échappaient à personne, mais aucun mot ne sortait. Terry savait qu'il ne servait à rien de les prononcer, qu'elle voyait dans ses yeux et dans ses gestes tout l'amour qu'il lui portait. Elle n'était pas prête. Peut-être ne le serait-elle jamais, peut-être ne l'aimait-elle plus. L'avait-elle seulement aimé ? Il se surprenait parfois à en douter.

Tout le monde souhaitait que Candy sorte de son deuil, mais la jeune femme était têtue. Annie avait fait venir de Paris les dernières créations à la mode pour son amie. Elle avait choisi des couleurs sombres, le violet, le marron, le bleu marine.

- Je ne mettrai pas ces robes Annie, je suis en deuil, ma couleur est le noir.

- Non Candy, cela fait deux ans maintenant, ton deuil est fini. Je ne t'ai pas achetée du rouge, ça reste des couleurs sombres, pour t'habituer.

- Peu importe le nombre d'années, je souffre toujours de la disparition de mon mari.

- C'est ton cœur qui est en deuil ma chérie, peu importe les couleurs que tu portes. Fais un effort, mets ces robes. Tu sais que maintenant que les deux années sont écoulées, tu vas être très demandée par la haute société de Chicago, et très courtisée aussi. Tu es jeune, belle, et l'une des femmes les plus riches du pays.

- Je ne veux pas de tout cela, je ne veux pas me remarier.

- Ce n'est pas ce qu'Albert aurait voulu. Il voulait que ses enfants aient un père.

- Qu'en sais-tu ? Comment peux-tu dire une chose pareille ? demanda-t-elle avec colère.

- Je le sais car Archi me l'a dit. Demande-lui de te répéter les dernières paroles d'Albert. Maintenant tu es peut-être prête à les entendre. Si tu ne le crois pas, demande à Georges. Tu dois continuer à vivre Candy. Albert ne voulait pas que tu le pleures indéfiniment. Il voulait que tu sois heureuse.

Elle resta muette, les yeux écarquillés, face aux propos d'Annie.

- Sors, s'il te plait. J'ai besoin de rester seule.

Après le départ d'Annie, elle se laissa tomber dans le fauteuil qui faisait face à sa coiffeuse. Comment Albert aurait-il pu dire une chose pareille ? Comment aurait-il pu l'imaginer avec un autre homme, lui qui était si possessif. La perspective de la mort change-t-elle un homme à ce point ? Le visage souriant d'Albert apparut dans son miroir. Son cœur se serra et une main tremblante essaya de le toucher alors que sa vue se brouillait déjà. Elle devait en savoir plus.

Elle se précipita dans le bureau d'Albert, qui était devenu celui d'Archi.

- Quelles ont été les dernières paroles d'Albert ? demanda-t-elle en entrant comme une furie sans y avoir été invitée.

Archi, surpris tout d'abord, la regarda longuement silencieusement.

« Annie…. » Pensa-t-il.

- Tu en connais déjà une bonne partie. Qu'il regrettait, qu'il n'avait aimé que toi, qu'il voulait que tu sois forte…

- Oui, mais qu'a-t-il dit d'autre ?

Le silence s'installa à nouveau. Ainsi, le moment était venu…

- Il voulait que tu retournes avec Terry. Que ses enfants avaient besoin d'un père.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil.

- Terry ?

- Oui, Terry. Albert se savait perdu, et il savait qu'il y aurait toujours quelque chose de fort entre Terry et toi. Il l'aimait aussi comme un frère et savait que si le destin ne vous avait séparé, ce n'est pas lui que tu aurais épousé.

Les yeux de Candy étaient brillants de larmes. Elle leva son visage vers le ciel.

- Oh Albert, pourquoi a-t-il fallu que tu me quittes ?

Archi s'assit sur le fauteuil qui lui faisait face. Il prit ses mains dans les siennes.

- Candy, nous allons organiser un bal ici pour le nouvel an. Pendant cette soirée, tu risques d'être très sollicitée. Tu dois te remarier, donner un père à tes enfants. Tu es un bon parti, tu es jeune et belle. Beaucoup d'hommes attendent la fin de ton deuil pour t'approcher. Beaucoup m'ont parlé de toi. Tu sais que tu dois te remarier, tu le sais, j'en suis sûr. Que vas-tu faire Candy ? Te donner au premier homme venu ou voir enfin cet homme qui t'aime et qui aime tes enfants ? Eux aussi l'aiment. Et toi ? Je suis certain qu'un amour comme le vôtre n'a pas pu disparaitre. Tu as aimé Albert, je n'en doute pas, mais je ne doute pas non plus que tu aimes toujours Terry. Que vas-tu faire Candy ?

Elle se leva et marcha vers la fenêtre.

- Je n'en sais rien. Je n'ai pas réfléchi à tout cela. Je voudrais qu'on me laisse seule avec ma peine.

- Il t'attendra, je le sais. Il t'attend depuis si longtemps. Ne laisse pas s'échapper le bonheur Candy. Donne-lui une nouvelle chance.

Elle quitta le bureau et monta dans sa chambre. Elle avait besoin de réfléchir. Elle n'avait plus pensé à Terry de façon romantique depuis si longtemps. Elle voyait en lui une source de souffrance pour Albert. Jamais elle n'aurait pensé qu'il aurait voulu ça, qu'il la pousserait dans les bras de son rival.

Terry. Elle l'avait tant aimé, serait-elle capable de l'aimer à nouveau ? Elle repensa aux moments qu'ils avaient partagés pendant ces deux dernières années. Les enfants l'aimaient, c'était vrai, et il leur rendait bien. Et bien qu'il s'occupe beaucoup de William, qui était celui qui avait le plus besoin d'une image paternelle, il était plus tendre avec Margaret et le petit Albert, qu'il avait connu au berceau. Il était un peu l'enfant qu'il n'avait pas eu, et lui le père qui lui manquait. Oui, Terry était invariablement attiré vers ces deux enfants qui ressemblaient tant à leur père. Avec le recul, elle comprenait qu'il cherchait le pardon à travers eux. Oui, il serait un bon père et sûrement un bon mari. Mais le voulait-elle vraiment ? Devait-elle, une fois de plus, se marier avec un homme pour en oublier un autre ?