Une fois de plus, l'instinct de Gibbs se révéla exact. Après plus de une heures de recherches, quelqu'un leur indiqua finalement avoir vu un jeune homme ressemblant à Tony entrer dans un squat où les camés avaient pour habitude de traîner.
Avec Ducky, ils entrèrent dans l'immeuble abandonné qu'on leur avait désigné. Il régnait à l'intérieur une saleté et une odeur repoussantes. Le sol était jonché de déchets divers et de seringues usagées que les deux hommes enjambèrent et contournèrent avec précaution. De temps à autre, un rat leur filait en couinant entre les jambes pour aller se réfugier dans l'un des nombreux trous qui perçaient les murs.
Il y avait des junkies éparpillés un peu dans tous les recoins. Certains étaient en train de planer, d'autres étaient en pleines crises de manque et d'autre encore étaient occupés à sniffer une ligne ou à se piquer. Gibbs et Ducky, comprenant que Tony avait très certainement décidé de replonger, le recherchèrent frénétiquement avec la peur au ventre. Et s'ils arrivaient trop tard ?
Soudain, au détour d'un couloir, ils s'arrêtèrent net. Tony était là, assis sur le sol crasseux. À ses pieds, il y avait une bouteille de whisky déjà bien descendu ainsi qu'une cuillère noircie et un briquet. De grosses larmes roulaient sur les joues du jeune garçon, laissant de larges traînées noires sur son visage maculé de poussière. Un garrot était fermement serré autour de son bras, faisant saillir ses veines, et il tenait une seringue remplie d'une main tremblante.
Au moment où les deux hommes le découvrirent, il s'apprêtait à s'injecter le produit.
Gibbs réagit aussitôt.
-Tony... dit-il en s'approchant doucement de lui pour ne pas l'effrayer, comme s'il s'agissait d'un animal effarouché. Ne fais pas ça, tu m'entends ? Pose-moi cette seringue, s'il te plait.
En entendant sa voix, Tony leva un regard confus vers lui.
-Comment ça se fait que j'ai déjà des hallucinations ? marmonna-t-il pour lui-même en fronçant les sourcils. Je n'ai encore rien pris.
-Tu n'as pas d'hallucination Tony, c'est bien moi. Je ne suis pas mort… le rassura Gibbs.
-Tu mens ! L'infirmière m'a dit…
-Elle t'a dit des conneries ! Explosa Gibbs, sentant sa fureur contre cette femme – par la faute de qui tout ça arrivait – remonter.
Tony tressaillit devant cet éclat de voix.
-Laisse-moi tranquille cria-t-il à l'apparition.
-Non, je ne te laisserai pas, Tony Je suis ici pour toi, pour te sauver.
-Non ! Je suis une plaie pour toi, comme j'en étais une pour mon père.
-Tu te trompes, Tony, tu n'es pas une plaie pour moi. Au contraire, je tiens à toi.
Tony baissa résolument les yeux, pour ignorer ce fantôme qui lui disait des mensonges pour essayer de l'embrouiller, et approcha dangereusement l'aiguille de son bras.
-NON ! Ne fais pas ça, s'il te plait, Tony.
-Va-t-en. Laisse-moi Je ve... je veux en finir une bonne fois pour toute. C'est tout ce que je mérite, c'est même toi qui l'as dit.
-J'ai dit des paroles que je ne pensais pas et que je n'aurais jamais dû dire. Ce n'est sûrement pas une excuse, mais j'étais très en colère.
-Je t'ai tué... répéta obstinément Tony sans relever les yeux.
-Tony, regarde-moi bien droit dans les yeux, ordonna doucement Gibbs. Regarde-moi Tony.
Il lui prit le menton de sa main valide pour l'obliger à relever la tête. Avec hésitation, Tony leva les yeux vers Gibbs et plongea son regard dans le sien.
-Est-ce que j'ai l'air mort ? lui demanda Gibbs en lui souriant.
Tony le regarda en fronçant les sourcils avant de secouer lentement la tête. On aurait bien dit le vrai Gibbs et il pouvait sentir la chaleur de sa main sur sa peau. Les fantômes n'avait pas les mains chaudes et pourtant…
-Mais elle… elle m'a … elle m'a dit que tu étais… mort termina-t-il dans un souffle, les larmes se remettant à couler de plus belle sur ses joues.
