Incroyable. Malgré la différence de niveau et les quatre buts munichois inscrits au cours des deux mi-temps, les Kashima parvinrent à marquer un but au SGGK ! Évidemment, le ballon ne fut pas tiré hors de la surface de réparation. Mais aux yeux des spectateurs, quelque fut l'équipe qu'ils étaient venus initialement encourager, cela resterait l'évènement marquant de la soirée – vécu différemment en fonction de ses affinités...
Cette tournée au Japon n'avait jamais été envisagée comme un séjour de détente. Les deux équipes que le Bayern était venu affronter étaient respectivement régulièrement première et seconde de J-League, et pourraient donc être leurs adversaires directs durant la Champions League à venir. Ce soir-là, Franck Schneider n'avait donc pas quitté le terrain déçu – non-seulement par le résultat (qui restait sans appel) mais également par la mine d'informations qu'il avait pu recueillir sur place- car le but encaissé avait beau faire enrager Genzô, l'offensive qui l'avait précédé avait été splendide.
Dans les tribunes, le score légèrement écrasant avait quelque peu refroidi l'ardeur des supporteurs locaux, mais personne ne regretta le déplacement. Marie et sa mère furent à nouveau fières des prestations du champion de la famille (qui avait déjà depuis bien longtemps surpassé les exploits de son père), quant aux amis de la jeune allemande, ils étaient certes un peu déçus, mais ils étaient avant tout ravis d'avoir pu assister à un tel spectacle. Et en parlant de spectacle footballistique, il y en a deux qui reprirent une discussion animée mise de côté durant près d'une heure et demi, avec le même esprit de « franche camaraderie » qui les avait déjà enflammés un peu plus tôt. « Mais ça suffit ! » hurla alors Yukari, dont le cri désespéré fut noyé dans le brouhaha de la foule. La japonaise lança alors un regard de détresse à Kumiko qui avait décidé depuis un bon moment déjà, de laisser Ishizaki et Kazuki se débrouiller tous seuls...De toute façon, ils étaient irrécupérables dès lors qu'ils commençaient à se chamailler au sujet de leur ancienne école.
Les joueurs venaient de quitter le terrain, c'était maintenant au tour des spectateurs d'en faire de même. Mais la cohue qui accompagnait généralement ce genre de déplacement incita le petit groupe à attendre prudemment que la foule diminue significativement avant de se lever. Ils n'étaient pas particulièrement pressés de toute façon.
Marie et Takeshi auraient d'ailleurs pu passer encore quelques heures ici sans que cela ne les dérange. Car ce match était passé vite, trop vite pour eux. Le coup de sifflet de l'arbitre avait mis un terme non-seulement à la rencontre amicale mais également au moment qu'ils avaient pu partager côte à côte.
A deux reprises durant la rencontre, leurs mains s'étaient aveuglément rencontrées, leurs doigts effleurés. Heureux hasard une première fois, alors qu'ils n'avaient osé aller plus loin et préféré retirer délicatement leurs mains, contact recherché une deuxième, réalisant que rien ne pourrait leur être reproché – si ce n'était de n'avoir pas su profiter de cet instant – alors que Takeshi avait cette-fois-ci su garder la main de Marie dans la sienne.
Étrange sensation de bonheur que ce seul contact...peau contre peau. Transfert de chaleur, transfert d'affection d'un corps à l'autre. Le stade avait perdu de sa dimension sportive. Les cris des supporteurs autour d'eux étaient devenus trop lointains pour les gêner...sous le regard d'une mère d'abord surprise, mais rapidement attendrie et confuse à l'idée d'intervenir et d'abîmer quoi que ce fut dans l'histoire de sa fille...
Quelques minutes plus tard, les allées étaient devenues empruntables. Alors, peu importait qu'ils aient droit à de petits sourires ou des coups d'œil gentiment moqueurs de leurs amis...peu importait l'éventuelle réaction défavorable d'une mère protectrice mise ainsi devant le fait, Takeshi garda sa main enveloppée autour de celle de Marie, et ce fut ainsi qu'ils suivirent la marche de tous ces individus qui quittaient les tribunes.
...sauf que les amis ne se moquèrent pas et firent preuve d'une jolie pudeur...sauf que la mère protectrice n'exposa pas sa désapprobation, mais accepta naturellement l'idée que sa fille grandisse...
