Un nouveau chapitre qui a tardé un peu, mais que voilà, encore et toujours corrigé par ma magnifique bêta Nowa Uchiwa.

Je suis resté là, pendant de longues minutes, peut-être pendant des heures, à simplement le regarder en silence. Ne sachant pas quoi faire ni comment réagir, je n'ai pas bougé de là, mes yeux plantés dans les siens, les muscles crispés par l'excitation et la peur. Ébahis, ne croyant pas à ce que j'étais en train de faire, j'en avais presque oublié de respirer. J'y repense et je réalise à peine. J'étais là, face à lui et au Tabou. Les mains crispées sur les barres de métal, des éclats de rouille et de peinture sèche se collant à ma peau devenue subitement moite, mon cœur battait à tout rompre, et pour un peu, j'aurais cru qu'il allait faire s'écrouler la grande barrière de bois à force de tambouriner. Le sang battait à mes tempes, et je n'entendais plus rien, je ne voyais plus que lui. Seulement lui, cet être de l'autre côté, peut-être aussi étonné que moi par notre audace commune, par cette folie qui nous pousse à nous regarder jusqu'à ne plus douter et à croire vraiment que l'autre est là, sous nos yeux.

L'interdit... je ne pensais pas un jour le défier de la sorte. Il est puissant, imposant, et ancré en nous plus que n'importe quoi d'autre. On grandit avec lui, et dès la naissance on vit dans la crainte de la palissade et de tout ce qui se trouve derrière, quoi que ce soit. Elle qui nous protège de l'autre côté et de ce qui y vit. Déesse païenne un peu étrange et bancale, pleine de bosses et d'aspérités, elle est notre dernière illusion, notre dernier rempart, celui qui nous permet de nous dire qu'il nous reste quelque chose parce qu'on vit du bon côté. On s'imaginerait presque que quand le continent tombera finalement en miette, c'est l'autre côté qui se désintègrera en premier, et que nous aurons quelques instants de répit supplémentaire avant que la mort ne nous engloutisse tous.

Je n'ai pas retouché au module de connexion. Pour la première fois depuis longtemps, je n'ai pas envie d'oublier.

Je ne sais pas vraiment lequel de nous deux a décidé de rentrer. Peut-être que c'est lui qui a bougé en premier, ou alors c'est moi. Tout ce que je sais c'est qu'il faisait tellement sombre que je ne distinguais plus la couleur surréaliste de ses yeux. Quand la porte-fenêtre s'est refermée et que j'ai baissé le volet de plastique, j'ai eu l'impression de sortir d'un rêve délirant que j'aurais imaginé de toute pièce et qui se serait brisé d'un coup, me laissant pantelant, entouré par la réalité et par le souvenir de quelque chose d'autre. De quelque chose de beaucoup plus attrayant que tout ce qui peut m'entourer en cet instant. Je me souviens avoir pris une longue et interminable inspiration, comme si je sortais d'une apnée qui avait duré des heures et que je mettais enfin la tête à l'air libre. Curieux paradoxe, car c'est dans ce monde-là que je ne respire pas, et c'est là-bas, sur le balcon, que je me sentais libre.

Affalé sur un siège au rembourrage fatigué et au revêtement élimé, j'écoute le son étouffé de la pluie, me laissant bercer, espérant rattraper un peu du sommeil que je n'ai pas réussi à trouver cette nuit encore. La pluie morne et grise s'abat sans cesse, douce litanie qui m'apaise et me porte lentement vers la tranquillité d'un doux sommeil. L'averse dont les gouttes s'écrasent depuis maintenant des heures sur la ville me paraît étrange. Elle ne ressemble pas aux petites pluies qui apparaissent de temps à autre, avec une étrange régularité, et qui s'en vont aussi soudainement qu'elles sont arrivées. Celles-là ne sont qu'un fin rideau, juste assez épais pour ne pas être qualifié de bruine. Le ciel s'ouvre et les laisse doucement venir jusqu'à nous, recouvrant d'un léger voile mouillé le petit monde qui vit encore, et embaumant l'air d'une odeur de goudron humide.

Non.