-Elle s'est trompée, Tony. Elle m'a confondu avec un autre patient qui avait le même nom de famille que moi. Regarde, j'ai juste eu une égratignure au bras, rien de grave. Je vais très bien, tu le vois bien. Alors s'il te plait, Tony, donne-moi cette seringue.
Gibbs aurait pu la lui arracher de la main mais, outre le fait qu'il aurait pu piquer involontairement l'un des deux – et Dieu seul savait où cette seringue avait bien pu traîner avant de se retrouver dans les mains de Tony – il voulait que le jeune garçon la lui donne de lui-même, en gage de confiance.
D'une main tremblante, Tony finit par lui tendre la seringue. Gibbs s'en empara aussitôt et se hâta de la faire passer à Ducky qui se trouvait juste derrière lui. Puis, n'écoutant plus que son cœur, Gibbs attira Tony contre lui et le serra à l'étouffer de son bras valide, soulagé d'avoir réussi à le convaincre de renoncer à son geste.
-Je n'aurais pas supporté de te perdre, avoua l'ex marine d'une voix tremblante.
-Je… suis… désolé, balbutia Tony avant d'éclater en sanglots contre sa poitrine.
-Chut, c'est bon...tout va bien, je suis là, le rassura Gibbs en lui caressant tendrement la tête, et en le berçant dans ses bras, des larmes coulent sur ces propres joues
.
-Je suis désolé pour ce que je t'ai dit tout à l'heure. Tu sais, je ne te déteste pas. Tu ne peux pas savoir à quel point je m'en suis voulu quand j'ai cru que c'était la dernière chose que je t'avais dite !
Gibbs sourit.
-Je sais et je ne t'en veux pas. Tu étais aussi en colère que moi et tu ne savais plus ce que tu disais. Allez, lève-toi maintenant, on va rentrer à la maison.
Gibbs soutint Tony et l'aida à rejoindre la voiture de Ducky. Il monta à l'arrière avec lui tandis que Ducky, qui les avait suivis sans rien dire, se glissa derrière le volant. Tony, toujours pelotonné dans les bras de Gibbs, cessa finalement de pleurer.
Le trajet se fit en silence, chacun réalisant qu'il aurait pu perdre gros aujourd'hui.
Tout en conduisant, Ducky jetait régulièrement des coups d'œil dans le rétroviseur, pour vérifier ce que faisaient les deux hommes. Tony s'abandonnant enfin à l'affection qui lui était offerte, semblait ne plus vouloir lâcher Gibbs. Il était accroché à lui comme à une bouée de sauvetage en pleine tempête.
-On est arrivés annonça Ducky en se garant dans l'allée devant la maison de Gibbs.
Tony releva la tête et se redressa lentement. Il sortit de la voiture en silence, suivi de près par un Gibbs et un Ducky légèrement inquiets.
-Je peux aller prendre une douche ? demanda-t-il finalement quand ils furent entrés dans la maison.
-Bien sûr, vas-y, acquiesça Gibbs.
Tony monta les marches menant à l'étage d'un pas traînant, comme s'il était vidé de toute force. Gibbs et Ducky le regardèrent disparaître puis, quand il entendit la porte de la salle de bains se refermer, Gibbs se tourna lentement vers son ami.
-Ducky, s'il s'était injecté cette saloperie, est-ce qu'il…
-Il aurait fait une overdose mortelle, Jethro… et je pense qu'il était parfaitement conscient de ce qu'il s'apprêtait à faire, ajouta le légiste d'une voix sinistre.
Gibbs ferma les yeux et frémit de terreur à l'idée qu'il aurait pu perdre le garçon qu'au fil des mois il s'était mis à considérer comme son propre fils... qu'il aurait pu connaître une deuxième fois la douleur atroce de perdre un enfant.
Ils allèrent jusqu'à la cuisine, où Gibbs prépara un café et un thé pour Ducky. Ils burent leurs boissons en silence, se remettant de ce qu'ils venaient de vivre.
-Tu devrais aller voir s'il va bien, suggéra doucement Ducky. Pendant ce temps, je vais nous préparer un petit quelque chose à manger.
Gibbs lui fit un sourire reconnaissant.
-Merci, Duck.
-De rien mon ami, de rien.
Quand il arriva à l'étage, Gibbs s'aperçut que Tony était déjà dans sa chambre, dont il avait laissé la porte ouverte. Vêtu d'un simple jean et d'un t-shirt, il était assis sur son lit et tenait dans sa main la photo de sa mère.
