Cette petite crise familiale eut au moins l'avantage de mettre les pendules à l'heure pour tout le monde. Sans se sentir sur la sellette, Marie savait qu'elle devait se méfier d'éventuels emportements à l'égard de son frère (ou de qui que ce soit d'ailleurs), qui lui, avait considérablement mis de l'eau dans son vin et ne regardait plus vraiment de travers un flirt plus que probable avec Takeshi – sans cesser néanmoins d'observer attentivement ce qu'il se passait autour de lui. Quant à monsieur et madame Schneider, en parents avertis et avisés, ils tâchèrent de trouver le compromis entre laisser leur fille vivre sa vie de jeune femme, et faire leur maximum pour prévenir tout dommage...

Loin de se douter que la fille qui occupait désormais autant de place que le foot-ball dans sa vie avait bien failli ne plus pouvoir venir le rejoindre au lycée, ou partout ailleurs, Takeshi aborda ses entraînements en ce début de semaine animé d'une double motivation : être fin prêt pour mettre une nouvelle déculotté à la Nankatsu le lendemain soir et profiter du maigre temps-libre dont il disposerait jusqu'à la finale du championnat pour pouvoir retrouver Marie. Pour la première fois de sa vie, le jeune homme était irrésistiblement attiré par quelqu'un. A tel point qu'il se surprit même à songer entreprendre des initiatives avec la jolie allemande qu'il jugea si audacieuses qu'elles lui parurent à la limite de la témérité. Téméraire d'abord parce que tout cela était nouveau pour lui et qu'il appréhendait une réaction malheureuse de Marie, mais aussi parce que, sans en avoir été troublé ou traumatisé, il avait bien compris que Karl ne donnerait pas dans l'entremetteur – bien au contraire...

En attendant, Takeshi éprouva une vague de bien-être sans précédent lorsqu'en arrivant le lundi matin au lycée, il aperçut Marie qui l'y attendait. Mais contrairement à son habitude, non-seulement elle ne se trouvait pas sur le petit banc jouxtant le terrain de foot, mais près des grilles du lycée, mais en plus, elle était pour l'occasion escortée par son frère. Là, pour le coup, le japonais marqua un temps d'arrêt, mais repartit en se disant qu'après tout, s'il fallait en passer par là et accepter la présence de Karl, il le ferait – enfin, pour le moment.

Les deux amoureux s'étant reconnus bien longtemps avant de pouvoir se parler, ils eurent tout le loisir de constater à quel point la présence de l'un et de l'autre pouvait les ravir. Ce fut donc la mine radieuse qu'ils se saluèrent.

- Bonjour Marie, dit Takeshi en arrivant à sa hauteur.
- Bonjour Takeshi, répondit la jeune fille, ses joues se colorant toujours un peu lorsqu'elle était à proximité du garçon.

Ils s'échangèrent un timide mais rayonnant sourire avant que Takeshi ne se tourne vers Karl et le salue à son tour. Étrangement, alors que Takeshi conservait de la veille l'image d'un cerbère, à cet instant, Karl parut nettement plus décontracté. Takeshi aurait même été jusqu'à le trouver jovial – ce qui le troubla un peu. Car la bonne humeur associée à la présence de Karl à un moment qui n'aurait dû appartenir qu'à Marie et lui l'inquiéta un peu. Il reporta alors toute son attention sur le visage de la jeune fille, histoire de s'assurer que son premier sourire ne masquait pas en réalité une quelconque gêne ou tristesse. Mais...non. Marie semblait comme à son habitude : un peu intimidée mais heureuse.

Les minutes passaient et Takeshi n'avait pas le temps de trop s'attarder : la discussion fut donc assez brève. Le japonais invita alors les frère et sœur à le suivre dans l'enceinte de l'établissement, pour finalement les laisser partir s'installer à l'emplacement habituel tandis que lui, filait au pas de course se changer.

- C'est bon ? J'ai été sage ? demanda malicieusement Karl à sa sœur, alors qu'ils étaient assis sur leur banc devant un terrain de foot toujours désert sur son champ d'action mais déjà bien garni tout autour, en matière de supporteurs – dont certains ne se privèrent pas d'observer avec une envie non-dissimulée le joueur allemand.
- Mmoui, ça va, répondit finalement Marie en minaudant.

Quelques minutes plus tard, les joueurs de la Tohô, accompagnés de leur entraîneur, arrivèrent et la séance débuta. L'entraînement fut principalement axé ce jour-là (comme le suivant), sur le travail collectif. Ils étaient à J-1 de la grande finale, il n'était donc plus temps d'apprendre de nouvelles techniques ou stratégies, mais plutôt de les mettre en application et de les peaufiner.

Ce fut à peu de choses près ce que travailla également le Bayern. Leur deuxième et dernier match de cette tournée au Japon ayant lieu le soir-même, les joueurs n'auraient qu'une séance pour se mettre en jambe ce jour-là et répéter encore et encore leurs techniques éprouvées.