Cette pluie-là est violente, acharnée même. Les grosses gouttes qui s'écrasent sur le sol semblent animées d'une volonté propre, de l'envie de creuser de minuscule cratère sur les routes et les maisons. Elle est comme un rideau opaque, frappant avec force et ne voulant jamais s'arrêter. Elle tombe, encore et encore, signe avant coureur de quelque chose de bien plus terrible qui viendra bientôt nous chercher. La Fille serait-elle en route?

OOOOOOOOOOOOOO

Il est rentré, et le temps suspendu a recommencé à s'écouler, me laissant seul dans l'obscurité. Cette nuit non plus je n'ai pas dormi. Ou très peu. Le jour qui se lève me trouve fatigué, harassé, mais aussi étrangement heureux et impatient. « Est-ce que je vais le revoir encore une fois? ». Voilà la question qui ne me quitte plus. Je me sens léger et tendu à la fois, j'attends qu'il vienne à nouveau violer l'interdit avec moi. Car avec lui, la légende a pris vie, et j'ai contemplé pendant un long moment l'incarnation de cette existence invisible qui partage avec nous ce petit bout de monde sans qu'on ne la voit jamais, là, au fond de ces yeux sombres.

Violer le Tabou qui nous arrête tous... Je ne pensais pas faire ça un jour. Je me serais presque attendu à ce qu'un soldat sorte de nulle part et vienne m'arrêter, même si je ne suis même pas sûr qu'il reste des soldats en vie sur le continent. A quoi serviraient-ils de toute façon? L'ordre règne tout seul car personne n'a envie de troubler les derniers instants qui nous sont offerts par la Mère de la Dévastation.

La Mère qui détruisit tout, ou presque. Et sa fille qui viendra bientôt terminer le travail. Je trésaille en pensant à elle, car la pluie drue qui met une application morbide à tout recouvrir d'eau et à transformer le goudron éclaté et plein de trous en véritable mare à comme un air de ressemblance avec elle. Peut-être que la dernière tempête se prépare, là, sous nos yeux. Je dois aller à la Souche. Je ne suis pas sûr qu'elle voudra bien nous sauver, mais je l'aime, et elle m'apporte toujours le réconfort que je vais chercher chez elle. Et qui sait, peut-être que quand je reviendrai, il sera à nouveau sur le balcon. Peut-être qu'il me fera encore face et qu'alors, j'oserai briser un peu plus l'interdit fissuré.

Mes pas résonnent en un bruit mouillé. L'eau recouvre tout et la pluie ne s'apaise pas. Mes vêtements sont déjà trempés mais je sais que je ne ferai pas demi-tour. Je dois la voir et lui offrir ce que je lui donne sans retenue à chaque fois. Un peu d'amour, tout simplement. J'arrive sur la place où ses racines s'étendent, et je vois que je ne suis pas le seul à reconnaître la Fille dans cette pluie anormalement agressive. Une foule agenouillée, ne se souciant pas plus que moi du sol détrempé, des éléments qui se déchaînent autour d'eux ou des allées et venues des gens se succédant pour venir rendre hommage à la Souche, murmure son entêtante litanie de prières à peine chuchotées, le son de leurs voix se perdant dans le grondement de l'eau qui s'écrase sur toute chose qu'elle soit vivante ou non. La Souche, elle, se tient immobile, ses quelques feuilles battues par les grosses goutes, mais tenant le coup, s'accrochant avec énergie au tronc de bois.

La pluie fait tellement de bruit que je n'entends même pas le choc sourd de mes genoux heurtant le sol alors que je commence à prier.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté là, lui adressant avec ferveur des prières silencieuses, oubliant complètement le froid qui engourdit mes muscles et les gouttes qui coulent le long de mon cou pour aller se perdre quelque part dans mon dos et qui auraient trempé mes habits s'ils n'étaient pas déjà plus vraiment secs depuis longtemps. J'ouvre les yeux et je vois que ce ne sont plus les mêmes personnes qui m'entourent, mais quelques uns parmi ceux qui étaient présents lors de mon arrivée sont toujours là, à genoux dans l'eau froide, plus conscients depuis longtemps de ce qui se trouve autour d'eux, et nullement dérangés par cela.