Gibbs frappa un petit coup contre le battant et entra dans la pièce. Il vint s'asseoir sur le rebord du matelas et posa une main sur la jambe de Tony qui pleurait silencieusement.
-Elle me manque, murmura finalement le jeune garçon. Elle me manque tellement. J'ai failli te perdre comme je l'ai perdue elle.
Gibbs étreignit doucement sa jambe dans un geste rassurant pour lui indiquer qu'il était toujours là, bien vivant.
-Je ne vais pas te dire que je comprends ta peine, car moi je n'ai pas perdu ma mère à l'âge de huit ans. Mais ça n'empêche pas que je sais moi aussi ce que c'est de perdre un être cher… termina-t-il d'une voix enrouée par le chagrin.
Tony lui jeta un long regard pénétrant, se demandant ce qui pouvait bien le rendre aussi triste. Il s'aperçut alors qu'il ne connaissait rien de son tuteur. Durant ces cinq derniers mois, il s'était montré infect et égoïste envers lui, mais il n'avait jamais essayé de s'intéresser à sa vie. Il se sentit soudain très honteux de son comportement.
-Je suis vraiment désolé de m'être fait encore renvoyer, de m'être encore montré aussi désagréable avec toi. Je…
-Ce n'est rien, Tony, le coupa doucement Gibbs. Mais la prochaine fois, quand tu ne vas pas bien, viens m'en parler plutôt que de faire des conneries. Je ne suis pas ton ennemi, tu sais. Je te demande juste de me faire un petit peu confiance…
-Je sais mais… tous les gens à qui j'ai fait confiance ont fini par me trahir… ou sont morts, acheva-t-il dans un murmure
-Je ne suis pas ce genre d'homme, Tony. Je… je t'aime comme un fils, avoua sincèrement Gibbs. Je tiens énormément à toi et jamais je ne te ferai de mal volontairement.
Tony acquiesça d'un signe de tête.
-Je le sais maintenant dit-il en plongeant ses yeux dans ceux de Gibbs.
Ils restèrent un long moment à se contempler en silence, s'avouant par le regard des sentiments qu'ils n'osaient pas s'avouer de vive voix, pas encore du moins, mais ça finirait par venir.
L'intensité du moment fut rompue quand le ventre de Tony émit soudainement un grondement puissant, qui fit éclater de rire les deux hommes.
-Que dirais-tu d'aller mettre un peu de nourriture dans ce ventre ? proposa-t-il. Ducky nous a préparé un petit repas.
-Ça me semble être une excellente idée, lui répondit Tony en souriant.
Ils descendirent rejoindre Ducky et partagèrent leurs repas dans une atmosphère calme et détendue. Peu après avoir fini, le légiste prit congé et rentra chez lui.
-Si tu me disais ce qui s'est exactement passé au lycée ? Ducky m'a dit que tu n'y étais pour rien.
Tony soupira :
-Il n'a pas pu se taire. J'ai juste pris la défense d'un élève qui se faisait racketter. Mais le mec qui l'attaquait était un fils de bourge bien sous tout rapport, donc c'est moi, le gamin sous tutelle, qui a été pris. La directrice n'a rien voulu savoir.
-Demain je l'appellerai et on mettra les choses au clair.
-Non, c'est pas la peine …
-Si c'est la peine, la vérité doit être dite. C'est important. Si tu as pris la défense de quelqu'un, je suis fier de toi. Mais évite les coups tant que possible.
-Je me suis juste défendu, c'est lui qui a frappé le premier.
-Comment s'appelle-t-il ?
-Luke Shapermen.
-Bien.
Les deux hommes firent la vaisselle ensemble dans un silence quasi religieux.
-Je vais descendre travailler un peu sur le bateau, ça ne te dérange pas ? demanda Gibbs en regardant Tony.
Celui-ci lui sourit. C'était la première fois que Gibbs lui demandait son avis et ça le touchait énormément. Ça lui donnait le sentiment de compter pour quelqu'un et de ne pas être seulement un objet encombrant, comme il avait toujours eu l'impression de l'être avec son père. Pas que l'impression d'ailleurs…
-Non, pas du tout, répondit-il. Je vais me regarder un film et ensuite, je pense que j'irai me coucher.
-Ok, à demain alors. Dors bien.