Malheureusement, comme il le savait déjà, Takeshi n'eut pas beaucoup de temps à consacrer à Marie. Car même si son travail sur le terrain était momentanément terminé, il avait encore diverses autres séances physiques qui l'attendaient en plus de longs briefings...période d'intense activité sportive oblige. Mais la date du retour en Europe de l'équipe munichoise – et de ses accompagnants – étant désormais dangereusement proche, à la sortie des vestiaires, alors que le groupe des footballeurs prit la direction d'un gymnase, le capitaine de la Tohô décida de s'octroyer un intermède de quelques minutes durant lequel il pourrait enfin retrouver Marie, seul à seul. Tant pis pour ce que dirait son entraîneur...

Tandis que les joueurs allemands étaient déjà en pleine action, sous le regard toujours aussi admiratif des étudiants locaux venus dans un premier temps soutenir leur équipe - mais qui restaient immanquablement pour leur séance qui faisait suite - Marie, elle, s'éclipsa à la vue d'un père consentant mais méfiant. Pas suffisant d'avoir déjà son frère sur le dos, la jeune fille devrait maintenant faire aussi avec son papounet (bien que celui-ci, paradoxalement plus raisonnable que son fils, se contentait de surveiller de loin). Marie avait seulement l'intention de se rapprocher un peu des locaux techniques et autres vestiaires, espérant y entrevoir Takeshi lorsque celui-ci referait une courte apparition. Quelle ne fut pas alors sa surprise et sa joie lorsqu'elle vit finalement le jeune homme la rejoindre plutôt que de la saluer à distance.

Ils avaient conservé en eux toutes ces sensations magiques et magnifiques éprouvées la veille. Émotions qui ne demandaient qu'à ressurgir pour parfaire davantage des moments comme celui-ci. La pudeur était toujours un peu de mise, mais leurs discussions étaient devenues beaucoup plus naturelles et spontanées. Ils n'avaient plus honte de se montrer heureux de la présence de l'autre.

Ils étaient partis s'installer un peu à l'écart, sous un discret recoin dans la cours – afin de se mettre à l'abri du regard des curieux (quels qu'ils soient) et surtout des collègues de jeu de Takeshi, qui ne tarderaient guère à venir le chercher – là où ils purent échanger quelques mots. Leur conversation partit de questions banales mais qu'importe, ils n'avaient qu'envie de partager du temps ensemble...

- Comment s'est passée ta soirée, hier ? demanda en premier le garçon.

Marie vit brusquement défiler sous ses yeux et en un temps record tout ce qu'il lui était arrivé la veille – et il y en avait eu des choses ! - pour s'attarder sur ce douloureux épisode où ses parents lui avaient d'abord interdit de remettre un pied en dehors de l'hôtel, avant que son frère ne fasse des miracles (ou ne rachète simplement sa conduite trop protectionniste) et ne lui envoie sa mère qui, dans un dernier élan d'autorité parentale, l'avait sermonnée sur ses comportements et devoirs avant de se montrer magnanime et de revenir sur la sanction premièrement décidée. Du coup, la jeune fille regarda Takeshi et lui répondit avec un grand sourire : « Très bien merci ! Et toi ...? ».

Ils ne sortaient même pas encore ensemble ; elle n'allait pas commencer à lui raconter toutes ses petites mésaventures familiales. Avec l'image qu'en avait déjà donné Karl... si en plus elle lui avait détaillé les réflexs punitifs de ses parents, autant dire directement « adieu » à Takeshi. Car vue de l'extérieur, Marie estimait que sa famille respirait la complication gratuite ! Une complication qui aurait pu nuire à ses liens avec le jeune homme...

Pour ce qui le concernait, il s'avéra que le japonais était simplement rentré chez lui, ayant, malgré l'imminence de la fin de l'année scolaire, encore des devoirs à rendre. Il ne s'attarda pas longtemps sur le sujet d'ailleurs, car malgré le fait que cela puisse être perçu comme incorrect, Takeshi souhaitait obtenir une petite explication.

- Au fait, dit-il l'air de rien, comment ça se fait que...

Mais Marie ne le laissa pas formuler entièrement sa question.

- ...que Karl m'ait accompagnée ce matin ? termina-t-elle avec un petit sourire en coin.

Takeshi acquiesça d'un seul mouvement de tête. Marie lui sourit. À l'évidence, cela ne la vexait pas d'en parler.

- C'est la faute à Kumiko, plaisanta-t-elle.
- Kumiko ?

Takeshi fronça les sourcils, il ne voyait pas trop le rapport entre Karl et Kumiko.