Je me relève lentement, frigorifié mais heureux et un peu soulagé. Car pendant que je parlais à la Souche la pluie semble avoir perdu en intensité. À présent plus proche d'un insupportable crachin, elle continue à se déverser, vomie par des nuages sombres qui prennent un malin plaisir à cacher à nos yeux la moindre parcelle de ciel. La Fille ne frappera pas aujourd'hui. Peut-être demain. Ou peut-être dans des mois et des mois. Mais aujourd'hui, l'Enfant capricieuse a décidé de nous punir encore un peu plus longtemps, nous laissant un jour de plus sur ce misérable continent, notre dernière prison avant notre chute dans les profondeurs insondables de l'océan.

« Je veux bien tomber en enfer demain, si c'est ce que veut la Fille, mais aujourd'hui, je veux le revoir. » Voilà ce que je me suis dit. Une pensée un peu stupide, mais c'est la première qui m'ait traversé l'esprit. Je me dis qu'il est peut-être là, sur son balcon, à m'attendre, et mon estomac se noue, s'envole, se retourne...

Je lance un dernier regard à la Souche, puis je prends la direction de mon appartement. Mes pas d'abord lents et mon esprit dirigé vers elle se muent au fur et à mesure que je m'éloigne de ce point d'ancrage qu'est notre source d'espoir. Et avant que je ne le réalise, je cours. Je cours vers lui, et vers une promesse de quelque chose de mieux, de juste un peu plus doux que la vie que j'ai connu jusqu'à maintenant. Je cours à toutes jambes, provoquant des gerbes d'eau et des éclaboussures. Mais j'ignore tout ce qui peut se trouver autour de moi ou sur mon chemin. En cet instant, il n'y a plus que lui.

Je suis comme déconnecté de la réalité quand j'ouvre enfin la porte de mon misérable appartement. Je suis fébrile, et je tremble lorsque que je présente la petite bosse abritant l'Implant sous ma peau au système de reconnaissance de la porte. Je grimpe les escaliers quatre par quatre, et c'est un miracle que la porte-fenêtre ne s'arrache pas de ses gonds tant je la pousse avec violence. Un instant de déception pure et cruelle s'empare de moi lorsque je vois le balcon d'en face inhabité et vide de celui que je désirais y trouver. Puis mon estomac fait un bond et mon ventre se noue. Car la porte-fenêtre s'ouvre, et il apparaît subitement avec une expression étrange sur le visage, comme s'il était étonné par son propre geste. Hagard, les cheveux tout aussi trempés que ses vêtements et un parapluie à la main, ne semblant pas plus comprendre que moi ce que nous faisons à nouveau ici l'un en face de l'autre, il me regarde.

Heureux, je souris, trop content de retrouver ce regard noir pour avoir de la retenue. Oubliant tout, le Tabou, la palissade, la pluie, la venue de la Fille, les interdits et la décence, mes mains empoignent la barrière. Et j'ose. J'ose vite, d'une seule traite, avant que la peur n'arrive, que l'étonnement ne s'empare de moi et que je n'ai plus le courage de faire ce que je fais.

Encore une fois, je trahis l'interdit.

« Naruto. C'est mon nom. »

OOOOOOOOOOOOOO

Le son des gouttes qui tombent résonne dans ma tête avec obstination. Il m'a tiré du sommeil que j'avais enfin réussi à atteindre, là, lové sur le fauteuil abimé. J'ai essayé de me forcer à l'ignorer. Peine perdue. Il m'a même sorti de la somnolence dans laquelle je m'étais réfugié afin d'obtenir un repos juste un peu plus long, ni vraiment endormi, ni vraiment éveillé. La pluie tambourine, rageuse et obstinée, et elle n'en finit pas de tout recouvrir d'eau. Las de tout ce bruit et du sommeil qui m'a définitivement fuit, je me lève lentement et décide de manger. Je n'ai pas faim, mais j'ai du temps à tuer.

Manger m'ennuie. La nourriture se fait rare, et nous sommes abreuvés de plats étranges et sans le moindre goût. Ça fait longtemps que les fruits n'existent plus, et si on est chanceux, on trouve quelques légumes laborieusement cultivés dans un endroit où la terre est miraculeusement restée fertile, mais c'est rare. Beaucoup trop rare.