Après avoir traversé les artères principales du stade, madame Schneider prit la tête du petit groupe qu'elle dirigea vers les coulisses du complexe, là où elle avait l'habitude de rejoindre son mari. Tous les sept marchèrent alors sans bruit durant quelques minutes, plus ou moins groupés, avant que Ishizaki et Kazuki – qui s'étaient enfin calmés - ne décident de rompre ce silence cérémonieux et ne reviennent sur les principaux temps forts du match.
Ils arrivèrent à proximité des vestiaires, là où une foule de journalistes et autres curieux se pressaient pour essayer d'approcher les joueurs. Mais alors que madame Schneider se frayait un chemin pour passer les barrières de sécurité, Marie, qui s'apprêtait à en faire naturellement de même, sentit soudain la main de Takeshi glisser de la sienne. La jeune fille se retourna aussitôt et lui lança un regard interloqué.
- On ne peut pas y aller...expliqua le jeune homme un peu confus, nous n'avons pas les autorisations.
Marie resta interdite, puis tenta rapidement d'envisager toutes les solutions possibles et plus ou moins probables pour permettre à ses amis de la suivre. Mais n'y voyant rien de réalisable, elle décida contre toute attente de rester avec eux – occasionnant de ce fait un technique et rapide demi-tour de sa mère qui s'inquiétait de ne plus la voir, et obtenant même de cette dernière l'autorisation inespérée de l'attendre avec ses amis aux abords du stade, près du parking, par où les jeunes japonais savaient d'avance que les joueurs professionnels s'en iraient.
- C'est entendu Marie, répéta clairement une dernière fois madame Schneider. Tu m'attends là-bas, et reste avec tes amis s'il te plait. J'en ai pour cinq minutes. Le temps de prévenir ton père et je vous rejoins.
- Oui maman, répondit docilement la jeune fille.
Ainsi, tandis que tous les six rebroussèrent chemin, madame Schneider se hâta d'aller retrouver son époux.
- Qu'est-ce qu'on fait alors ? demanda Kazuki, marchant les mains dans les poches, l'air indécis.
- Pour le moment, on va aller au parking, répondit Kumiko en lançant un clin d'œil à Marie. On verra ensuite...
- Tu crois que tes parents te laisseraient sortir avec nous ce soir ? se risqua Ishizaki, plein d'espoir, à l'intention de l'allemande.
- Ça m'étonnerait beaucoup, répondit Marie à voix basse avec un sourire triste, avant de préférer détourner son visage.
Devant ce réalisme démoralisant, sans mot dire, Takeshi lui attrapa alors la main avec douceur et lui sourit tendrement lorsqu'elle le regarda, à-demi surprise. Sa présence, ces petits gestes qu'il avait pour elle... tout cela la réconfortait, même si un horrible sentiment d'oppression s'insinuait peu à peu en elle, lui faisant prendre conscience que tout ce qu'elle avait pu imaginer, rêver quelques heures plus tôt, allongée paisiblement sur son lit, s'éloignait cruellement de sa réalité. Elle était déchirée entre la satisfaction de voir si souvent Takeshi et la frustration qu'ils ne puissent jamais se trouver vraiment seuls, lovés dans une intimité nécessaire à l'épanouissement de leurs sentiments.
Kumiko et Yukari s'échangèrent un bref regard qui en disait long. Toutes deux partageaient le même avis : si dès le retour de sa mère - soit d'ici quelques minutes, dans la mesure où la femme avait donné l'air de vouloir battre le recors de vitesse de Speedy Gonzales - Marie était contrainte de dire « au revoir » à tout le monde, ça ne serait pas encore ce soir-là que Takeshi et elle...Les deux filles étaient pourtant très motivées à voir se former enfin ce couple. Et le temps ne jouait plus en leur faveur. Maintenant que le Bayern avait effectué ses deux rencontres, ça aurait été bien que...Mais on aurait dit que quelque chose ou quelqu'un se régalait à mettre en place des situations encourageantes pour tout balayer d'un seul geste, impitoyablement...
Madame Schneider trouva son mari en mini conférence, entouré de quelques journalistes qui lui tendaient chacun un microphone pour l'interviewer. L'entretien ne dura pas longtemps et une fois libéré, Franck Schneider vint accueillir sa femme – bien qu'en guise d'embrassades initialement prévues, la femme eut finalement droit à une petite grimace.
- Où est Marie ?
- Elle attend dehors, répondit calmement madame Schneider.
- Toute...toute seule ? se risqua l'homme - malgré qu'il connaisse déjà la réponse.