- Oui, poursuivit Marie, elle m'a téléphonée hier soir en catastrophe pour m'annoncer qu'elle ne pourrait pas venir aujourd'hui, ni demain d'ailleurs...Elle avait quelque chose à faire à son lycée. Mais je t'avoue que je n'ai pas très bien compris quoi, s'excusa Marie avant que Takeshi ne lui en demande davantage.
- Ahhh...!

Mais au lieu de paraître interloqué, le garçon leva soudain les yeux au ciel en se frappant doucement le front du plat de la main dans un geste typique d'étourderie et regarda Marie avec un petit sourire. A sa réaction, elle comprit de suite qu'il était au courant de quelque chose. Elle l'observa, stupéfaite.

- Elle ne t'as pas dit ? commença Takeshi. Elle encadre les supporters de Nankatsu. Donc je suppose qu'actuellement, elle est en pleine revue des troupes, plaisanta-t-il à son tour.

C'était vrai que Kumiko en avait déjà parlé à Marie - le premier jour de leur rencontre peut-être - mais l'allemande l'avait complètement oublié depuis. Cependant, l'image d'une Kumiko décrite comme telle, avec son tempérament bien marqué, vêtue d'un uniforme et passant au crible tout un groupe de jeunes étudiants surexcités, finit par mettre le sourire aux lèvres de l'allemande.

- Mais...le rapport avec ton frère, insista ensuite plus sérieusement Takeshi - qui n'avait toujours pas obtenu sa réponse et nageait un peu dans tout ça.
- Ah oui ! Pardon...Et bien, j'étais en pleine réu...avec mes parents, quand elle a appelé. Et évidemment, ils ont voulu savoir ce qu'il se passait. Donc dans la mesure où l'absence de Kumiko et Yukari, qui ne serait pas plus là, impliquait que je me retrouve seule durant ta séance, pour une obscure raison, mon père a préféré m'allouer les services de mon garde du corps le plus efficace : mon frère !

Takeshi tiqua. Décidément, quelque chose avait changé. Hier encore, Marie donnait l'impression que son frère l'exaspérait et voilà que maintenant, elle annonçait presque qu'il ne la lâcherait plus d'une semelle avec le sourire. C'était le monde à l'envers. Bien sûr, si les choses se passaient désormais dans une meilleure ambiance, ce n'était pas lui qui s'en plaindrait, mais...Bon, après tout, il verrait bien ce qu'il en ressortirait.

Un instant occupé à réfléchir à ces revirements, il ne remarqua pas l'expression de Marie qui elle aussi, avait quelque chose à lui demander. Elle n'avait pas encore réussi à le glisser dans la conversation, alors elle profita de ce court instant de silence.

- Dis-moi..., demanda-t-elle d'une petite voix, captant l'attention du japonais alors qu'elle ne put réprimer un rosissement intense de ses joues, est-ce que...est-ce que tu as prévu de venir voir le match ce soir ?

Elle avait eu du mal à regarder Takeshi en le lui demandant tant ça l'avait gênée. Après, honnêtement, elle ne redoutait pas d'entendre sa réponse car elle était persuadée qu'il lui répondrait « oui ». Elle ne s'était pas non-plus interrogée de savoir comment ça se passerait, ni ce qu'il se passerait, mais simplement l'entendre lui confirmer qu'ils seraient à nouveau ensemble ce soir-là la comblerait de bonheur. Et en effet,

- Je ne raterai ça pour rien au monde, lui déclara tendrement Takeshi, en plongeant ses yeux brillants dans les siens.

Marie se sentit littéralement prendre feu en même temps que surgit en elle une vaillance qui lui donna la force de parler plus intimement encore de ce qu'elle éprouvait pour le jeune homme. Elle prit une profonde inspiration et baissa légèrement la tête.

- Takeshi, murmura-t-elle, tu sais je...
- Hé! Tak ! Mais qu'est-ce que tu fous ? Ça fait trois plombes que je te cherche !

Les deux sursautèrent, violemment ramenés dans le monde réel. Marie n'osa plus rien dire (ni bouger d'ailleurs), tandis que le capitaine de la Tohô, dépité, dut se résoudre à prêter attention à son coéquipier qui lui hurlait de se manier au lieu de compter fleurette avant que leur entraîneur « ne se tape une crise monstre ». Avant de partir, Takeshi lança à Marie un dernier regard navré et s'excusa sincèrement de devoir l'abandonner aussi subitement. L'allemande fit contre mauvaise fortune bon cœur et répondit que ça n'était pas grave...

Le japonais lui donna rendez-vous devant le stade où se jouerait la rencontre, à proximité de la caisse centrale – histoire de ne pas perdre trop de temps à se chercher. Il lui souhaita ensuite une bonne journée, persuadé qu'après le coup qu'il venait de leur faire, ni son entraîneur, ni ses partenaires ne le laisseraient à nouveau prendre la tangente ne serait-ce que cinq minutes. Il lui faudrait donc attendre le soir pour retrouver Marie...