J'ouvre le sachet de nourriture déshydratée sans entrain et y fait couler un peu d'eau. Avaler son contenu ne me prend pas plus de cinq minutes. Cette nourriture infecte ne fait plus envie à personne depuis longtemps. Déjà quand j'étais enfant, mes parents devaient nous forcer Itachi et moi à avaler le contenu des sachets distribués avec parcimonie à chaque famille, ne leur accordant que le nécessaire, ni plus, ni moins.

Mes parents... Nos parents, à lui et moi. Lui qui a tué les Géniteurs, le traître, l'infâme, la cause de tous mes malheurs, de mon exclusion aux extrêmes limites de la ville. Je ne sais même pas ce qu'est devenu le Sang Supérieur. Quelqu'un est venu le chercher après que les Implants des deux corps morts aient envoyé un signal quand leurs cœurs ont cessé de battre. Il se débattait, riant comme un fou, tentant de leur donner un énième coup du vieux couteau rouillé qu'il avait trouvé je ne sais où. Il ne doit plus vivre maintenant. J'ai entendu des rumeurs. Il paraît qu'Ils ont un bâtiment où ils apportent la Libération aux malades. La Libération... Je me suis demandé, quand j'ai vu l'eau noire engloutir leurs deux corps, s'ils allaient vraiment être libre. Y croire était beau et tentant, mais je ne pouvais m'empêcher de me dire que ces corps morts allaient simplement se désagréger peu à peu en tombant lentement dans l'infinie profondeur des eaux noires et glacées qui seront notre cercueil à tous. C'est peut-être pour ça qu'on ne brûle plus les morts, peut-être qu'on espère retrouver les disparus un jours, quand nous aussi nous tomberont dans ces eaux sans fond. Ce serait trop beau pour nous que plus aucun dieu ne regarde, mais nous y croyons. Ou nous faisons semblant d'y croire, car c'est mieux que rien.

Sans y réfléchir, presque sans m'en apercevoir, je me dirige vers la porte, vers l'extérieur, malgré la pluie diluvienne qui tombe encore et toujours. J'ai besoin de m'aérer. Car je pense encore à lui, et maintenant, je pense à eux. Les souvenirs de la cérémonie qui a conduit leurs corps dans l'océan sont encore frais dans ma mémoire. Au milieu de ce côté-ci de la ville, il y a une grande trappe qui s'ouvre sur un grand puits sombre et dont on ne voit pas le fond. Je ne l'avais jamais vu ouverte avant que l'on y jette les corps de mon père et de ma mère, et le bruit sourd provoqué par le choc lorsqu'ils ont percuté la surface de l'eau m'a glacé d'effroi. Tout de suite, la trappe a été refermée. Pas un mot prononcé, aucune personne venue me réconforter et me soutenir. On n'aide pas un Disgracié, car il n'existe plus. J'étais seul devant ce trou béant qui a englouti la seule famille que j'avais. J'étais seul quand le Sang Supérieur a été emmené dans un bâtiment sans fenêtres d'où il ne ressortirait jamais. Et j'étais seul quand on m'a laissé dans ce quartier délabré en me disant où était ma nouvelle demeure. Personne n'a ouvert la porte avec moi. Personne.

Je me dirige sans vraiment y réfléchir vers un endroit bien spécial. Pas vraiment dans le cœur de la ville, mais pas vraiment en dehors non plus. Quelque part où même ceux qui, comme moi, n'ont plus rien en ce monde qui n'a déjà pas grand chose à offrir, peuvent tout de même se rendre sans s'attirer les regards de ceux qui gardent jalousement le peu qu'ils ont réussi à extirper de la vie. La pluie tape avec violence sur la toile fragile de mon parapluie, comme à deux doigts d'en déchirer la voilure.