- Mais non voyons, répondit son épouse avec un petit rire, elle est avec ses amis.
Monsieur Schneider soupira puis lança un regard réprobateur à son épouse qu'il estimait coupable d'un manque flagrant de surveillance alors que lui-même lui avait demandée de...
- Franck, dit doucement sa femme en posant une main sur l'un de ses bras - croisés en signe de protestation muette - Marie a grandi... Marie est actuellement en bonne compagnie...
- Oui...je crois bien que c'est ça qui me dérange le plus : « qu'elle soit bien accompagnée », marmonna-t-il en se grattant la tête.
- Tu ne crois pas que j'aurais laissé notre fille seule avec ces jeunes s'ils ne m'avaient pas fait une bonne impression ? feignit de s'offusquer la femme.
L'homme afficha de grands yeux ronds de stupéfaction : il avait l'impression de revivre la même scène qu'il y avait trop peu de temps.
- Non, mais dis-donc ! s'étrangla-t-il. On dirait ton fils ! Ah! Je sais de qui il tient maintenant !
- Qui tient de qui ?
Les deux se tournèrent alors vers le fils en question qui venait de sortir des vestiaires, tout frais, tout beau, et avait repéré ses parents.
- Alors...? insista Karl.
Monsieur Schneider souffla légèrement tandis que son épouse adressa un sourire à son fils qu'elle commença par embrasser.
- Tu as très bien joué mon chéri...et il semblerait que tu tiennes de moi. Ton père ici-présent, ajouta-t-elle avec indulgence, ne semble pas partager notre point de vue selon lequel Marie est en âge d'avoir un peu plus de liberté.
Karl sentit soudain une goutte du sueur perler sur son front. Marie...plus de liberté...pas là...avec...
- Heu...elle est où au fait ? demanda Karl assez rapidement en essayant d'y mettre le ton le plus dégagé possible, mais en affichant néanmoins un rictus affreusement crispé.
- Dehors avec ses amis.
- Ah...? tiens...fit Karl en accentuant son rictus. Ben...on va peut-être aller voir ce qu'ils font, non ? proposa-t-il en s'adressant davantage à son père.
Ils purent s'extirper sans trop de difficultés de l'enceinte sportive – tous les journalistes se déchaînant désormais sur leur gardien national – et furent soulagés de trouver les cinq jeunes japonais accompagnant Marie, « seulement » regroupés près d'un muret et en train de bavarder.
- Tiens...Marie, lança soudain Ishizaki qui était le mieux placé pour voir arriver les nouveaux venus, y'a tes parents et ton frère.
Mais loin de se réjouir de cette nouvelle et plutôt que de vérifier ces dires (qu'elle n'avait aucune raison de mettre en doute), l'allemande se tourna vers Takeshi et se cramponna à son bras.
- Restez-là, conseilla doucement Karl à ses parents alors que tous les trois se trouvaient près du bus qui avait déjà véhiculé l'équipe un peu plus tôt dans la soirée, je vais la chercher.
Madame Schneider ressentit alors un pincement au cœur Elle réalisait que son fils avait eu raison : oui, elle aussi avait déjà été amoureuse, s'était déjà retrouvée dans des situations similaires et ne savait que trop bien ce que l'on pouvait ressentir à ces moments-là. Et même si ces lointains souvenirs n'étaient plus que...des souvenirs, il en restait néanmoins toujours une douce nostalgie dans son cœur
Alors que Karl se rapprochait du petit groupe sous le regard émerveillé de Yukari et des deux « braillards », Marie resserra son étreinte et murmura à Takeshi : « Je ne veux pas y aller... ». Malheureusement, le jeune homme ne pouvait rien y faire - il n'en avait pas le pouvoir...
- Bonsoir, dit sobrement Karl en regardant tout le monde.
- Salut ! répondirent quatre japonais en cœur, tellement ravis et flattés d'être si proche du capitaine allemand.
Mais Karl ne goûta pas à ce mini bain de foule. Il porta et garda ses yeux fixés sur sa sœur qui avait baissé la tête, souhaitant le plus longtemps possible éviter son regard. Karl réfléchissait à la meilleure manière de « récupérer » Marie sans la heurter, alors que celle-ci manifestait à l'évidence son refus de partir avec lui à cet instant. L'allemand se tourna alors vers ses parents, l'air désappointé, en quête d'une bonne idée qu'ils n'auraient évidemment pas...sauf si, faisant appel à sa mémoire affective, madame Schneider ne se penche vers son mari et ne lui propose timidement à voix basse :
- Il pourrait peut-être nous accompagner...?