Le petit monument est là. Un arc de cercle au milieu duquel l'ont vient se placer afin d'y contempler des noms. Uniquement des noms, une liste interminable. Ceux qui ne sont plus et qui ont rejoint la dernière étreinte prodiguée sans amour par les flots froids et impétueux. Je cherche pendant de longues minutes. Puis je les vois. Seulement les géniteurs. Pas le Sang Supérieur. Lui est condamné a être oublié de tous, de ceux qui vivent, de ceux qui sont morts, de la Création elle-même, condamné dès son premier pied posé dans ce bâtiment infâme. Personne n'a jamais su ce qu'il se passe à l'intérieur, mais tout le monde sait qu'on ne revoit jamais personne. On les oublie, tout simplement, aussi sûrement que si eux aussi avaient été jetés dans la bouche infâme de l'Océan.

Je me sens étrange face à ces deux noms familiers gravés en lettres droites et austères dans la pierre et qui sont tout ce qu'il me reste les représentant. Une illustration bien médiocre, et qui me laisse un sentiment de dégoût pur et simple face à cette mascarade de vie que l'on nous joue. Ces noms sont un souvenir, mais bientôt il n'y aura simplement plus rien, rien du tout. Le continent nous entrainera vers la dernière demeure, et nous, ainsi que tout ces noms inscrits là à la gloire du souvenir, plus personne ne sera là pour les lires, car nous disparaitrons tous pour rejoindre tous ces cadavres jetés à l'eau faute de terre pour les ensevelir.

La pluie s'abat avec une violence accrue, comme énervée par mes pensées, colérique et capricieuse, ma découverte de la vérité nue ne lui plaisant pas. Les gouttes s'écrasent sur le goudron déjà trempé avec autant d'indifférence qu'elles tombent sur moi ou sur toute autre chose. J'attends, immobile sous mon parapluie, fixant sans les voir les innombrables noms se mélangeant les uns avec les autres.

Et là, emplis de ces sombres pensées que nous partageons tous sans en parler, je réalise pleinement que je suis seul, bien plus fort et avec plus de lucidité que quand je suis arrivé dans mon appartement vide et impersonnel. Seul. Jusqu'à hier.

Le souvenir des yeux bleus et des cheveux blonds me revient de plein fouet, me frappant, me coupant le souffle. Son image s'impose, puissante et dévastatrice, effaçant tout et ne laissant qu'elle. Je me rends compte que j'ai oublié de respirer et que mon cœur s'est emballé. Je dois rentrer, maintenant. Car peut-être qu'il est déjà là et qu'il attend que je le rejoigne. Ça devient pour moi une nécessité, un besoin fort, puissant qui écrase tout, recouvre chacune de mes pensées pour les faire taire une à une, ne laissant que celle-ci, simple et parfaitement claire : « Il m'attend, je dois le rejoindre ».

Je ferme mon parapluie. L'averse s'est calmée et il me gênerait pour courir. Mes pas résonnent dans les rues vides et projettent des gerbes d'eau dès que mes chaussures heurtent le sol. Je cours à en perdre haleine et je ne comprends pas pourquoi. Il vient de l'autre côté pourtant non? Mais il est la seule personne que j'ai vu depuis des jours et des jours, peut-être même des semaines. On ne m'a pas envoyé tout de suite dans cet appartement situé si près du grand mur, et le temps passé dans la maison vide de ma famille disparue a été pour moi une véritable torture. Je ne sais pas pourquoi il compte autant, pourquoi j'ai tellement besoin de rentrer pour le retrouver. Sa présence en elle-même devrait me paraître dérangeante, improbable, et pourtant c'est pour la retrouver que je cours sans retenue dans les avenues désertes. Pourquoi lui? Pourquoi quelqu'un de derrière la barrière? Je n'en sais rien. Tout ce dont je suis conscient c'est que ses yeux m'ont hypnotisé et que je veux le retrouver à tout prix, qu'importe l'interdit.

De toute façon, à quoi bon s'en préoccuper? Il vient de l'autre côté, certes, mais pour lui, je suis aussi quelqu'un vivant dans le mauvais endroit, et pourtant, il est resté avec moi jusqu'à ce que la nuit tombe. Me poser des questions sur cette étrange attirance est inutile, car de toute façon plus rien ne compte dans ce monde qui se détériore tous les jours un peu plus. Peut-être ne m'attire t-il que par curiosité, pour l'excitation que me prodigue l'inconnu et la violation des règles. Qu'importe. J'irai le retrouver, et je me plongerai à nouveau dans ces yeux de la couleur qu'aurait le ciel si les nuages noirs ne le cachaient pas depuis des années.

Mes idées ne sont plus claires depuis longtemps, et c'est après avoir essayé une bonne dizaine de fois d'enfoncer ma porte qui ne s'ouvre pas que je me rappelle que seul l'Implant peut désactiver la sécurité. Fébrile et tremblant, je présente mon bras au capteur et j'entends le verrou s'ouvrir. Je pousse le battant avec impatiente et je recommence à courir dans les escaliers, manquant plusieurs fois de tomber. Quand j'entre dans le salon décrépi, l'œil brillant du module de connexion me regarde, me toise encore, moqueur, et s'il pouvait me parler, il dirait « Tu es stupide, vraiment idiot. Tu cours comme un enfant capricieux pour aller retrouver un de ces pestiférés! Tu ne le connais pas, tu l'as simplement regardé! Tu as enfreint le Tabou, inconscient que tu es! Tu l'as brisé pour un garçon inconnu! » Mais je ne l'écoute pas, j'ignore son œil unique et brillant qui me fixe, ne pensant même pas à le débrancher pour qu'il disparaisse, et je me précipite vers la chambre. Je crois que je m'attendais à ne pas le trouver, à devoir attendre quelques heures, ou même à rester là en vain. Car après tout, lui pourrait ne plus avoir envie de me voir.

Et pourtant, il est là, un air déçu peint sur le visage. Étonné, cloué sur place, je reste immobile, pétrifié de terreur, et le ventre noué par une boule d'angoisse. Est-ce que c'est vraiment moi qu'il attend? Est-ce qu'il va fuir si je sors? Est-ce qu'il voudra à nouveau me regarder? Ces réflexions se bousculent dans ma tête, et défilent de plus en plus vite. Il me faut plusieurs secondes pour me ressaisir. Puis enfin, j'ouvre, d'un geste brusque, que je ne contrôle pas vraiment. Un geste plein d'envie et de précipitation.

Il me regarde, étonné de me voir, sûrement autant que moi je le suis d'avoir ouvert cette porte et d'être là, sur mon balcon, en face de lui. J'avance, j'agrippe la rambarde, et retrouve avec délectation ce regard bleu qui m'avait manqué. Il fait de même, il est à deux, trois mètres peut-être, et nos doigts pourraient se rejoindre si nous étendions nos bras au-dessus du mur. Dans un seul élan, un seul mouvement, il s'approche.

Et le Tabou déjà fragile entre nous vole en éclat. Transpercé par quelque mots hésitants, il est, sous nos yeux, anéanti à jamais.

« Naruto. C'est mon nom ».

Puis un silence, long, mais calme. Il me sourit, surpris par sa témérité, mais apparemment heureux de son geste, fier et plein d'une assurance étrange. Je suis étonné, et un peu effrayé d'entendre le son interdit de cette voix qui résonne encore en moi. Mes yeux sont grands ouverts, et mes doigts se serrent un peu plus sur la balustrade de fer. Je sens mes membres trembler, et j'avale ma salive avec difficulté tant ma bouche s'est asséchée. Je déglutie encore une fois avant de me lancer. Avant de briser à mon tour le mur invisible qui se dresse entre nous, Et de creuser de mes mains cette brèche infâme qui me mène jusqu'à cet être vivant du mauvais côté.

« Sasuke »

Et, presque naturellement, comme si nous pouvions oublier ce monde et ses règles, ses interdits qui régissent tout, comme si la fin n'était pas proche et que la Fille ne viendrait jamais nous chercher, là, sous les dernières gouttes de pluie tombant d'un ciel n'offrant pas la moindre éclaircie, nous sommes heureux, tout simplement, et pour la première fois depuis si longtemps que l'on avait oublié ce que ça pouvait faire. Car dans mon esprit comme dans le sien, tout s'est envolé, et il n'y a plus rien à part nous deux.

Car nous discutons, là, au-dessus de la palissade.