- Pardon ?
Ça n'était pas là sa manière de répondre « non ». Monsieur Schneider mit seulement quelques secondes avant de comprendre où sa femme voulait en venir.
- Heu...tu crois ? demanda-t-il méfiant.
- Franck...susurra son épouse avec un sourire charmeur. C'est ta fille...
Un instant de réflexion plus tard, monsieur Schneider se racla nerveusement la gorge, respira un bon coup, et sans avoir eu besoin de demander à sa femme de l'attendre à son tour, il s'avança d'un pas décidé vers le groupe.
Carrément médusés de se retrouver au contact de ces deux gloires du football allemand, Kazuki, Kumiko, Ishizaki et Yukari restèrent ébahis, réussissant à peine à bafouiller un « bonsoir » au sélectionneur/entraîneur/père de Marie. Seul Takeshi resta digne et salua l'homme d'une voix claire et posée.
Il faut dire que sa situation à lui était bien différente de celle de ses amis : ce qui lui traversait l'esprit à cet instant n'avait rien à voir avec une demande d'autographes. De plus, ces quatre-là n'avaient pas leur « amie » cramponnée au bras, à mi-chemin du sanglot, sans pour autant savoir ce qu'il convenait le mieux de faire ou de dire !
Après avoir répondu poliment à tout le monde, Franck Schneider s'arrêta sur Takeshi. Comprenant que l'homme s'était déplacé pour lui (mais le contraire l'aurait presque étonné), le garçon ne put contrôler un certain raidissement de ses membres – surtout en réalisant à quel point le fait que Marie se tienne si étroitement serrée contre lui tout en refusant obstinément de regarder son père ou son frère, pourrait s'avérer funeste pour lui...Bref, Takeshi n'était ni plus ni moins en face des deux hommes de la famille, sans aucun doute peu disposés à abandonner leur petite dernière à un post-ado. qu'ils s'imaginaient très certainement (et à plus ou moins juste titre) animé d'intentions pouvant se révéler un tantinet embarrassantes. Sans parler de ses amis qui ne lui seraient à l'évidence d'aucun secours, affichant une bouche en cœur, comme hypnotisés par la vue des deux hommes...
Le petit japonais vécut à ce moment-là un terrible moment de solitude - bien qu'il fut déterminé à demeurer droit coûte que coûte.
Mais ce que Takeshi ignorait, c'était que la famille Schneider, en plus d'être gratuitement compliquée aux yeux Marie, savait également se montrer généreuse...et surtout très surprenante. Franck Schneider commença donc par brièvement évaluer le « petit-ami » en question avant de radoucir son regard et de proposer à Takeshi de les accompagner au dîner.
- Quoi ?
On n'aurait su dire qui de Marie, Takeshi ou Karl avait été le plus prompt à réagir. Mais le fait est que Marie avait spontanément découvert son visage et que Franck Schneider avait désormais trois paires d'yeux incrédules braqués sur lui.
- Quoi : « quoi » ? répéta-t-il moitié embarrassé, moitié agacé. Je ne vois pas ce qu'il y a d'extraordinaire. Apparemment Marie et toi avez l'air de...bien vous entendre, lâcha-t-il d'un seul jet à l'adresse de Takeshi qui se sentit un peu chaud sur le coup, donc si ça te fait plaisir de passer la soirée en notre compagnie, ça sera volontiers. Tu es le bienvenu !
Si elle n'avait pas préféré rester aux côtés de Takeshi, Marie aurait volontiers sauté au cou de son père pour le remercier. Elle éprouva un élan de gratitude pour lui si flagrant que toutes traces de doute s'effacèrent instantanément de l'esprit de l'homme qui fondit sur place, trop heureux de lire ce bonheur dans les yeux de sa fille.
- Quant à toi, poursuivit-il plus sèchement à l'adresse de Karl qui paraissait passablement déboussolé par ce nouveau revirement, qu'est-ce qu'il y a ? Non content de te liguer d'abord avec ta mère, maintenant tu me la joues vierge effarouchée ?
Marie, qui était restée sur l'image d'un frère qu'elle aurait encore à supporter tant que pourrait se faire, éclata de rire en le voyant virer au cramoisi. Mais le plus important pour elle n'était plus là...
